LA CHUTE D'UN ANGE
Il y a un abîme entre Jocelyn et la Chute d'un ange, quoique ces deux poèmes, dans la pensée de l'auteur, dussent l'un et l'autre faire partie d'un gigantesque cycle poétique, intitulé les Visions, dont il avait eu l'idée dès 1824 et dont il avait écrit quelques fragments. A vrai dire, Lamartine ne parle jamais qu'en termes assez vagues de ce vaste projet; il serait difficile de le reconstituer, et aussi d'indiquer avec une certaine précision les places qu'y auraient occupées les deux longs épisodesquenous en possédons. Peut-être, quand il composa la C/iufe d'un ange, avait-il en partie oublié sa conception première : ou bien, il la voyait flotter dans son esprit assez incertaine pour qu'elle gênât peu les libres développements d'un poème qui, comptant à lui seul onze mille vers, constitue déjà une œuvre considérable.
Les anges ont exercé sur les poètes de la première génération romantique la séduction que Satan devait exercer sur le monde. Ils ont l'avantage d'être plus loin que les hommes, et ils ne se plaignent pas quand on les décrit avec
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trop de fantaisie. Malheureusement pour Lamartine, il avait été précédé par Alfred de Vigny; et Eloa, avec sa grâce immatérielle, la magnificence de ses images choisies et développées avec un soin infini, la beauté grave de ses vers qui semblent planer sur des ailes blanches, est demeuré le poème angélique par excellence. En même temps, cette belle œuvre a conservé je ne sais quel intérêt profondément humain, nul poète n'ayant mieux compris ni mieux exprimé l'intime union de ces deux sentiments, l'amour et la pitié, qui dans les nobles cœurs naissent ensemble, et qui renferment si souvent un germe de perdition.
La Chute d'un ange n*a ni le même charme céleste, ni le même intérêt humain : c'est une œuvre artificielle, une composition compliquée, dont un beau génie ne parvint à tirer que quelques étincelles. Les contemporains l'accueillirent avec de vives critiques, et eurent la facile malice d'appliquer au poète le titre de son œuvre. Tout récemment, M. de Pomairols, dans -son ouvrage déjà cité, a essayé de le réhabiliter. Il a mis beaucoup de bonne foi et beaucoup de talent dans son plaidoyer. Mais plaider pour un poème, n'est-ce pas le condamner?
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Nous sommes aux premiers temps du monde: des tribus de pasteurs, descendants de Caïn, errent dans les montagnes du Liban , beaux encore comme aux jours de l'Eden, mais dévorés par la faute et méritant le châtiment. Les tribus se méfient les unes des autres, car la justice ne règne pas entre elles. Un soir, une jeune fille-d'une de ces tribus, Daïdha, s'est endormie seule au bord d'un lac : l'ange chargé de la garder, la contemple; il la trouve si belle, qu'il s'est pris à l'aimer. Or, des chasseurs géants la surprennent dans son sommeil et vont lui faire violence : pour la défendre, l'ange devient homme. A l'instant où s'accomplit cette transformation, il entend l'arrêt qui le condamne à passer par plusieurs existences terrestres avant de reconquérir sa nature ; mais il sauve Daïdha. Cependant la tribu de la jeune fille s'empare de lui et le traite en ennemi : on le réduit en esclavage, on l'enchaine, il reçoit pour nom celui de l'endroit où on l'a trouvé, Cédar. Il a perdu tout souvenir de son origine céleste, et, en gardant les troupeaux de ses maîtres, il ne sait qu'une chose, qu'il aime Daïdha. Elle l'aime aussi : c'est elle qui lui enseigne les simples notions qu'elle a des choses.
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CéfJar, à ces récits prêtant toute son âme,
Suçait rhumanité de ces lèvres de femme;
Avec ce que l'enfant simple balbutiait,
Confiant et crédule, il s'identifiait;
Gomme notre chair vient du lait de notre mère.
Enveloppé partout de l'humaine atmosphère,
Homme par la figure, à ces naïfs accents,
Il devenait tout homme et de cœur et de sens;
De leurs impressions il prenait Thabitude,
Et n'en différait plus que par la servitude.
Pour lui, Daîdha repousse les jeunes gens de sa tribu, qui la voudraient pour épouse, et qui, jaloux, attaquent un jour cet esclave qui leur est préféré. Mais de son ancienne origine, Cédar a conservé une force surhumaine : il sedélivre d'eux, quoique blessé. En le voyant souffrir, Daîdha lui avoue le secret jusqu'alors gardé de son amour. Il l'enlève, il l'emporte, il la prend; et de leur union naissent deux enfants qu'il lui faut cacher. Mais ils sont découverts : Daîdha, pour s'être donnée à un étranger, est enfermée avec ses deux enfants dans une tour où ils sont condamnés à mourir de faim, tandis que Cédar est jeté dans l'Oronte. Il échappe au courant du fleuve, il démolit la tour, il est plus fort à lui seul que tous les hommes de la tribu, et il s'enfuit avec les siens dans la solitude.