Correspondance, t. I, p
2. On sait que la comtesse d'Albany, veuve du dernier des Stuarts préfendantà à la couronne d'Anglterre, épousa AlGeii secrètement, vécut avec lui duns une retraite absolue, devint veuve une seconde fois, et n'avait pas attendu qu'elle le fût pour remplacer Alfieri par quelqu'un qui.ne le valait pas, dit-oa.
disaîs-je toujours. — Per Dio! le tombeau da Tasse! Y0U3 marchez dessus », m'a-t-il dit. Et, en effet, j'ai regardé à mes pieds, j'ai vu une très petite pierre carrée, et l'inscription : Frntres hujv.s ecclesiœ, etc. Je me suis jeté à genoux, je ne sais pas quelle prière j'ai faite, mais je sais bien que je pleurais en me relevant. »
Pendant ce voyage en Italie, il lit Corinne, au milieu même des monuments qu'elle décrit. Il est ravi de la noblesse de ses pensées ; se croit « transporté dans un autre monde, idéal, naturel, poétique»; s'éprend d'enthousiasme pour cette âme libérale : a Quand j'aurai de l'argent et un joli petit cabinet comme le tien, écrit-il à Virieu, j'achèterai les bustes de Virgile, de Racine, de Voltaire, du Tasse, d'Aïfieri, de Pope. Celui de madame de Staël, en dépit des jaloux, aura aussi sa place, un peu plus bas; ne fût-ce que par reconnaissance ! Lis Corinne!... »
Virieu suit son conseil, et partage son admiration. Plus tard, il introduira Lamartine chez la fille de madame de Staël, la charmante duchesse de Broglie.
De Piomo, le voyageur s'en va à Naples ; il y arrive à la fin de novembre 1811*. Ce beau ciel,
1. Comme le fait voir la Correspondance^ et non, comme disent les Confidences, le 1" avril 1812.
cette lumière pure, cet air limpide et transparent, ce golfe d'azur aux vagues légères sur lesquelles la voix rebondit et chante, ces bords aux teintes merveilleuses, aux lignes assouplies, ces rivages plantés d'orangers et de citronniers qui livrent leurs parfums aux 'brises, plongent le jeune homme dans le paradis de ses rêves, dans une atmosphère d'amour. Ici commence un autre épisode.
Lamartine logeait chez un de ses parents, M. Dareste de La Chavanne, qui était directeur de la manufacture royale des tabacs, sous le roi Murât. Là travaillait une petite plieuse de cigarettes, fille d'une famille de pêcheurs de 1 île de Procida, qui devint plus tard polisseuse de corail, à ce que disent les Confidences, où son histoire est racontée et romancée sous le nom de Graziclla. A sa vue, la pauvre Henriette est oubliée, et toutes les belles phrases à la Saint-Preux qu'il écrivait à Guichard en l'honneur d'elle :
Ah mon ami ! il faut que je rompe les liens les plus doux, que je me condamne pendant sept ou huit mois à une douleur mille fois pire que la mort!... Puissent les souvenirs de cette superbe Italie distraire un peu mon esprit de toutes les peines de mon cœur!... C'est tout ce que je puis espérer, car le mal est sans remède ! Et le temps même ne peut que me le rendre moins insupportable, sans jamais le guérir !
Le 13 octobre suivant encore, lui annonçant que \'irieu va arriver à Naples ;
LAMARTINE. 4o
Tu me crois sans doute bien heureux? ô mon ami, tu ne sais donc pas ce que j'ai laissé en France? Tu ne sais donc pas que toute espérance est morte dans mon cœur? et que, plus à plaindre que Saint-Preux, je n'aurai connu pour toute ma vie qu'une passion sans aucune jouissance et qui va me précipiter dans un abîme sans fond!... Plongé dans la misère et l'opprobre... pour avoir aimé, et de la manière la plus pure et la plus noble!... 0 hommes, ô cruel empire de l'orgueil mal placé et des sots préjugés qui nous égarent!...
« La misère et l'opprobre » , c'est du Voltaire ; le reste, c'est du Rousseau. Pendant qu'il fait ainsi du style et se monte l'imagination, le camarade Virieu arrive à Naples vers la fin de janvier. Soudain voilà qu'Alonzo et Aymon, dans la bienheureuse ville peu sévère, et dans les bois d'orangers alentour, ou sur la baie enchanteresse, passent très doucement les jours et les nuits. Foin des tristesses imaginaires ! et vive les réalités neuves! Aymon, lui aussi, a trouvé quelque Sorrentine, amie de la Prociditane. Les deux couples s'en vont errer le soir sur le golfe de Baïa, où la lune répand ses féeries... Dans les Méditations mômes, se retrouvera la trace idéalisée de ces nuits d'amour. Une des pièces, dédiée d'abord à Graziella, ensuite à El vire, — ô légèreté des poètes ! — brouille ensemble ces souvenirs qu'on aurait voulu croire si différents!
Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur;
4(5 LAMARTIXE.
Yaucluse a retenu le nom chéri de Laurc ;
Et Fcrrare au siècle futur Murmurera toujours celui d'Éléonore...
Heureuse la beauté que le poète adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!...
Vois d'un œil de pitié la vulgaire jeunesse, Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir! Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse Que restera-t-il d'elle? A peine un souvenir : Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière, Un silence éternel succède à ses amours; Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours I
Une autre Méditation, adressée à Graziella, fat composée ensuite pour remplacer la pièce qu'on lui avait ôtce : ô po'''tes, quel sable mouvant que vos cœurs ! Passions aussi éphémères que soudaines ! Du moins, quand elles sont éteintes, ne mêlez pas leurs cendres !
En dépit de ce mépris superbe dont le noble poète enveloppe, longtemps après, « la vulgaire jeunesse s'enivrant de plaisir », dans ce printemps de 1812 nos deux amis n'en dédaignaient pas tant « la coupe enchanteresse »; témoin ces vers charmants, si expressifs sous le voile diaphane de la poésie :
Combien de fois, près du rivago Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concertsl
LAMARTIXE. JH
Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits* I
Ainsi chaque poète immortalise le pays où il aima, où il fut aimé; ainsi Jean- Jacques a peint d'une prose magique, égale à la plus belle poésie, le Léman où, toute sa vie, il promena les enchantements de sa jeunesse ; ainsi l'auteur de Paul et Virginie a attaché son nom à l'Ile de France, aux bananiers, aux avenues de bambous et de palmistes du quartier des Pamplemousses ; ainsi le nom de Chateaubriand est à jamais inséparable des forêts vierges de l'Amérique et des savanes du Canada; ainsi Naples, et Procida, et Ischia et Nisida appartiennent à Lamartine, comme à Horace Tibur, comme à Pétrarque Vaucluse, pour l'éternité.
Soudain Virieu est rappelé en France, il part. L'amant de Graziella, quoique rappelé aussi, reste quelque temps encore, « tout à la passion du vague et de l'inconnu... Bien que mon cœur fût de sable alors, cette fleur de mer s'y enracinait pour plus d'une saison, comme les lys miraculeux de la petite plage s'enracinent sur les grèves de l'île d'Ischia. »