‹ LamartineChapitre 103 sur 113 · A Guichard de Bienassis, 6 décembre · texte numérisé non relu

A Guichard de Bienassis, 6 décembre

doit être que le délassciiuiildc nos heures de loisir, l'ornement de la vie. Mais le pain du jour, c'est le travail et la lutte. » L'année suivante, il développe la même idée dans la préface de Jocelyn :

Le poète n'est pas tout l'homme, comme Timagination et la sensibilité ne sont pas l'ànie tout enliùre. Qu'est-ce qu'un liomme qui, à la fin de sa vie, n'aurait lait que cadencer ses rêves poétiques pendant que ses contemporains combattaient avec toutes les armes le grand combat de la patrie et de la civilisalion?,.. Il y a, quoi qu'on en dise, une grande impuissance ou un grand égoïsme dans cet isolement contemplatif que l'on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de lutte. La pensée et l'action peuvent seules se compléter l'une l'autre. C'est là l'homme.

Et enfin , comme on se met à lui reprocher maintenant sa vie militante, après lui avoir reproché jadis son inactivité, sa mysticité, — il réplique :

Si je me mêlais à la politique par plaisir ou par vanité, on aurait raison ; mais, si je m'y mêle par devoir , comme tout passager dans un gros temps met la main à la manœuvre, on a tort... Le labeur social est le travail quotidien obligatoire de tout liomme qui participe aux périls et aux bénéfices de la société... Croyez-vous qu'à une pareille époque et en présence de tels pi^oblèmcs il y ait honneur et vertu à se mettre à part dans le petit troupeau des sceptiques et à dire comme Montaigne « Que sais-je ? » ou comme régoïste : « Que m'im porte »? Non. Lorsque le divin Juge nous fera comparaître devant notre conscience à la fin de notre courte

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journée d'ici-bas, notre modestie, notre faiblesse, ne seront point une excuse pour notre inaction. Nous aurons beau lui répondre : « Nous n'étions rien, nous ne pouvions rien , nous n'étions qu'un grain de sable » , il nous dira : « J'avais mis devant vous, de voti"e temps, les deux bassins d'une balance où se pesaient les destinées de l'humanité : dans l'un était le bien, dans l'autre était le mal. Vous n'étiez qu'un grain de sable, sans doute; mais qui vous dit que ce grain de sable n'eût pas fait incliner la balance de mon côté? A'^ous aviez une intelligence pour voir, une conscience pour choisir; vous deviez mettre ce grain de sable dans l'un ou dans l'autre bassin; vous ne l'avez mis nulle part. Que le vent l'emporte ! Il n'a servi ni à vous, ni à vos frères.

Voilà les paroles de 4839 après celles de 18-20. L'âge et les temps étaient changés .

Eh bien ! en quoi donc ces deux phases de l'existence humaine , conformes chacune à la nature , sontelles incompatibles, comme le prétendent Sainte- Beuve et Scherer? En quoi jurent-elles? En quoi se nuisent-elles l'une à l'autre? Où est l'apparence de feinte, de simulation successive, de masque alterné ? Je ne vois là que les deux moments d'une vie bien douée et complète. Après la poésie de l'amour, celle de l'action.

Certes, lorsque Lamartine, agacé par les railleries des petits esprits qui lui déniaient le droit de se mêler aux alTaires publiques , affectait de dédaigner la poésie qui avait fait sa gloire, on conçoit linipalience des hommes de lettres et la vivacité de leurs

protestations *. Mais pourquoi donc interdire une double carrière à qui est capable de la remplir? La pensée mûrie tend à l'action; et l'action n'exclut point l'art ni la beauté.

L'incompatibilité entre la littérature et la politique est un préjugé français ; c'est une faiblesse particulière à notre pays de croire que les intelligences ouvertes par l'étude des lettres sont nécessairement fermées aux grandes affaires ; l'esprit pratique des Anglais n'a jamais donné dans cette erreur.

