‹ LamartineChapitre 105 sur 113 · Eludes sur la Littéralwe contemporaine , t. V, p. 23G · texte numérisé non relu

Eludes sur la Littéralwe contemporaine , t. V, p. 23G

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OU malicieusement, s'en prévalent pour ne voir en lui quun poète, et pour radmirer à ce titre plutôt au'à tout autre. On dit qu'il s'en est lui-même quelquefois impatienté et qu'il met ses œuvres politiques bien audessus de ses vers. Sans prendre parti dans cette comparaison, je suis frappé des qualités supérieures que M. de Lamartine a déployées comme orateur et comme prosaieur ; il n'a pas seulement un brillant et séduisant langage; il a l'esprit singulièrement riche, étendu sagace sans subtilité et fin avec grandeur; il abonde en Idées habituellement élevées, ingénieuses, profondes même; il peint largement, quelquefois avec autant de vente que d'éclat, les situations, les événements et les hommes.

Voilà le jugement d'un adversaire, qui n'a pas été tendre, d'ordinaire, dans ses Mémoires, pour ceux qui l'ont combattu.

Sainte-Beuve, parlant de la poésie de Lamartine , expliquait pourquoi elle est à la fois si élevée et si populaire : « C'est qu'elle part toujours d'un sentiment commun et d'une morale dont tous ont le germe au cœur et presque l'expression sur les lùvres ; d'autres s'élèvent aussi haut, mais ne le font pas dans la môme ligne d'idées et de sentiments communs à tous ». - Eh bien, ce don si rare d'éprouver et de rendre les sentiments communs à tous est peut-être, dans une démocratie, la condition essentielle d'un grand rôle. « J'ai l'instinct des masses, voilà ma seule vertu politique, écrivait Lamartine à Virieu dès 1828 ; je sens ce qu'elles

sentent et ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent ^ »

Oui, sa vie politique est bien un poème en action , car c'est bien le vates qui inspire en lui l'orateur. Qui donc plus que lui fit d'extraordinaires prophéties? Qui donc plus que lui parut doué en vingt occurrences de la seconde vue ? S'il n'eut pas toujours la première, qu'importe? La grande politique tient réunis devant ses yeux les intérêts permanents qui se continuent sous tous les régimes à travers les siècles ; la petite ne saisit que les intérêts contingents du jour et de l'heure ; encore ne les voit-elle qu'imparfaitement et d'une manière inexacte, faussée par l'esprit de parti et la passion qui s'y mêle. Dans ce théâtre parlementaire trop étroit pour lui, Lamai^ tine , comme dans un théâtre antique à ciel ouvert , voit loin par delà l'horizon, par-dessus les acteurs qui se démènent à ses pieds , par-dessus les têtes des grands premiers rôles qui se flattent d'être hommes d'État bien plus que lui , et qui se feront culbuter, eux et leur régime. Pour bien juger sa politique, il faut s'élever, comme lui, au-dessus des misères de l'esprit de parti. Son génie plane dans l'avenir autant que dans le présent.

Il a dit, et il a fait voir plus d'une fois, que l'imagination est la raison à longue distance. Et, en effet, la haute imagination n'est souvent que la splendeur

î. !"■ avril.

de la raison. Il y a donc, en définitive, plus de suite qu'on ne croit de sa poésie à sa politique, plus d'unilé que n'en reconnaissaient Sainte-Beuve et Scherer. L'une et l'autre procèdent d'une môme inspiration : l'idéal.

Sans doute, il disait lui-même que « le pouvoir est, au bout du compte, le but des idées »; mais, selon le conseil de Montesquieu, il mit toujours l'honneur au-dessus des honneurs :

La fortune, a-t-il écrit, s'est réservé une large part dans la destinée des hommes, indépendamment de leur valeur. Elle a quelquefois voulu que l'abbé Dubois fût à Versailles et que Fénelon fût à Cambrai. En politique, l'homme fait le rôle, sans doute, mais c'est la Providence qui fait la pièce. Quand la pièce n'appelle pas l'homme, il faut savoir rester hors de la scène et se contenter d'un rôle qui est peut-être le plus beau des rôles dans un pays où la liberlé se fonde et où il y a plus d'ambition que de vertu publique, — le rôle de citoyen.

Ce rôle, qui donc l'a rempli avec plus de grandeur, d'éclat, et enfin d'abnégation?

Laissons en ce moment l'orateur, — et pourtant n'est-ce pas une œuvre d'éloquence unique, en même temps qu'un acte admirable de clairvoyance et do patriotisme, qu'un discours tel que celui des Cendres, par exemple ? et en quoi cette gloire de l'orateur peut-elle diminuer celle du poète ? Sainte-Beuve , s'il n'eût pas été réfractaire aux idées du politique, eût été plus équitable r)0ur l'orateur, sur lequel

il a toujours gardé le silence; — oui, laissons la tribune ; mais faut-il donc lui reprocher d'avoir écouté cette voix qui nous dit que « ce temps n'est pas celui du repos, de la contemplation,... qu'il faut descendre dans l'arène de l'humanité et combattre et souffrir avec elle et pour elle » , d'avoir voulu convertir en faits, et en bienfaits, ce qu'il sentait en lui de meilleur ; d'avoir voulu régner sur un grand peuple par l'esprit, pour réaliser son idéal ?

M. Jules Lemaître a fait preuve d'un sens critique plus large et plus haut, lorsqu'il a dit : « Ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire des vers, et c'est pour cela peut-êlre que les siens sont beaux d'une beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie et toute grandeur ^ ». — Et il les y a mises. Et n'en est-il donc pas plus grand , avec sa double couronne et son heure héroïque du 2o Février 1848?

Une seule des deux palmes suffit à l'immortalité d'un homme ; mais donne-t-elle droit de critiquer celui qui a cueilli les deux?

Parlant quelque part de Pétrarque : « Pour les uns, dit Lamartine, il est poésie ; pour les autres, histoire; pour ceux-ci, amour; pour ceux-là, politique. Sa vie est le romati d'une grande âme. »

1. Les Contemporains, 4' série, p, 157. Paris, Lecèiie et OucJin , 1889.

Artiste et héros, — pensée et action, — grand poète , grand orateur, grand citoyen : n'est-ce pas là l'existence complète, la vie des dieux; et ceux-là qui n'ont rempli que l'un des deux rôles sont-ils donc bien venus à contester la double gloire de ceux qui les ont conciliés?

Le nom de Lamartine demeurera éternellement cher et sacré, non seulement à tous les amants de la poésie et de l'éloquence, mais à tous ceux qui chérissent la patrie française et la justice sociale.

Si la politique a diminaé Chateaubriand, elle a grandi Lamailine.

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