Correspondance, 12 décembre
choisis la fameuse querelle des ducs de Bourgogne et d'Orléans, sauf meilleur avis. C'est dans le règne de Charles VI. Qu'en penses-tu? et que prends-tu?... Si tu savais aussi quelque prix de poésie, mande-iemoi.
» Mon morceau me semble brillant. Que de portraits! que de conjurations! que d'assassinats! que de parallèles ! que de trahisons 1 que de crimes ! que de querelles!... »
Ne saisit-on pas là en germe le futur auteur des Girondins, la promptitude d'imagination qui l'entraîne? Ce « morceau », à peine conçu, il le voit déjà « brillant ». Et ne prend-on pas aussi sur le fait les procédés rhétoriciens appris au collège de Belley? « Que de portraits! que de parallèles!... »
Puis, prenant feu de tous les côtés à la fois : « Envoie-moi ton plan de comédie ; j'en ferai un proverbe ou un vaudeville... Amitié, constance, étude! — Post gloriam, luo'um/... — 0 âme vile! »
Cette lettre est de mars 1809. Il a dix-neuf ans.
Après l'Académie de Besançon, il vise l'Athénée de Niort; l'Athénée d'Avignon avec un poème sur Pétrarque ; puis l'Académie de Toulouse et les Jeux Floraux. Ah! s'il pouvait y obtenir la violette, quelle joie! « Dis-moi comment on ferait si on voulait envoyer quelque pièce aux Jeux Floraux. Sais-tu comment cela se pratique?... J'ai conseillé à Guichard de concourir pour un prix de poésie proposé par l'Athénée de Niort : le sujet est un petit poème sur
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Tobie. Qu'en dis-tu? C'est aisé; mais la gloire est médiocre. C'est bon pour former. »
Sur ces entrefaites, ô merveille! Virieu est reçu correspondant de l'Académie de Lyon ! Alphonse en est ébloui. « Je suis tombé des nues en apprenant ton élévation subite au trône académique. Quel pas de géant à l'ouverture de la carrière! Je te respecte et te jalouse presque. Comment diable as-tu fait? quel ouvrage as-tu présenté? Fais-m'en vite recevoir aussi , et je te ferai agréger à celles de Dijon et de Mâcon, quand j'en serai, moyennant un petit mémoire ad libitum. — C'est un bon augure. Et puis nous pourrons dire, comme disait un officier de Saint-Louis à qui on faisait compliment sur sa croix : « C'est d'autant plus flatteur que je n'ai jamais servi » . Je me fais gloire de ta gloire devant tout le monde. Je le raconte à qui veut l'entendre. — A dix-huit ans ! On n'en revient pas. »
Lui-même, à son tour, en 1811, est élu, comme il se le promettait, membi-e de l'Académie de Saôneet-Loire. Il compose, pour sa réception, un discours à fracas sur L'Etude des Littératures étrangères. Justement il était en train d'apprendre l'italien et l'anglais ; au collège de Belley il avait appris un peu de latin, et pas beaucoup de grec *. Avec ce mince
1. Les Pères étaient en général plus latinistes qu'hellénistes ; sauf exception, comme le père Brumoy, traducteur de quclrjues chefs-d'œuvre du Ihéâlre grec.
bagage, il s'élance. « J'ai mis dans mon discours
tout ce que je sais d'italien, de grec, d'anglais surtout. »
Ainsi, cherchant ses voies, il essaye toutes ses facultés et aspire, faute de mieux, à une gloire de province.
Au travers de ses tentatives littéraires, on entrevoit quelques amourettes. L'ami Guichard en a donné l'exemple, et commencé les confidences : une jeune fille charmante est venue passer quelques jours chez sa mère, dont c'était la fête; il voit venir avec tristesse le jour où elle partira.
Eh bien? lui répond Lamartine, comment a été la fête de ta mère? et le départ de mademoiselle Berlhier?
Que de baisers reçus 1 que de larmes versées I
Es-tu toujours un peu épris? Pour moi, mon cher ami, je te le dis dans la jubilalion, je ne suis pas eucore amoureux ; ni un peu, ni beaucoup ; je suis libre ! et je désire l'être toujours. Mais qu'arrivera-t-il ? je n'en sais rien. Jusqu'à présent je ne vois rien de digne d'une passion : rien que de petites eûrontées, impudentes, coquettes, rien que de petites ignorantes imbéciles, malignes, médisantes, sottes, laides; et je crois que je me suis formé une Idée de perfection que je ne trouverai
jamais, et, dans ce cas, je vis garçon ; je m'occupe des lettres, que j'aime tous les jours davantage ; je voyage, pour connaître un peu notre prison: je vais quelquefois, les hivers, à Taris, si Dieu m'en donne les moyens; et je passe ma vie en philosophe, modéré, content de son sort, faisant du bien autant qu'il peut, et n'ayant d'autres liens que ceux de l'amitié. Je te prédis que tu feras de même. — I\Iais, au nom de Dieu, ne va pas te fourrer dans le militaire ! Tu en rêves de brillantes choses; la réalité te détromperait; et ton temps aurait été perdu *.
Ainsi, le goiit des lettres, de plus en plus vif; la répugnance à l'état militaire et aux mathématiques , et le souhait de ne pas se laisser prendre à l'amour, tels sont alors ses instincts et ses vœux.
Cependant lui qui s'applaudissait tant d'être libre et qui n'était pas loin de se moquer de son ami, voilà qu'il est pris à son tour I II a affaire à une coquette, qui s'apprête à le tourmenter. — Heureusement il s'en dégage à temps :
« J'ai suivi ton conseil, j'ai voulu être sage, et j'ai presque tout oublié... Me voici aussi tranquille sur cet article-là que je l'étais il y a deux mois. Dieu soit béni!
Calme heureux, douce indifierencc, Vous rentrez enfin dans mon cœur I Ah ! ramenez-y le bonheur Perdu par deux mois de constance !
A Guichard de Bienassis, 29 octobre ièOS»
LAMARTINE. 3i)
Nobles travaux, plaisirs si doux, Premiers charmes de ma jeunesse, Goûts d'amitié, goûts de sagesse.
Enfin, je vous retrouve tous !...
D'une tropflatleuie espérance Tandis que l'amour m'enivrait, Ma muse, hélas ! ne soupirait Que la langoureuse romance !
Sous la fenêtre d'une belk.
Mêlant ma plainte aux bruits des venta. Je chantais des vers languissants Dont se moquait une cruelle !
Je pleurais... Héla'^! à mes cris Elle faisait la sourde oreille...
Ami, je lui rends la pareille:
Elle pleure aujourd'hui, je risi
>^ Moque-toi de moi, je te le permets, je suis si content d'être sorti de celte galère, que je ne me connais plus.