A Virieu, 12 décembre
récit, l'hymne ou l'épopée. Le drame veut trop d'art, et je ne suis pas assez artiste. »
Le genre tragique ne lui suffît pas ; il tâte du genre épique, où l'exubérance semble un défaut moindre, et peut paraître à quelques-uns une qualité. Pour le coup, il croit bien avoir trouvé sa voie. Il entreprend un poème épique qui ne doit pas avoir moins de vingt chants : Clovis, sujet chrétien et monarchique : la religion et le merveilleux doivent y tenir une grande place ; Chateaubriand, dans les Martyrs, a déjà fait, en prose, cette tentative ; Lamartine veut la renouveler en vers ; il s'échauffe à cette idée. Le 24 janvier 1818, il écrit à la marquise de Raigecourt : « Je ne pense qu'à Clovis, c'est mon héros ! » Madame de Raigecourt avait été l'amie de la princesse Elisabeth, sœur de Louis XVI, morte avec lui sur l'échafaud. Un tel sujet, les origines chrétiennes de la monarchie française, avait de quoi la toucher. Son salon était un milieu favorable; le jeune poète entrevoyait là un patronage utile, une perspective de succès. Mais l'entreprise était trop forte. De ce poème il donna, dans les secondes Méditations, un fragment intitulé : l'Ange^.
Le poète commença une seconde épopée, puis une troisième. Inutile de nous arrêter à ces projets peu ou point suivis d'effet. Peut-être reprit-il plus
1. Le début de l'œuvre a été publié dans les Poésies inédiles.
tard quelques débris de ces ébauches dans la Chute d'un Ange et dans les Visions.
Sa vraie épopée, d'un genre neuf, qu'on peut appeler l'épopée moderne, l'épopée intime, sera Jocelyn.
En 1818, l'Académie de Mâcon met au concours une ode sur le rétablissement de la Statue de Henri IV; les Jeux Floraux proposent le même sujet. Plusieurs concurrents répondent à l'appel de Toulouse ; entre autres, Lamartine, l'abbé Gerbet, et un jeune poète de seize ans et demi, Victor Hugo. C'est lui qui obtient le lys d'or.
Notons encore un essai de poème didactique et philosophique, à la manière d'André Chénier, les Quatre Ages, et, parmi les discours en vers, une É'pltre sur l'Amitié, mêlée de souvenirs de Cicéron, pour lequel il avait une admiration vive ; épître d'ailleurs assez banale, dans le goût de Voltaire et de Pope, en alexandrins du galbe classique.
Ce qui vaut mieux que cette Épître en vers, c'est la prose courante de ses lettres intimes à ses camarades Virieu, Guichard de Bienassis, Vignct, Jussieu; là brille la vraie amitié de jeunesse dans son beau feu. A propos d'une petite brouille entre les deux premiers, il intervient avec une gentille impétuosité. Après avoir transcrit une quarantaine de vers de son Épître, passant tout à coup de la poésie à la réalité, il dit : « Aurais-tu conservé (gardé sur le cœur) quelque petite chose contre Virieu? Je serais
un lâche et un traître si je ne te disais pas que tu as tort, que tu ne le connais pas assez, qu'il est en tout digne de ton amitié. Son seul défaut est peutêtre d'être plus sage que nous, et moins ardent hors de propos. Reviens, reviens. Rien ne doit plus séparer nos trois cœurs et nos trois noms. » Cet accent, cette chaleur vraie, valent mieux que tous les alexandrins de l'Épître.
