CHAPITRE IV
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA NOUVELLE POÉSIE. — COMMENT PEU A PEU FORMÉES, LUES, PU- BLIÉES LES MÉDITATIONS POÉTIQUES.
A toules les époques de riiisloire, pendant ou après les grandes commotions des peuples, on voit se produire une rénovation d'idées et une éclosion de poésie. Au sortir de la longue guerre de l'Hellade contre Ilion, se développe un vaste cycle épique, dont Homère est le centre et le double sommet. Au milieu des guerres médiques, où une seconde fois le brave petit peuple hellène, spirituel et libre, triomphe de l'énorme Asie esclave, on voit se dorer au soleil une nouvelle moisson de poésie, Eschyle, Sophocle, Euripide ; en même temps naître l'histoire par Hérodote et ses neuf Muses, qui mènent l'épopée en prose ionienne, digne pendant des chants homériques ; ensuite tout le siècle de Périclès, qui est aussi celui de Phidias. — Rome, durant les guerres
punîqufis, a sa floraison de poètes, malheureusement perdus pour nous: Livius, Ennius, Pacuvius, Attius. Après les guerres civiles et sociales de JMariiis et de Sylla, apparaît au ciel de la poésie le grand Lucrèce; après celles de Lépide, d'Antoine et d'Octave, ce sont Virgile, Horace, Varius et d'autres, perdus encore : en un mot, le siècle d'Auguste.
Dans l'Italie du moyen âge, à travers les guerres des Guelfes et des Gibelins, surgit le Dante; en Angleterre, des luttes politiques et religieuses, Shakespeare, puis Milton; en France, parmi et après les crises etTroyablcs du xvi^ siècle, Ronsard et la Pléiade, d'Aubigné, Malherbe, puis Corneille ; après la Fronde, toute la riche constellation du règne de Louis XIV. Enfin, après les cataclysmes de la Révolution et de l'Empire, qui sont pour la France déchirée une sorte de labour terrible retournant les âmes dans leurs profondeurs, paraît une littérature, une poésie inconnues : Chateaubriand, madame de Staël, Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo. Ils ont leurs racines dans le passé et poussent leurs frondaisons vers l'avenir.
Dans son Histoire de la Restauration, Lamartine fera le tableau brillant de ce renouveau, où il n'oubliera que lui-même. « Le règne des épées finissait, celui des idées allait commencer!... » On se remettait à penser, à croire. La vie de l'esprit succédait à la vie cruelle et sauvage. Contre la tvrannie des sciences exactes, des mathématiques, «" du c'iifire
armé », qui étoufTait, sous le nom d'idéologie, toute idéalité*, se relevait une philosophie spiritualiste qui allait â son tour prendre empire sur les âmes. Au sortir du tumulte des batailles, le monde avait soif de repos, de recueillement, d'espérance. Du fond des sillons pleins de sang n'allait-on pas voir poindre une douce verdure de poésie? N'allait-on pas ouïr, après les cris d'alarme qui avaient retenti pendant quinze ans au travers des cités et des campagnes, un chant de rossignol dans les bois?
L'humiliation de la défaite avait déposé dans les cœurs une lie d'amertume. Le soulagement de la délivrance ne compensait pas la douleur de la patrie foulée aux pieds et mutilée. On était affranchi du joug, mais on en demeurait marqué au cou, meurtri dans l'âme. Une vapeur de deuil, exhalée de tant de funérailles dans toute l'Europe, voilait encore le ciel à peine rasséréné. Hommes, mœurs, institutions, croyances, tout avait péri : la poésie avec le reste. La littérature impériale, image de stérilité , ressemblait à une savane incendiée où l'on aperçoit çà et là quelque tronc desséché, noirci, et des cendres grises que le vent soulève : quelque tragédie de Lu ce de Lancival primée par l'Empereur, et les descriptions de l'abbé Delille !
