Cours familier de Liltérature, Entretien VIII
mère et les sœurs intercèdent : on ne le ramène pas à Lyon. Mais, à douze ans, il est mis au collège de Belley en Bugey, chez les Pères de la Foi ^ Il y fuit ses études pendant quatre ou cinq ans. C'est là qu'il trouve pour camarade un autre enfant de famille royaliste, Aymon de Virieu, fils de l'ancien Cons'ituant qui, devenu le chef* de l'insurrection de Lyon contre les commissaires de la Convention, y fut assiégé par eux et tué dans une sortie^. L'orphelin, camarade de Lamartine, devint son plus intime ami ; c'est à lui que s'adresse le plus grand nombre des lettres de la Correspondance.
Après Aymon de Virieu, ses deux camarades préférés furent Guichard de Bienassis et Louis de Yignel^.
1. Lamartine, dont la mémoire fait souvent erreur sur les dates, dit, dans le Cours familier de Littérature, t. XX, p. 1 : « J'entrai au collège des Pères de la Foi en 1806. » Ce cliiffre ne paraît pas exact : en 1806, Lamartine avait seize ans ; et, comme il resta quatre ou cinq ans à ce collège, il en seraij donc sorti à vin^t ou vingt et un ans. Or, on sait d'autre part qu'il en sortit à dix-sept; il y était donc entré à douze. — Au même endroit, il donne les détails suivants : « Les Pères de la Foi, pseiidonj'me des Jésuites... Collège composé de trois cents jeunes gens... A la fin de ma troisième année de rhétorique, j'obtins les onze prix de ma classe. » (P. 1 à 8.)
2. Sur le père d' Aymon de Viiieu, voir Le Roman d'un rnycdisie sous la Révolution, Souvenirs du comte de Virieu, par le marquis Costa de Beauregard ; Paris, Lyon, 1892.
3. Louis de Vignet et était, par sa mère, neveu des quatre De Maistre, gentilshommes s ivoyards d'un vrai mérite, mais de mérite très dillérent... » (Cours familier de Lilléralure, t. XX, p. 8.) Le frère aîné, Xavier de Vignet, épousa une des sœurs de Lamartine. Ktce fut chez les De Maistre que le poêle renconlra sa future femme, miss Maria-Anna-Éllsa Bircli.
A tous les trois son amitié resta toujours fidèle et vive; mais avec Yirieu, c'est un continuel épancliement du cœur, et pour nous une perpétuelle révélation.
Nous avons noté les influences classiques, voici venir les influences romantiques.
Dès Vàga de douze ans, pendant les vacances, dans la bibliothèque du château de Bienassis, chez son camarade Guicliard, il avait lu, dit-il, les Confessions de Jean-Jacques. Cependant il semble bien que l'influence de Rousseau se fit sentir à lui d'abord à travers Paul et Virginie; puis à travers Chateaubriand. Un jour, à Belley, le professeur de rhétorique, en promenade avec ses élèves dans une prairie, s'était assis sur un tronc d'arbre, et leur avait lu quelques pages du Génie du Christianisme : ils furent émerveillés de la musique, de la couleur et de la mélancolie de ce style*. « M. de Chateau-
1. Lamartine, dans sa vieillesse, revint en parlie sur cette impression première, et fit ses réserves qu'il sembla antidater : a Je fus ébloui, mais non convaincu. T^ut jeune que j'étais, cela me iit l'effet d'un beau thème de rhétorique... Nous écoutions, ravis comme par un langage inconnu, ce merveilleux style... Cependant je ne sais quel apprêt, tout en me charmant, me frappait... C'est de la Leauté cherchée, cela sent la grande décadence... Nous ii'e;i leslâmes pas moins amoureux de Chateaubriand : Je beau est si beau que son imiiiilion nous fascine. » (Cours familier de Littérature, t. XXMI Entretien 161.)
briand, dit-il, fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent dès mon enfance le grand horizon de la poésie moderne. » A dix-neuf ans, il ne peut lire René sans pleurer.
René le mène à Lara. — Childe-Harold, Manfred et Lara, c'étaient, disait Chênedollé, « René habillé à la Shakespeare ».
Avec Chateaubriand, ce fut madame de Staël qui transmit à son âme adolescente le rayon de Jean- Jacques. « 11 est peu d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il fut, ce qu'il est, ou ce qu'il sera. »
Jean-Jacques lui-même, cependant, et les phrases de la Nouvelle Héloïse, l'enivrent d'abord. « Grand Dieu, quel livre ! Comme c'est écrit ! Je suis étonné que le feu n'y prenne pas !... » Plus tard, dégrisé, il en sentira le froid, ou la sensualité déguisée.
Un matin du mois de mai 1810, dans sa vingtième année, il visite, au bord de la Saône, la grotte dans laquelle Jean-Jacques, bohème errant, passa deux nuits d'été. 11 y cherche à son tour et croit y retrouver les impressions de l'enchanteur ;
... J'y ai passé une délicieuse matinée... J'ai pris ensuite un bateau. J'ai traversé au bout de l'île de Perrache et j'y ai philosophiquement déjeuné avec de l'excellent lait et du pain de paysan. (Oii étais-tu, Grillon ?) J'avaia les Confessions dans ma poche. Quel bal, quel spectacle , vaut cette promenade? J'en étais devenu généreux, l
ma batelière et ma laitière m'oQt regardé avec de grands yeux quand, dans un beau mouvement, j'ai tiré pour elles la pièce blanche. —Remerciez Rousseau.
Ces inspirateurs plus modernes élèvent devant ses yeux un idéal littéraire nouveau et donnent à son imagination la première secousse.
Son attention est éveillée aussi vers les littératures allemande et anglaise. Il lit déjà un peu l'anglais; mais il voudrait aussi, et encore plus, lire l'allemand, a Tout considéré, écrit-il, il n'y a plus que cette nation qui pense... Toute l'Europe recule, et ils avancent!... Ils iront plus loin que nous n'avons été, parce qu'ils fondent tout sur un principe vrai et sublime : Dieu, l'Infini ! »
« Quant à moi, je ne m'en cache pas, Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique ; il a donné sa voix aux Méditations et à JoceUjn. Seulement, la grande religiosité qui manquait à Gœthe et qui surabonde en moi a fait monter mes chants de jeunesse au ciel, au lieu de les faire résonner comme une pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicidé*. »
Ainsi, de seize à vingt ans, il se joue à lui-même tour à tour, sur la scène de sa propre imagination, René, Oswald, Werther, Saint Preux, surtout Paul