‹ LamartineChapitre 107 sur 113 · Mémoires poliliques, livre XXXV, p · texte numérisé non relu

Mémoires poliliques, livre XXXV, p

rendre compte de ce qu'il pouvait y avoir d'affinité secrète entre leurs idées de justice sociale et les siennes.

Il s'assit sur les bancs des conservateurs, croyant apparemment qu'il lui serait moins difficile de les amener à ses idées de progrès , que d'amener l'opposition à ses idées de gouvernement. En quoi il se trompait : car les conservateurs ne comprenaient qu'une politique de frein et d'immobilité ; et il en résulta que, du milieu du parti conservateur et au point de vue même des idées de conservation, il fut conduit à faire une opposition presque incessante aux actes des divers ministères qui, pour la plupart, représentaient ce parti. D'accord avec eux pour défendre le pouvoir nouveau , il ne l'était pas sur l'orientation à lui donner; et, tant qu'il espéra le convertir à ses idées , il ne voulut pas se joindre à l'opposition uniquement occupée à le combattre. En fait , il allait donc rester seul , en dehors des partis, à la fois conservateur et progressiste, rêvant une transaction , une conciliation, parfaitement raisonnable en théorie, mais irréalisable en pratique, entre les hommes les plus éclairés des deux fractions de la Chambre, et d'où sortirait un parti nouveau, « le parti social ».

« Un homme social , quand le suffrage de ses concitoyens l'envoie dans un corps législatif, disait-il à ses électeurs , n'examine pas quelle est la main qui lui présente une loi ; mais il examine la loi elle-même, et.

s'il y trouve du bien, il ne l'appelle pas mal ; s'il y trouve la vérité , il ne l'appelle pas mensonge ; s'il y trouve la justice, il ne l'appelle pas iniquité: il la vote.»

Le parti social! Le mot faisait sourire. Un jour, M. Thiers, voyant Lamartine entrer et monter le long de la rampe tout en haut des gradins de droite : « Ah 1 dit-il à mi-voix , voilà le parti social qui entre ! »

Lamartine allait donc être isolé dans la Chambre. « Mes longs voyages , dit-il , m'avaient rendu plus indifîérent encore aux divers partis qui divisaient mon pays. J'étais un étranger pour les factions parlementaires ; je n'eus pas de peine à m'en isoler. » Mais cet isolement, qui était une faiblesse pour le présent, était une force pour l'avenir. Quand on lui demanda où il siégerait : « Au plafond », dit-il. — Oui , au plafond ; quelquefois même au ciel , ou parmi les nuages brillamment colorés de toutes les nuances du prisme, et d'où jaillissaient des rayons ou des éclairs qui illuminaient l'avenir. C'était une politique à longue échéance , à longue portée; mais les esprits courts s'y trompaient, ne voyant là que pure imagination et fantaisie. Il y avait, dans cette situation complexe et unique , une secrète logique et une haute raison , que les événements devaient faire apparaître peu à peu. De ce point de vue, tous les discours de Lamartine s'éclairent, et sa conduite se tient d'un bout à l'autre.

On se tromperait fort si l'on se figurait un Lamartine fascinant du premier coup les assemblées et les foules, comme le poète avait séduit en un instant les âmes élevées et nobles. Le poète n'était arrivé à ce coup de maître que par de très longs coups d'essai; il en fut de même de l'orateur : efforts, études, labeurs accumulés , c'est encore à ce prix que nous le verrons acheter lentement sa seconde gloire, essayant cent diverses voies, traversant le feu des railleries, avant de parvenir à la maîtrise.

Il récite ses premiers discours , qui tombent dans l'indifférence. Au lendemain du second (sur l'Orient : ce fut son début véritable), il écrit à son père : « Je veux m'exercer tant que pourrai à parler hardiment et souvent sur toutes choses, pour vaincre la difficulté extrême de la tribune » (9 janvier 1834). Il tente donc limprovisation , et y réussit peu à peu ; puis il s'exerce à la réplique , — ce qui n'empêche pas , bien entendu , ses bons collègues de dire qu'il récite encore, même alors qu'il éclate soudainement. On l'écoute, on l'applaudit; il prend conscience de sa force et s'enivre de son succès : « L'éloquence est en moi plus que la poésie. » (22 septembre i83o.)

On lui reproche d'appliquer aux affaires la langue

du poète; c'est que sa politique est une poésie en action, la poésie de l'Évangile, Cette voix qu'il a prêtée d'abord à l'amour mystique, il la prèle maintenant à l'amour de la France et de Fliumanité. Si la logique des idées se revêt des splendeurs du style, si l'éclat de l'imagination s'ajoute au grandiose des pensées, laissons les esprits froids s'en plaindre et traiter de phrases ce qui n'est souvent que la magnifique expression d'une vue juste ou d'un sentiment généreux; qu'ils se traînent, s'ils veulent ; qu'ils pardonnent malaisément le haut vol au génie : les amis de la justice trouveront les mêmes enchantements dans ses discours, que les amants de la beauté trouvent dans ses vers.

Une des choses qui , selon Cicéron , font le grand orateur, la faculté d'élever les questions du particulier à l'universel , Lamartine l'avait par nature , et l'art y avait ajouté encore. Il n'avait à se défendre que de trop planer. A la tribune , les idées générales doivent être lestées de faits. Si le vague de la pensée peut convenir à la poésie, il ne convient point à la pohtique ; la plus extrême précision y est nécessaire à chaque minute. Lamartine, avant de s'être résolu à aborder les questions d'affaires, s'élève audessus des réalités: volant très haut, il ne se pose ni ne prend pied nulle part. Mais, bientôt, il s'ingénie, il fait un continuel effort sur lui-même pour se façonner au tour d'esprit, aux habitudes de rassemblée qui l'écoute. On suit les traces de ce travail

opiniâtre dans chacun de ses discours. Les portraits successifs que M. de Cormenin trace de l'orateur témoignent des progrès que celui-ci accomplit d'année en année: les éloges, lentement obtenus de la malice du pamphlétaire peu à peu dompté , n'en ont que plus de prix S étant comme les empreintes successives d'un succès disputé et croissant.

D'autres s'enflent et se travaillent pour simuler l'abondance oratoire ; ils brassent les mots. Lamartine déborde naturellement, et n'a besoin que de se contenir. Il a le large courant des pensées et des paroles, nécessaire à l'éloquence devant les grands auditoires , où une concision fine ne fait point d'eiïel. Il a le flot et « le fleuve » ^

Lamartine orateur, dit M. Emile Ollivier, était grave plus qu'ému, solennel plus que pathétique; ses pensées étaient plus animées que son action .. Argumentant peu, il saisissait moins par la méthode et la vigueur des déductions que par le bonheur des images, la nouveauté et la largeur des aperçus,... la profondeur saisissante dos maximes, devenues aussitôt des proverbes ou des mots de ralliement...

Cette impression concorde avec celle de Louis Blanc , qui l'avait dépeint ainsi :

Son geste était solennel ; ses paroles, toutes de pourpre et d'or, tombaient de ses lèvres avec une lenteur caden-

1. Comparer les diverses éditions du Livre des Orateurs, notamment celle de 1838 et celle de 1847.

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