Brodée par lui-même, dans Raphaël, XLVI et XL VII
deux avaient été élevées dans des couvents ; l'autre était chanoinesse.
Mon père était le dernier-né de celte nombreuse famille. Dès l'âge de seize ans, on l'avait mis au service dans le même régiment où avait servi avant lui son père. Ses camarades de régiment et les hommes de la société l'appelaient le chevalier de Lamartine ; les hommes du peuple et les hommes étrangers à son intimité l'appelaient M. de Prât. C'était le nom d'une terre de famille en Franche-Comté, dont mon grand-père lui avait donné le titre pour le distinguer de ses frères. On n'appelait ma mère que madame de Prât; et j'ai moimême porté ce nom dans mon enfance jusqu'à la mort de l'aîné de mes oncles à qui seul appartenait le nom de famille...
Mon père ne devait jamais se marier : c'était la règle du temps. Il devait vieillir dans le grade modeste de capitaine de cavalerie auquel il était arrivé de bonne heure, venir de temps en temps en semestre dans la maison paternelle, gagner lentement la croix de Saint- Louis, terme unique des ambitions du gentilhomme de province ; puis, dans son âge avancé, pourvu d'une petite pension du roi et d'une légitime plus mince encore, végéter inaperçu, sans biens, sans femme, sans postérité, jusqu'à ce que les infirmités et la maladie le reléguassent du salon à la chambre nue où pendaient au mur son casque et sa vieille épée, et qu'on dit un jour dans le château : « Le chevalier est mort. » — Mon père était le chevalier de Lamartine, et cette vie lui était destinée. Modeste et respectueux, il l'aurait acceptée en gémissant, mais sans murmure. Une circonstance vint changer inopinément tous ces arrangements du sort. Son frère aîné devint valétudinaire ; les médecins lui
déconseillèrent le mariage. Il dit à son père : « Il faut marier le chevalier. » — Ce fut un soulèvement général de tous les sentiments de famille et de tous les préjugés de l'habitude... Marier le chevalier ! c'était monstrueux ! — D'un autre côté, laisser éteindre la race,... c'était un crime contre le sang...
Il y avait, à cette cpociue, une institution florissante, institution religieuse et mondaine à la fois; c'était celle qu'on appelait un chapitre de chanoinesses nobles.
Les jeunes chanoinesses pouvaient recevoir chacune leurs û^ères en visites pendant un certain nombre cîe jours, et elles pouvaient les présenter à leurs amies dans les sociétés du chapitre. Là se formaient naturellement les plus tendres liaisons de cœur entre les jeunes officiers venant passer quelques jours de semestre chez leur sœur et les jeunes amies de cette sœur. Il s'ensuivait bien, de temps en temps, quelques enlèvements, ou quelques chuchotements dans le chapitre ; mais, en général, une pieuse réserve, une décence irréprochable présidaient à CCS rapports d'intimité si délicate; et les sentiments mutuellement conçus, ranimés par des visites annuelles au chapitre, donnaient lieu plus tard à des mariages d'inclination, si rares à celte époque dans la société française. — Une des sœurs de mon père était chanoinesse d'un de ces chapitres. nobles dans le Beaujolais, aux bords de la Saône, entre Lyon et Màcon ; elle y avait fait ses vœux à vingt et un ans. Elle y avait ^une maison que mon grand-père avait bâtie pour elle. Elle y logeait une charmante amie de seize ans, qui venait d'entrer au chapitre. Mon père, en allant voir sa sœur à Salles (c'est le nom du village), fut frappé des grâces, de l'esprit et des qualités angéliques de cette jeune
personne. La jeune recluse et le bel officier s'aimèrent, La sœur de mon père fut la confidente naturelle de cette mutuelle tendresse. Elle la favorisa ; et, après bien des années de constance,... mon père épousa l'amie de sa sœur. — Alix desRoys, c'est le nom de notre mère, était fille de M. des Roys, intendant général des finances de M. le duc d'Orléans. Madame des Roys, sa femme, était sousgouvernante des enfants de ce prince... M. et madame des Roys avaient un logement au Palais-Royal l'hiver et à Saiut-Cloud Tété. Ma mère y naquit. Elle y fut élevée avec le futur roi Louis-Philippe, dans la familiarité... qui s'établit toujours entre les enfants à peu près du même âge, participant aux mêmes leçons et aux mêmes jeux.
De ce mariage vinrent également six enfants, cinq filles^ et un fils, celui dont nous allons étudier la vie et l'œuvre.
OEuvre multiple, éclatante, inégale ; étonnante vie, coupée en trois parties si différentes ! Jusqu'à trente ans, l'obscurité : aspirations vagues et immenses, essais très divers, tâtonnements innombrables, qui semblent ne devoir aboutir jamais ; puis soudaine réw lation : trente ans de gloire resplendissante ;■ poète, orateur, historien, homme politique, dictateur de la parole; modérant pendant trois mois, par l'éloquence, le courage et l'adresse, une révolution qu'il a contribué à faire naîlre; éblouissant la France et le monde; puis retombant dans la pénombre
1. Cécile, Eu;:;énie, Suzanne, Césanne, Sophie, — qu'il peint successivement, pages 436 à 443 des Nouvelles Confidences.
pendant les dix-neuf ans qui lui restent â vivre et à se survivre : dix-neuf ans de délaissement, de détresse, de travail forcé et de décadence : cruelle rançon de quelques fautes parmi tant de grandeur !
En étudiant ces divers personnages, c'est l'homme aussi que nous étudierons, non seulement d'après ses œuvres, mais d'après sa correspondance et toutes les diverses empreintes qu'il a données de lui-même. Nous le laisserons souvent parler.
C'est le détail qui donne l'accent, la nuance juste, la physionomie, la vie. Sans le détail, tout reste à l'état abstrait et ne donne qu'une belle grisaille. — Mais l'idéal ? dit-on. — Oui, l'idéal ; mais il est nécessaire de l'animer, de lui donner la sève par la réalité. « La réalité est le sauvageon sur lequel on greffe l'idéal* ».
Lamartine est assez grand pour n'avoir pas à craindre qu'on l'étudié de près en tous ses aspects et qu'on l'analyse impartialement en ses qualités prodigieuses et en ses défauts souvent généreux. Nous éclairerons les œuvres du poète et de l'écrivain par sa vie; et cette vie, nous la saisirons sur le fait, presque jour par jour, dans ses lettres intimes aux plus chers confidents de son adolescence et de sa jeunesse ^. Nous ne négligerons pas pour cela les