1. a Les mathématiques, écrit-il ea 1834 encore, étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire, elles sont brisées! » Des Deslinées de la poésie. — On dirait qu'il vient seulement d'être affranchi, et il y a vingt ans de cela I
La mélancolie est la sève de ce renouveau poétique. René dans sa prose, Lamartine dans ses vers, semblent, au seuil de la société renaissante, porter le deuil d'un monde détruit. Leurs œuvres germent du milieu des ruines. Leur foi est traversée de doute, et, par moments, de désespoir.
C'est dans ces agitations et dans les orages de leurs propres cœurs qu'ils retrempent, l'un la prose, l'autre la poésie.
Ce que Rousseau. Bernardin, Gœtlie, madame de Staël, Chateaubriand, avaient exprimé dans une langue déjà nouvelle, mais en prose, Lamartine l'exprime en vers mélodieux, mêlant aux échos de leurs âmes les émotions de la sienne, non moins agitée, non moins inquiète.
Il semble que madame de Staël eût d'avance fourni le thème de cette poésie à venir, en lui proposant pour inspiration « l'énigme de la destinée humaine, le recueillement contemplatif, la solitude des forêts, l'horizon sans bornes, le ciel étoile, l'éternel et l'infini dont l'âme des Chrétiens est remplie ».
L'homme, dans le naufrage, tente de se reprendre, pour se sauver, à sa cause première mystérieuse; il cherche hors de lui où se rattacher, reUgare se : c'est le sens propre du mot religion. Son espérance se réfugie au ciel. La religion, généralement exclue de la poésie au xvu^ siècle par scrupule de piété, y rentre par le romantisme. Le sentiment de l'infini.
qui pour Pascal n'était rien qu'épouvante, est, pour l'âme moderne, plus libre, une échappée d'amour et d'adoration vers la grande bonté d'où tout émane.
La renaissance chrétienne, commencée par Chateaubriand, se continue par Lamartine. Seulement, le premier n'a qu'une sensibilité d'imagination et qu'une religion httéraire; païen au fond, il monte le christianisme comme un opéra, avec plus de décors et de mise en scène que de conviction et de foi. D'une manière arbitraire, artificielle et étrange, il insère dans le Génie du Christianisme une nouvelle d'amour ïomantique; sous prétexte de faire voir le danger des passions, il les allume.
Rousseau avait inventé de mêler la passion avec la vertu et de les confondre. Chateaubriand, faisant un pas de plus, amalgame l'amour avec la religion. Pour préambule et pour amorce à l'apologie du christianisme, il lance iito/a, où la passion amoureuse est non seulement peinte, mais tatouée, alla soi-disant de nous en faire peur, et, par là, de nous ramener à la vertu et aux sacrements! — Puis René, le mélancolique, est rattaché au même ouvrage en l'honneur de la foi chrétienne. *'
Lamartine, religieux pai' instinct autant que par éducation, mêle à ces sentiments un amour spiritualisé par la douleur de la mort imminente et bientôt accomplie. Parla, son influence est bien autrement pure, infiniment plus charmeresse et légitimement séduisante.
DU sein de la désolation et des désastres, il nous ramène à la Nature consolatrice et à son auteur. Du milieu des décombres et du fond de la stérilité, sa poésie monte comme un lys. On a pu dire, cependant, qu'elle avait déjà un parfum d'automne.
Le sentiment religieux du xvn^ siècle proscrivait le moi, indépendant, libertin. Pascal avait dit de Montaigne se prenant pour unique sujet : « Le moi est haïssable. » Il ajoutait que « la piété chrétienne anéantit le moi humain et que la civilité humaine le cache et le supprime. » Tous les écrivains du xvn^ siècle et de la première moitié du x\m^ semblaient avoir adopté ces maximes ; non seulement les auteurs dramatiques et les romanciers, mais les moralistes ne produisaient leur 7noi que masqué, sous des personnages divers. Ou bien le pronom indéfini on remplaçait le je. Avec J.-J. Rousseau tout change, le moi reparait et s'étale, ouvre en littérature une ère nouvelle, subjective, oratoire, lyrique.
Chateaubriand, Gœlhe, Byron, madame de Staël, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, George Sand, diversement, lui redonnent l'empire. Ils n'expriment et ne chantent qu'eux-mêmes.
