‹ LamartineChapitre 34 sur 113 · Platon , le Banquet · texte numérisé non relu

Platon , le Banquet

travail : c'est une imagination vagabonde, qui avec une facilité extrême et une grande liberté d'essor et d'allure parcourt tous les sentiers, voltige et butine sur toutes les haies. Il aime ou il croit aimer, et il chante; il pleure ou il croit pleurer, et il chante. Il ressent son amour ou sa douleur encore plus vivement dans ses chants que dans la réalité ; par l'imagination la sensibilité semble s'accroître.

Cependant qu'on ne s'y trompe pas : oui, l'abondance et la facilité sont les marques de son talent, soit poétique, soit oratoire ; mais il n'est pas moins vrai que ce double talent a été préparé par des essais nombreux, par des exercices prolongés, qui ont développé les dons naturels de son heureux génie. Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la seconde moitié de sa vie d'écrivain ; mais son talent n'a pas été du tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra enfin maître de sa forme , au point qu'elle ne lui demandera plus aucun elTort. Quand il aura appris, comme Racine, à faire difficilement des vers faciles, ils ne lui coûteront plus presque rien. Apres que par cette sorte de gymnastique littéraire il aura assoupli sa phrase poétique ; après que , par ces longs apprentissages sous diverses influences

successives ou entrecroisées, il aura cueilli un à un tous les éléments de son style et reçu l'aimantation de plusieurs différents génies , vienne un sentiment vrai qui enflamme le sien, il jaillira à la lumière.

On aura peut-être peine à croire que le futur auteur des Méditations ait pris d'abord pour modèle l'auteur de Vert-Vert, sa versification légère et ses périphrases au goût du jour. Il est cependant véritable que, parmi ses modèles, non seulement Voltaire précède Racine, mais Gresset précède Voltaire.

Tandis que d'un léL;er coton Mon visage frais se colore, Que tout sourit à mon aurore, Et que raisonner en Caton Cliez moi serait risible encore, De mon espoir, de mes désirs Je veux divertir ta paresse, Et, laissant l'ingrate vieillesse S'affliger sur ses souvenirs, Une heure ou deux de ma jeunesse Parler au moins de mes plaisirs.

Sur une plus courte mi sure Pour toi je vais mouler mes vers Et dans mille sentiers divers Courir à huit pieds sans césure...

Ces vers sont de 1808: l'auteur a dix-huit ans; en voyant d'où il part, on mesure mieux jusqu'où il monte.

LAMARTINE. 5o

Cinq ans après, à vingt-trois ans, voici en quel style encore il décrit le fringant cabriolet qui les mène, Yirieu et lui, aux Tuileries ; puis ce jardin, lieu à la mode en ce temps-là, le soir, pour les conversations mondaines et les rendez-vous :

Déjà le char rapide

A retenti sur le pavé glissant; Et, dans les flots d'un peuple renaissant, Déjà ma main maladroite et timide roitinnt à peine un coursier frcmissant.

Cependant le char roule,

Il nous entraîne; et nous suivons la foule Vers ces jardins par Le Nôtre plantés.

D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.

Du Dieu d'Amour ces jardins sont le temple; C'est dans ces lieux que la beauté contemple Dans les transports d'un peuple adorateur L'heureux effet de son regard vainqueur; C'est là qu'on voit sous l'ombrage propice Aller, venir, l'imprudent billet doux Qui dans la main commodément se glisse; Là chaque banc favorise un caprice, Chaque tiVeul protège un rendez-vous.

Ne troublons pas des mystères si doux...

Ces vers sont de 1813. — L'année d'après, il compose une romance, le Saule pleureur. « C'est une petite romance que j'ai faite il y a trois jours, sur un saule et sous un saule, dans un petit cime-

5b LAMARTINE.

ticre de village près d'ici ' ». — La romance est en cinq couplets ou stances; en voici les trois premières :

Arbre chéri de la mélancolie,

Arbre touchant, par ma douleur planté,

Où chaque soir mon âme recueillie

Sur son tombeau vient pleurer la beauté,

De mnn Emma toi qui couvres la cendre, Sur son destin tu me parais pleurer, Et tes rameaux se plaisent à descendre Vers son gazon qui semble l'altirer !

Un jour aussi tu couvriras ma tombe, De l'amitié tu cacheras le deuil -...

Il faut mourir quand la beauté succombe Tu pleureras sur un double cercueil '...

D'autre part, il s'adonne aux alexandrins, prend pour modèle Voltaire, ses discours en vers, imités de Pope, et sa Henriade, puis ses tragédies; en

Page 1