DE LA POÉSIE A LA POLITIQUE
Georges Cuvier, se faisant l'organe de plusieurs éminenls esprits qui appréhendaient l'évolution du poète vers la politique, lui disait, le jour où il le reçut à l'Académie française :
... Serait-ce pour des occupations d'un intéi'êt plus immédiat que vous négligeriez ces nobles productionsde votre esprit? J'espère, pour l'honneur des lettres, qu'il n'en sera rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et envers son pa}s; mais ceux à qui le Ciel a accordé l'heureux don du génie, le talent de dévoiler la nature et de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier les premiers, sont, j'ose le dire, d'un ordre autrement relevé. C'est à rimmanité tout entière et aux siècles à venir qu'ils en doivent compte.
Sainte-Beuve a souvent exprimé la mcme idée : « L'ordre littéraire et poétique, dit-il, est supérieur, selon moi , comme région habituelle où réside et respire l'esprit, à l'ordre politique^ » Et c'est de ce point de vue qu'il a jugé à la fois Chateaubriand €t Lamartine : « Pour moi, je ne concevrai jamais, quand on est poète à ce degré , qu'on renonce systématiquement à la poésie dans cette seconde et large moitié de la carrière. » Et il se plaît à rappeler les éloquentes paroles de Maternus dans le Dialogue des Orateurs :
Il est vrai que la poésie ne mène ni aux honneurs ni aux consulats ; mais en est-elle pour cela plus vaine? Ah ! loin de redouter les bois, les forêts, et cette profondeur secrète de la solitude au sein de laquelle on oublie les hommes après les avoir trop bien connus et d'où on peut les peindre de loin sans se ternir, je la mets bien au-dessus de cette vie banale et bruyante de l'orateur politique toujours assiégé : on y jouit de la i^aix, de la douceur de vivre avec soi, de l'innocence retrouvée ; et la gloire de l'œuvre qui en sort avec le temps est plus durable. Vous avez beau me vanter les consulats ; j'aime bien mieux la solitaire et paisible retraite où se
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, 427. — Il est vrai qu'il ajoute aussitôt en note : « Entendons-nous bien; je ne prétends pas, ce qui serait ridicule, que les hommes littéraires soient supérieurs aux hommes politiques ; je ne prétends pas qu'ils s'occupent de choses plus importantes: il n'y a rien de plus important pour la société que de subsister et d'être convenablement gouvernée. Je veux dire seulement qu'ils s'occupent de choses plus innocentes. »
recueillait Virgile, et d'où pourtant il sut attirer sur lui et la faveur d'Auguste et les regards du peuple romain i...
Ailleurs Sainte-Beuve, parlant encore de Chateaubriand et de Lamartine :
J'ai toujours frémi, dit-il, quand j'ai vu des poètes, de vrais poètes , se prendre à la politique et prétendi^e à devenir nos pilotes. Oh! que Platon les connaissait bien, quand il voulait les couronner de fleurs et les bannir de sa République ! El pourtant, il ne connaissait que les poètes selon Homère, selon Sophocle et selon lui-même. Mais chez les modernes , ces poètes selon René sont les plus dangereux de tous ; ils entrent avec ravissement dans les mois des temjjêtes; ils sont repris pour un rien du dégoût de la terre, de cette terre qu'ils veulent pourtant gouverner ; ils dévorent les siècles en un jour ; ils seraient tentés, à la moindre contrariété, au moindre défi , de mettre le feu au vaisseau et de s'engloutir, eux et tout l'équipage, c'est-à-dire la société tout entière, comme le vaisseau le Vengeur, pour avoir une belle mort sur l'Océan ! Ces enfants du caprice, de la fantaisie et du rêve sont d'une race tout opposée et ennemie de celle des vrais hommes d'État , des Auguste, des Richelieu, des Cromwell, des Guillaume d'Orange, des Pitt, et, pour prendre un nom sans tache, des Washington 2... ».
1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 54-55.
2. Id., ibid. t.1. 107.— Cf. p. 311, 312. — Gœthe disait, de même, «n parlant du poète Uhland, que l'on venait d'élire membre de la Chambre de Wurtemberg : « Qu'il y prenne garde ! Cette existence d'agitations et de tiraillements journaliers ne vaut rien pour une nature de poète. C'en est fait de son talent, et
Ces observations , vraies d'une vérité générale , aiipellent pourtant, à notre sens, certaines réflexions et quelques réserves.
D'abord Sainte-Beuve , en politique , était à l'antipode de Lamartine. Son idéal était à peu près celui de Renan : le bon tyran, le mandarinat intellectuel. La conception de nos modernes démocraties, — le progrès social, l'humanité, la charité, le bonheur du plus grand nombre des hommes, cette foi évangôlique qui ne va pas , il faut bien le reconnaître, sans une certaine candeur d'àme et une assez grande part d'illusion , — tout cela, certes, n'était point le fait du critique désabusé et sceptique.
Puis, est-il équitable de mettre sur le même plan la carrière politique de Chateaubriand et celle de Lamartine ?
Après avoir percé à jour et retourné dans tous les sens Chateaubriand , Sainte-Beuve imagine , en une séduisante hypothèse , un Chateaubriand étranger aux passions et aux luttes politiques, retiré dans sa Vallée aux Loups, et réservant la meilleure part de son temps et de lui-même à l'achèvement de quelque ouvrage de longue et forte application , qui l'eût maintenu dans l'équilibre moral et dans la sérénité, et qui eût augmenté sa gloire littéraire ^
ce sera dommage. La Souabe ne manque point d'hommes instruits et éloquenls pour en faire des députés ; mais, de poète comme Uhland , elle n'en a qu'un. » — Oui ; mais Uhland n'était pas Lamartine, et la Souabe n'est pas la France. 1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 427 à 431.
Faites le même rêve pour Lamartine; supposez-le, lui aussi, toujours éloigné des affaires publiques, dans sa retraite de Saint-Point : pensez-vous que sa gloire littéraire en eût été fort accrue ? D'abord, le politique, en lui, n'a pas tué le poète, puisque sa Muse a donné encore Jocelyn, la Chute d'un Ange et les Becueillements.
— Mais, dira-t-on, la somme de travail, de force et de talent qu'il a dépensée dans la politique, il l'eût consacrée à la poésie.
— Oui; seulement ne pensez- vous pas qu'il eût toujours, en somme, chanté plus ou moins le même air; et n'est-ce pas ce que Sainte-Beuve indique assez malignement quand d'abord il rappelle le mot de Fontancs à Talleyrand sur les premières Méditations : « Mon prince, je trouve, à parler vrai, qu'on est fort monté pour ce jeune homme; sans doute, il y a de très beaux vers et du talent dans son ouvrage ; mais, ou je me trompe fort, ou il n'a que cela dans le ventre »; et lorsque ensuite il écrit : « Lamartine n'a fait, depuis lors, que redire la même chose sur tous les tons , ou plutôt il a redit le même ton sur toutes les choses,.. C'est le même air sur toutes .sortes de paroles ; et , pour qui a l'oreille fme, cela fait souvent l'effet de la même chanson?^ »
Croyez-vous que , après la Chute d'un Ange et les