X. Doudan, Lettres
2. La Correspondance, en six volumes in-8*, se compose de mille et douze lettres. Elle commence au 24 septembre 1807, un mois avant qu'il ait dix-sept ans; elle s'arrête à la fin de
autres sources d'informations qu'il a livrées au public ^ Mais les renseignements presque involontaires sont moins sujets à caution que ceux qui ont élé préparés à dessein par l'écrivain lui-môme dans des Mémoires faits exprès et dans des Confidences destinées à l'univers. Nous contrôlerons, en tout cas, les uns par les autres, — avec autant de sympathie que de respect, mais guidé uniquement par l'amour de la vérité.
juin 1853, lorsqu'il est dans sa soixante-quatrième année. Comme il a vécu jusqu'en 1809, près de quatre-vingts ans, il doit donc avoir écrit pendant les seize dernières années beaucoup d'autres lettres, non publiées jusqu'à présent. Les deux premiers tomes le furent en 1873, les quatre autres eu 1874 et 1875, par sa nièce et fille adoptive madame Valentine de Lamartine, fille de sa sœur madame de Cessia.
1 . Le livre posthume intitulé le Manuscrit de ma Mère donne l'histoire de sa famille et de son enfance ; — Graziella, épisode des Confidences, celle d'une passion juvénile, des années 1811 et 1812, loi"SC]u'il avait vinqt et un à vingt-deux ans; — Raphaël, celle d'un amour plus profond, des années 1816 et 1817, lorsqu'il en avait vingt-six à vingt-sept, quoique ce livre porte en sous-titre : Pages de la vingtième année. — Puis les Confidences, revenant en arrière, donnent le récit romancé de sa ^^e jusqu'à vingt-six ans, de 1790 à 1816. Les Nouvelles Confidences poursuivent ce récit jusqu'aux environs de 1820, date des Mcditations. Plus tard, le Commentaire de toutes les Médilations, des Harmonies et des Recueillements brode de nouveaux détails autobiographiques où la fantaisie se donne carrière. Enfin les Entretiens du Cours familier de Lillérature et les Mémoires politiques complètent l'autobiographie. Malgré l'épilhète du titre, ces Mémoires ne sont pas exclusivement politiques :- l'auteur y a recueilli ou repris, et cela dès le commencement, tous les détails sur sa famille et sa vie privée qu'il n'avait placés ni dans les premières, ni dans les secondes Confidences. — La Correspondance croise tout cela et souvent le rectifie.
Alphonse de Prât de Lamartine naquit à Mâcon le 21 octobre 1790, — date qu'il cacha longtemps, comme Chateaubriand la sienne : les poètes, étant hommes-femmes selon le mot de Michelet, ont de ces faiblesses.
Quand on monte des bords de la Saône, par des pentes douces , dans la ville haute , on passe devant l'ancien hôtel des Lamartine , que possédait encore le grand-père du poète, rue Beauderon-de-Sennecé ; puis, en tournant dans une petite rue à angle droit avec celle-ci et qui se nomme la rue des Ursulines, on trouve l'humble maison natale de l'auteur des Méditations : deux étages, deux fenêtres de façade^; au-dessus de la petite porte, un léger rinceau en accolade faisant l'arc au-dessus d'un modeste écusson inconnu, presque effacé : deux étoiles et un sapin. Cette maisonnette, par les jardins qui sont derrière, se rattachait au grand hôtel, en était une dépendance. Le grand-père, riche, habitait l'un; le père, pauvre, était réduit à l'autre. Il était major de cavalerie sous Louis XVI. Blessé le 10 août aux Tuileries en essayant de défendre son roi, il fut empri-
1. Comme la petite maison d'André Chénier, rue de Satory, i Versailles.
LAMARTINE. lï
sonné sous la Terreur dans l'ancien couvent des Ursules, juste en face de cette petite maison, où habitait sa femme avec l'enfant âgé de trois ans. Ils sa voyaient quelquefois. Le poète a donné, sur ces entrevues de son père et de sa mère, des détails romanesques.