Lamartine, lui aussi, est donc fondé à dire :

Dans les jours de crise sociale, tout homme qui vit pleinement a deux tributs à payer : un à son temps, un à la postérité : au temps les efforts obscurs du citoyen ; à l'avenir, les idées du philosophe ou les chants du poète. On prétend que ces deux emplois de la pensée sont incompatibles; les anciens, nos maîtres et nos modèles, ne pensaient pas ainsi ; ils ne divisaient pas l'homme, ils le voulaient complet. Chez eux, l'homme était d'autant plus apte à un exercice spécial de la pensée qu'il était plus exercé à tous. Philosophes, pohtiques, poètes, tous vivaient du même aliment : et de cette nourriture plus substantielle et plus forte se formaient

1. Voir Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, Lamartine. — Cf. Vinet : a Jamais, à dater de Malherbe, qui mettait plaisamment sur Ja même ligne un bon poêle et un joueur de quilles, jamais un poète ne parla de son art avec plus d'indifférence... Si ce mépris était affecté, il ne serait pis de bon goût; et, s'il était sérieux, j'en conclurais que cet artiste, si peu prévenu pour son art, n'est plus fait pour le cultiver. — Études sur la Littérature j'rançaise au xix' siccle, t. II, p. 108.

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ces grands génies et ces grands caractères, qui touchaient d'une main à l'idée, de l'autre à l'action i.

Sans doute Lamartine fut toujours et avant tout homme d'instinct, d'intuition ; il fit sa politique, comme sa poésie, avec l'imagination et le sentiment , — avec le cœur ; — les esprits positifs prétendaient qu'il continuait seulement de tirer les mêmes sons de la même lyre, sur des motifs plus hauts et sur une scène plus vaste, et l'appelaient « le député de la poésie». Ses vues lointaines leur paraissaient vagues. Sans doute aussi son irritation contre ces esprits courts qui ne pouvaient le comprendre parce que ses idées les dépassaient et que son vocabulaire les étonnait, contre un régime étroit et fermé qui, méprisant ses avertissements, se perdait , devint peu à peu le levain de ses idées et le ferment de son ambition. — Mais quelle différence entre les deux âmes de René et de Jocelyn ! L'une, mesquine et se rétrécissant toujours et s'aigrissant de plus en plus par la vanité déconfite; l'autre, généreuse même dans ses erreurs, chevaleresque, héroïque, loyale jusqu'au sacrifice d'une popularité toute-puissante, stoïque dans la chute soudaine qui paya cette loyauté. Sa politique, c'est la grandeur d'ârne.

1. « Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents qu'on remarque quelquefois dans un même sujet... d — La Bruyère, du Mérite personnel.

Chateaubriaml entre dans la vie publique «sous l'invocaiion des Furies* »; sa politique est une >"émésis : « Némcsis contre Bonaparte ; Psémésis contre Carnot et les hommes de la Révolution qui prennent d'abord la Charte au sérieux et ont la simplicité de vouloir s'y rallier; Némésis contre M. Decazes; 'Sémésis contre M. de Villèle... C'est toujours agressif, blessant, irritant, d'intention et d'application^».

A cette vanité exaspérée, à cette politique de personnalité et de colère, de contradiction et d'aveuglement, opposez l'élévation naturelle de Lamartine, son iudnTércnce souveraine à l'égard des partis et de leurs passions, cette absence de haine, cette tolérance, cette modération , qui venait non de la timidité du cœur, mais de l'étendue de l'esprit, cette charité chrétienne dont sa mère l'a allaité et celte caritas generis humani dont Cicéron Ta nourri , ces résolutions presque toujours inspirées par la prévoyance sociale, par l'amour des hommes, par la Muse des nobles pensées.

Sans doute, il n'était point un pohtique pour la vie de chaque jour, pour les menues affaires ; M. de jMazade a eu raison de dire qu'il était mieux fait « pour une sorte de prosélytisme tout personnel d'imagination que pour une action collective et définie^ »; mais, si l'on ajoute : « Rien ne res-

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