Quoique ses poèmes épiques, surtout son Clovis, doivent, à ce qu'il croit, lui donner la gloire, cependant, au travers de ces grandes compositions, il s'essaye depuis plusieurs années déjà à de moindres œuvres, notamment aux élégies, sans y attacher d'importance : ce sont passe-temps de jeunesse. « J'ai fait quelques élégies dans le genre de Berlin, que quelques personnes ont trouvées joliment versifiées ; je t'en enverrai quelques-unes... Voici l'automne : c'est le temps où je deviens amoureux, mélancolique, rêveur, ennuyé de la vie; c'est le temps où je lis Werther, et où je suis souvent tenté d'imiter cet aimable et malheureux héros*. »
Outre Bertin, il aime aussi beaucoup Parny, non
1, A Virieu, 10 septembre 1810.
le Parny licencieux, mais le Parny amoureux, plein de grâce, qu'on surnommait « le Racine de l'Élégie. » A sa mort, en 18io, il récite à l'Académie de Maçon des vers en son honneur et dans son rythme ?
Tibulle seul manquait à ma patrie, Avec Parny Tibulle a reparu...
Combien de fois ma tendre adolescence,
Se dérobant aux regards curieux,
Pour dévorer tes écrits amoureux
De ses Mentors trompa la vigilance I...
Que tu formas ma timide ignorance!
Combien de fois, cochant mes pas discret''
Dans les détours de la forêt profonde,
J'allai chercher, loin du bruit et du monde,
A deviner tes amoureux secrets !
Tu nourrissais ma langueur solitaire...
De ce commerce avec Parny on trouvera dans les Méditations quelque trace. Parny avait dit d'une manière charmante, à propos de la mort d'une jeune fille :
Au Ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s'est endormie
Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface;
Ainsi meurt, sans laisser de trace,
Le chant d'un oiseau dans les bois.
La Méditation intitulée le Golfe de Baïa, en vers de même mesure, finit par une chute analogue, mais
Ci LAMARTINE.
que renouvelle la rime féminine terminant la strophe:
Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mêmes nous passons , Hélas ! sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s'.efface.
On voit combien il est inexact de dire que Lamartine soit sans prédécesseur, qu'il ne se rattache à aucun devancier. Au contraire, il a eu de très nombreux modèles. Mais il les a dépassés tous. Il cite quelque part avec une juste admiration les stances harmonieuses de Gilbert mourant ;
Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs...
Ces stances sont en cfTet, comme on l'a très bien dit, du Lamartine avant Lamartine. Il en a emprunté le moule pour ses stances d'Adieu au collège de Belley.
Ni Léonard, ni Millevoye ne se trouvent nommés dans la Correspondance ; cependant Lamartine semble parfois l'écho de ces deux poètes. Les vers qui commencent ainsi :
Assis sur la rive des mers,
Quand je sens l'amoureux Zéphyre...
sont-ils de Lamartine? On pourrait le croire, tant il en a du même ton 1 Ils sont de Léonard.
Il y a dans V Isolement, dans VHymne au soleil, dans le Lac, quelques expressions et quelques rimes qui paraissent prises de ce même poète ; dans le Vallon, quelques réminiscences de Pierre Lebrun. >
Et Millevoye, n'est-ce pas lui que l'on croit entendre en maint passage de certaines Méditations, restes de ces premières Élégies soi-disant condamnées au feu * ? Millevoye est comme la transition de Parny à Lamartine ^.
Bref, ce que ni Gresset ni Voltaire ne lui ont appris, c'est maintenant Parny, Bertin, Léonard, Gilbert, Millevoye qui le lui enseignent, lui faisant sentir, après Racine, l'harmonie du style poétique, la flexibilité du tour, la périphrase musicale. Plusieurs morceaux d'André Chénier, et non des moindres, avaient été publiés séparément vingt ans avant qu'on recueillît l'ensemble de ses poésies; et Lamartine (lui-même l'avoue) en avait reçu aussi le rayon.
On vient de voir se juxtaposer divers éléments qui peu à peu se combineront dans la formation de ce talent. Il y en a eu d'autres encore. Les talents, même les plus originaux, ont leurs ancêtres. Ils ne tombent pas du ciel tout formés. Dans l'art, non plus que dans la nature, il n'y a jamais solution de