Quelques biographes font naître Lamartine à Milly, à trois lieues de Màcon, parce qu'une pièce des Harmonies a pour titre : Milly ou la Terre natale, et parce qu'il nomme Milly son « berceau » *. C'est qu'ensuite, quand son père fut sorti de prison, la famille s'en vint habiter à Milly, et que, depuis l'âge de quatre ans jusqu'à trente, de 1794 à 1820, le futur poète y vécut presque toujours. Milly fut « la terre natale » de son génie, le « berceau » de sa première éducation paysanesque et buissonnière.
Au milieu des montagnes de la haute Bourgogne est blotti dans un pli de vallon le petit village : quelques maisons, en pierres grises à peine taillées, aux toits de tuiles creuses qui déjà annoncent le midi ; une de ces maisons, un peu plus grande, à deux étages (elle n'en avait alors qu'un et demi), s'élève sur un perron de quatre ou cinq marches aux pierres disjointes ; les murs non crépis. C'était le vendangeoir des seigneurs de Montceau, dont le
1. Dans les Confidences, IV, 2, il dit encore, en parlant de Milly : « le village obscur où le Ciel m'avait fait naître. «
château esl à quelques lieues. Le grand-père venait là pour faire ses vendanges avec ses vignerons. Derrière la maison, le jardin — de tilleuls, de platanes, de noisetiers, — descend en pente; au bout une table de pierre, autour de laquelle la famille s'asseyait dans les soirs d'été. A cette extrémité du jardin, une petite porte s'ouvrait sur un sentier pierreux qui monte usqu'au Craz.
Souvent, sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne...
C'est dans cette rustique demeure que la jeune mère vint, au sortir de la petite maison de la rue des Ursulines, habiter avec son mari et ses six enfants, pour y passer toute sa vie, et y mourir. Elle qui avait grandi à Saint-Cloud et au Palais-Royal, imaginez-la jetée tout à coup, à peine passé sa vingtième année, au fond de cette campagne , et arrivant sur un chariot traîné par des bœufs dans celte maison froide, nue, carrelée! Sa piété ne songea qu'à bénir la Providence de lui avoir donné ce nid caché pour y abriter sa couvée, cinq filles et ce fils. On voit à Saint-Point le portrait de la charmante jeune femme, (en une jolie miniature), à la physionomie sensée et douce, aux yeux fins et bons, un peu tristes. Le mari, ancien soldat, était d'un caractère cassant, parfois difTicile.
La famille vivait de ses vignes, produit incertain et précaire.
En face de la maison, près de l'église, est le four
du village, où ils cuisaient leur pain comme tous les autres habitants, et où les pauvres venaient se chauffer. L'enfant, avec les fils des vignerons ses voisins, y faisait cuire des châtaignes et, de là, courait avec eux par monts et par vaux, menant la vie de petit paysan.
Il a pour compagnon, pour ami, un agneau. Il apprend avec horreur que le père va livrer l'agneau au boucher...
Je priai ma mère, j'obtins la grâce de mon ami... Bien que la nécessité de se conformer aux conditions de la société où l'on vit m'ait fait depuis manger ce que tout le monde mange, j'ai conservé une répugnance raisonnée pour la chair cuite, et il ma toujours été diflûcile de ne pas voir dans l'état de boucher quelque chose de l'état de bourreau. — Je ne vécus donc jusqu'à douze ans que de pain, de laitage, de légumes et de fruits. Ma santé n'en fut pas moins forte, mon développement moins rapide; et peut-être est-ce à ce régime que je dus celte pureté de traits, cette sensibilité exquise d'impressions et cette douceur sereine d'humeur et de caractère que je conservai jusqu'à cette époque *.
Il ne faudrait pas cependant, d'après ce conte et d'autres pareils, croire que les influences féminines de sa mère et de ses sœurs l'eussent lui-même féminisé. Bien plus énergique et plus mâle qu'on ne le peint d'ordinaire et qu'il ne s'est quelquefois peint lui-même, il était d'un caractère vif, indépendant,