La personnalité abonde et déborde au point de devenir une sorte d'aulolàtric qui trouve son expression souveraine dans René, d'où sortira pendant un demi-siècle toute une famille poétique ; René , l'amant fatal, qui, comme Don Juan, se laisse adorer,
mais porte malheur à qui l'adoro. Atala, Céluta, Lucilc, Velléda, madame de Beaumont à Rome, madame de M*** à l'Alliambra, toutes meurent de l'avoir aimé : car, sous quelque nom que ce soit, Chactas, René, Eudore, c'est toujours lui; et ne sontelles pas trop heureuses d'avoir obtenu un regard du dieu, de lui avoir donné un instant de plaisir? « ^e croyez pas, Céluta, que de faibles embrassements puissent effacer de votre àme ceux de René... Qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte en moi, môme en n'aimant pas? » A peu près de même, le Satan d'Alfred de Vigny entraînera dans la damnation éternelle Éloa, l'Ange-femme, coupable seulement de l'avoir aimé et d'avoir espéré le ramener au ciel. Lamartine, lui aussi, sera « l'amant fatal » de Graziella, censée morte d'amour pour lui ; et Laurence mourra par la faute de Jocelyn, qui est lui encore.
Tandis que l'homme devient demi-dieu, la femme devient ange. Bergère et nymphe chez les poètes classiques, chez les romantiques elle est ange et Vierge; elle les console, puis les attire aux cieux par une sorte de mutuelle assomption ; comme doua Anna sauve Don Juan ; comme Marguerite , Faust . Du milieu des décombres du monde ravagé et de la ruine des sens, l'amour platonique refleurit , et devient l'amour séraphique.
Ainsi, le sentiment de la Nature, la mélancolie, les aspirations vers l'infini, traversées de doute et
de désespoir, l'idéalisme chrétien S la passion divinisée, tels sont d'abord les caractères généraux de la nouvelle poésii
On voit dans a Correspondance naître une à une les pièces qui composeront le premier recueil , la germination avant l'éclosion. On suit de lettre en lettre dans quelles circonstances, à quelle date, en quel lieu, dans quel cadre, dans quel état d'esprit, chacune est venue et s'est formée. Cela n'est pas toujours d'accord avec les Commentaires ajoutés plus tard.
Nous allons assister aux préparatifs et aux préludes de la publication. Ensuite seulement il sera temps d'aborder l'œuvre elle-même.
Après avoir communiqué à l'un ou à l'autre de ses amis telles ou telles pièces à mesure qu'il les composait, l'idée lui vient d'en faire imprimer quelquesunes. — 11 avril 1819 : « J'ai porté hier à Didot
1. Le romantisme, dans sa première phase, se confond avec le christianisme et le royalisme. Il a pour organes et pour soutiens les journaux monarchiques. Au contraire, les journaux qui soutiennent la politique libérale sont à la réaction littéraire pseudo-classique, le Journal des Débats excepté. Cette situation donne lieu à toutes sortes de chasses-croisés curieux, jusqu'à ce que, en 182i, le Globe, création originale, à la fois d'avantgarde et de centre, réunisse le libéralisme littéraire au libéralisme politique. Par là se fera la transition à la seconde phase du romantisme, qui deviendra libéral, puis républicain.
une de mes Méditations pour qu'il me l'imprime à dix exemplaires ; ce n'est rien, c'est pour voir l'effet que font mes vers, imprimés. Je les aurai mercredi. Mais je pars pour passer la semaine sainte à La Pioche-Guyon, chez le duc de Rohan ^ ; il m'emmène demain. Nous ne serons que nous deux. Il est enthousiasmé de moi, il ne sort plus de chez moi ; et je l'aime. M. Mathieu de Montmorency m'a aussi engagé à aller le voir à sa petite maison ''...» Quelques jours après , ouvrant son cœur ingénument : « Tout ce que je vois, ou connais, ou qui m'entend, n'a qu'une voix sur mon talent poétique. J'ai même fait des enthousiastes par-dessus tout ce que tu peux imaginer. On me demande des vers partout. On me cherche, on me recherche. Je devais dîner hier chez le duc de Rohan. J'y dîne dimanche avec M. Mathieu de Montmorency, M. de Donald, l'abbé de Lamennais, etc., et on y lit Saiil et des odes... Je suis vraiment ici dans un assez
1. Le duc do Rohan était un brillant ofTicicr des mousquetaires rouges. Il allait entier dans les Ordres, il devint archevêque, puis cardinal.
