ALONZO DE LAM
Au mois de juin suivant, c'est Guichard qui est repris; c'est Alonzo qui à son tour redevient confident. Il ne cherche point à contrarier son ami sur cette liaison nouvelle ; il semble plutôt y applaudir; sa réponse commence par ce vers en guise d'épigraphe :
Mon ami, le bonheur n'est pas l'indifférence. 1. l^cû, 24 janvier 1809.
Puis la plume prend un joli galop de verve :
Aime-t-elle les vers et les poètes? A-t-elle lu? Raisonne-t-ellc bien sur beaucoup de choses ? Aime-t-elle la musique et la peinture? Comprend-elle ce que c'est que la gloire et l'immortalité du talent, ou mépriset-elle ceux qui l'ont tant désirée? Juge-t-elle bien un morceau quelconque? Qui préfère-t-elle, de Voltaire ou de Racine, de madame de Genlis ou de madame de Staël (le style à part), d'Ovide ou de Tibulle? 11 n'y a pas là d'indiscrétion ; je ne veux que massurer de ton bonheur.
Même mouvement, même série d'interrogations plaisantes dans la tirade de Valentin à l'oncle Van Buck^
Pour lui, il « ne veut plus s'embarrasser de femmes », c'est le mot de Gros-René; il se félicite d'en être délivré.
Cela au mois d'août (1809). Mais, au mois de novembre , nouvelle aventure : il s'agit d'une jeune femme qui a le même âge que lui, dix-neuf ans ; c< très jolie, très bonne, très simple et très naïve... » Trop naïve ! au bout d'une quinzaine, il en a assez : « C'est fini. Qu'est-ce qu'un peu de beauté, sans esprit? »
L'année d'après, passion plus vive. Dans un bal, à Mâcon, il s'éprend d'une jeune voisine de campagne
1. Alfred de Musset, Il ne faut jurer de rien, ado i'-', scène I.
qui a quinze ou seize ans, mademoiselle Henriette P.; il veut l'épouser tout de suite. Ses parents ne se soucient point d'un mariage si précipité. Pour le soustraire à cette passion, — peut-être aussi à la conscription, qui fauchait toute la jeunesse (plusieurs passages de la Cor7'espondance semblent autoriser cette conjecture ^), — ils l'envoient en Italie. Une occasion se présente : le jeune homme, malgré son amour, n'y résiste guère ; si Henriette lui embrase l'âme, il aime fort les voyages aussi. « L'occasion n'a qu'un cheveu ! » dit-il. Il le saisit.
« Je vais avec une jeune femme, cousine de ma mère, et son mari. » Il va donc enfin voir Florence, Rome, Naples! apprendre à parler italien!... revenir chargé d'impressions!... Désolé, avec cela, de quitter Henriette... Il part cependant; c'est au mois de juin 1811.
En passant à Chambéry, il trouve Yirieu, à qui il a donné rendez- vous ; ils visitent les Charmettes, y cherchent avec émotion les traces effacées de Jean- Jacques et de madame de Warens. — Virieu, ne pouvant le suivre plus loin pour le moment, le rejoindra plus tard à Naples. Notre voyageur repart donc sans lui, avec le jeune ménage.
Turin lui plaît fort, pour son élégance majestueuse, un peu régulière; Milan davantage, pour son mouve-
1. Dans la même intention, trois ans plus tard, son père le fera nommer maire de Milly à vingt-trois ans, avec dispense d'âge. Voir la Correspondance, t. I, p. 356.
ment animé : il y passe ses soirées à la Scala, à entendre de belle musique, au milieu d'une foule bigarrée et libre, qui l'étonné et le scandalise un peu, « entre des abbés et des filles... Je ne m'accoutume point à ce mélange^ ».
A Florence, il est présenté à la comtesse d'Albany, l'amie d'Alfîeri, devenue celle d'un autre depuis qu'il est mort^ « J'avais dix-neuf ans (il se rajeunit un peu), une taille élancée, de beaux cheveux, non bouclés, mais ondulés, par leur souplesse naturelle, autour des tempes ; des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague. i> Il décrit, avec non moins de détails, son costume, dont il ne paraît pas non plus mécontent : « un habit d'été gris bleu, un pantalon de nankin (c'était la mode depuis Werther), et un gilet de même étoffe, brodé de soie (par une de ses tantes). »
A Rome, il visite le tombeau du Tasse au couvent de Saint-Onuphre : car il se souvient de la Jérusalem délivrée. « Dans une vilaine petite église, un Frère m'a reçu et commençait à m'expliquer de mauvaises peintures et d'ennuyeuses inscriptions... — « Mais le tombeau du Tasse? » lui