Sainte-Beuve, Lettre à JI. Paul Verlaine
mêlait quelques effets modernes : lorsque, par exemple, dans l'ode intitulée l'Enthousiasme^, il compare le poète tourmenté par l'inspiration à un volcan qui souffre de ses propres feux ;
Muse, contemple ta victime i
OU bien lorsqu'il y ajoute , comme dans le Désespoir^, certains reflets de lord Byron , qui dès 1812 éblouissait les imaginations françaises de quelques-uns de ses rayons ou de ses éclairs « sataniques ».
Ce vernis pourtant ne rajeunit guère la couleur rhétoricienne de la pièce. Madame Ackermann, en ses Malheureux, sera plus poignante, ayant plus de simplicité dans la pensée et plus d'émotion réelle : chez elle, c'est le fond môme de l'être qui maudit la vie ; chez l'auteur du Désespoir, ce n'est que la plume : pures prouesses de style.
S'il faut en croire le commentaire du poète, cette ode remplie de blasphèmes attrista sa pieuse mère (pourtant il y a de la piété jusque dans les blasphèmes: maudire Dieu, c'est croire à Dieu). Pour apaiser la chère âme inquiète, il composa une contrc-
1. Inspirée par celle du poète portugais Manoël sur le même sujet, Ao Estro, qui a pour épigraphe ce mot de Pindare :
La gloire est le rêve d'une ombre!
2. Dont le titre, dans la correspondance, était d'abord l'Ode au Malheur.
partie, où la Providence réfute du mieux qu'elle peut la lirillante déclamation; non avec le même éclat. Cette alternance, sorte de joute oratoire, rappelle trop les exercices d'école par lesquels Gorgias ou Sénèque le père enseignaient aux jeunes gens à plaider le pour et le contre : ou bien les fameuses lettres de Rousseau pour et contre le duel, pour et contre le suicide : après la thèse noire, la thèse blanche. M. Sully-Prudhomme, dans son poème des Deslins, présente bien aussi en regard la thèse pessimiste et la thèse optimiste, mais sans sacrifier Tune à l'autre : il conclut que les deux sont vraies, et, au lieu d'une antithèse vaine et sans lien, noue la synthèse conforme à la nature des choses, avec une pensée virile et triste.
Enfin, outre les pièces de la première sorte, qui étaient des stances élégiaques, et les pièces de la seconde, qui étaient des strophes lyriques, il y avait des morceaux en vers alexandrins, sur des sujets philosophiques : l'Homme, la Prière, l'Immorlalité, ra|)pelant Voltaire et ses discours en vers. De môme que le poète n'était pas sans se rattacher, dans les odes , à j'école de Jean-Baptiste Rousseau, de même dans les alexandrins l'influence que nous avons vue poindre dès les premières années par la lecture de Mérope, puis de la Henriade, et se développer plustard par l'imitation des Discours moraux ou Épîtres, puis par les tragédies et par les ébauches de poèmes épiques, nous la retrouvons ici dominant presque un
tiers du premier recueil. Elle persistera dans une partie du second. Et, même après que le poète sera parvenu à sa pleine maturité, ses alexandrins sur les sujets plus ou moins philosophiques et religieux seront encore très souvent dans le moule de Voltaire. Jocelyn seul échappera à cette influence et se dégagera, étincelant de nouveauté. Mais le Voltaire poncif reparaîtra jusqu'en certains passages de la Chute d'un Ange et des Recueillements .
L'Homme est une sorte d'épîlre morale dédiée à lord Byron. Le jeune homme, un peu téméraire, lui adresse une sorte d'admonestation étrange :
Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom. Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon, Qui que tu sois, B^ron, bon ou fatal génie. J'aime de tes concerts la sauvage harmonie, Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents... La nuit est ton séjour, l'horreur est ton domaine...
Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts!...
Après avoir rendu au génie de Byron ce singulier hommage, notre poète entreprend de combattre son désespoir irréligieux et de ramener au ciel l'ange rebelle. Il lui prêche la foi et la résignation, en semant çà et là de très beaux vers :
Borné dans sa nnture, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux.
Perdu dans son ignorance et dans ses misères, l'homme laisse quelquefois échapper de ses lèvres le doute impie et le blasphème ; mais la raison lui crie enfin : Malgré tout, il faut croire, il faut espérer ! — Moi aussi, j'ai passé par de cruelles épreuves. Mais je dis toujours : Gloire à Dieu ! Gloire à toi, Seigneur !
Un seul être, du moins, me restait sous les cicux; Toi-même de nos jours avais mêlé la trame, Sa vie était ma vie, et son âme mon âme ;
Dans ses traits expirants où je lisais mon sort. J'ai vu lutter ensemble et l'amour et la mort !
Pardonne au désespoir un moment de blasphème...
J'aime ta volonté dans mon supplice même...
Ainsi ai-je dit au Seigneur. Eh bien ! fais comme moi, Byron : quelles que soient tes souffrances, ne te révolte plus, résigne-toi.
Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème !
Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas.
La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première
Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer
Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !
Peut-être lord Byron truuva-t-il étonnant d'être ainsi prêché et morigéné, lui poète illustre, par ce
jeune débutant. Toujours est-il qu'il ne répondit point. Lamartine dit ne lui avoir pas envoyé cette épître, que le titre cependant lui adressait. Byron, dans ses Mémoires, ne parle de cette pièce que « très à la légère et comme de l'œuvre d'un quidam qui a jugé à propos de le comparer au démon et de V appeler chantre d'en fc7'^ ».
Vous aurez remarqué comment l'idée de la première Méditation, l'Isolement, se continue dans celle-là, qui est placée la seconde du recueil.
La Prière est aussi une protestation d'optimisme quand même, ou de résignation religieuse, qui fait penser au poème de Louis Racine. Du sein de la nature muette l'homme seul élève la voix pour rendre hommage nu Créateur.
L'univers tout entier réfléchit ton image, Et mon àme à son tour réfléchit l'univers.
L'Immortalité est encore une effusion spiritualiste et déiste, en alexandrins à la Voltaire :
Notre faible raison se trouble et se confond . Oui, la raison se tait ; mais l'instinct vous répoml ! Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines Les astres, s'écartant de leurs routes certaines, Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés. Parcourir au hasard les cieux épouvantés;