2. A la Vallée-aux-Loups, dans la petite maison où Chateaubriand avait commencé d'écrire ses Mémoires et qu'il s'elait vu réduit à vendre. M. Mnthieu de Montmorency l'avait achetée. Ainsi l'auteur des Méditations encore inédites vient, à la veille de sa gloire, nicher pour quelques jours sous l'ancien toit de René, en son ermitage poétique. — Trois lettres de Chateaubriand à M. Guizot tout jeune, citées par celui-ci dans ses Mémoires, t. I, portent pour date : Val-de-Loup, 1800. Tel était donc le nom primitif que René ensuite avait changé en Vallccaux-Loups, plus gracieux tout en gardant son bouquet sauvage.
joli moment pour l'amour-propre, si j'en avais. Je voudrais que tu le visses, cela t'amuserait. C'est une petite vogue. Mais cela ne m'enivre pas... Je viens de faire pour eux, à la Roclie-Guyon, pendant la semaine sainte, les plus ravissantes stances religieuses que tu puisses imaginer. C'est original, pur comme l'air, triste comme la mort, et doux comme du velours. J'ai été bien heureux d'avoir là, si à propos, une inspiration qui répondait juste à ce qu'ils me demandaient. » — Il s'agit de la pièce qui s'intitulera : la Semaine-Sainte à la R.-G. — Au mois d'août, il en est désenchanté : « Tout le monde, ditil, ennemis et amis, la trouve détestable, et j'y consens. » Il y a cependant un beau vers; la légende l'attribue à M. de Rohan. Lamartine avait fait trois vers de la première stance, le second manquait. — « Et mon second? » dit-il? — « Le voici, » dit le duc :
Nautoniers sans étoile, abordez, c'est le port • 1
Cette pièce, la Semaine-Sainte, et une autre plus considérable, l'Isolement, sont les deux seules que le poète parle d'abord de faire imprimer. Elles doivent être tirées à vingt exemplaires, tous retenus ou destinés, dont il enverra à Viricu les deux premiers.
1. Une trarlition conte que ce fut M. de Rolian qui recueillit les premières Méditations éparses dans divers albums avec d'autres pièces. La Correspondance est la réfutation de cette autre légende.
LA.MAUTINE. 79
Il les lui envoie effectivement quelques jours après ; d'abord en épreuves. « Pour remplir ma lettre, j'y joins un modèle de la façon dont Didot imprimera mes Méditations. Regarde comme cela vaut mieux qu'écrit ! »
Madame de Raigecourt avait eu la grâce de venir chercher le jeune poète timide et inconnu dans sa mansarde de la rue Neuve-Saint-Augustin. C'est chez elle qu'il avait rencontré le duc Mathieu de Montmorency, le duc de llohan, « toute la société aristocratique, politique et littéraire du faubourg Saint- Germain et de la Cour ^ » .
ft Je fais, lui écrivait-il le 21 mai 1819, quelques méchants vers, que je n'écris pas, en me promenant tout le long du jour dans les bois les plus sauvages et les plus pittoresques du monde. Ah ! si l'homme pouvait rendre seulement quelque ombre de ce qu'il sent dans la nature même inanimée, cela serait assez beau ! Mais nous ne faisons que de pâles et ternes copies de ce divin original ! »
C'était pour elle qu'il avait composé la pièce intitulée la Foi. Elle la lui rendit quand il se décida, « sur ses instances », dit-il, à recueillir et à publier ses poésies.
Il fut ensuite présenté par Yirieu chez madame de Saintc-Aulaire. II a consacré avec une éloquente