Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. I
Quand j'entendrais gémir et se brider la terre, Quand je verrais son globe errant et solitaire Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit, Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres, Seul je serais debout ; seul, malgré mon effroi, Être infaiUible et bon, j'espérerais en toi. Et , cerlaiu du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!
Ainsi disaient-ils, elle et lui, le soir, au bord de ce lac bien-aimé, témoin de leur ardente foi qui s'élançait au delà de ce monde :
Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d'un regard notre immortel amour, ,
Tantôt sur les commets de ces roches antiques,
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Sur l'aile du désir, loin du monde emportés,
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les poétiques entretiens de Jocelyn avec Laurence n'ont-ils pas un prélude dans celui-là ? Il se termine par cette explosion :
Ali ! si dans ces instan'.s où l'àrae fugitive
S'élance et veut briser le sein qui la captive,
Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux,
D'un trait libérateur nous eût frappés tous deux,
Nos âmes, d'un seul boni, remontant vers leur source,
Ensirnble auraient franchi les mondes dans leur course j
A travers r.nfini, sur l'aile de l'amour.
Elles auraient monté comme un rayon du jour.
Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues.
Se seruient dans son sein pour jamais confondues !
î22 LAMARTINE.
Sa mère d'abord et l'Évangile, ensuite sa libre enfance au vallon de Milly et sur les monts environnants, la nature enfin, lui ont enseigné Dieu. Après cela l'adolescence, la jeunesse avec les passions de l'amour, les abattements et les mélancolies succédant aux tumultes du cœur et des sens, l'en distraient tour à tour et l'y ramènent. Son âme religieuse y remonte par tous les chemins. Dieu est le foyer de sa vie intérieure comme de la vie universelle.
Avec beaucoup d'art, l'auteur avait fait alterner, dans la contexture du volume, les pièces du genre neuf et celles du genre ancien. Pour préciser, la première, la troisième, la cinquième, la huitième, la dixième, la treizième, la quinzième, la vingt -troisième, — c'est-à-dire, dans celle première édition, l'Isolement, le Soir, le Vallon, le Souvenir, le Lac de B***, VInvocation (à Elvire), le Golfe de Baya près de Naples, et l'Automne, — alternaient avec V Homme, l'Immortalité, le Désespoir, etc. Le tout ensemble était confondu sous le nom de Méditations, nom nouveau, ou presque nouveau : car André Chénier déjà l'avait donné à plusieurs de ses poésies, dont le recueil, incomplet encore, venait d'être publié pour la première fois en 1819, un an avant celui de Lamartine.
Si brillantes que fussent les odes et les pièces pliilosopliiques, ce fut surtout le petit groupe des pièces neuves qui enleva le succès. L'amour, la /
nature, la mélancolie, ces flux et reflux do doute et ^ de foi, de désespoir et d'espérance, le sentiment de la vie fugitive, qui nous échappe au sein même du bonheur plus rapidement que dans la misère, l'élan de l'âme vers l'infini, et, au milieu de tout ce qui s'écoule incessamment, la soif de l'impérissable et de l'éternel, voilà ce qui enchanta les esprits délicats et tendres.
L'amour et la religion se mêlaient dans ces vers i^ comme dans l'àmc des femmes. Aussi fut-il leur poète. Il exprimait leurs sentiments confus, cette curiosité pour la passion avec l'aspiration à l'idéal, mélange par lequel Jean- Jacques les avait séduites; mais Rousseau est plus sensuel, Lamartine plus religieux. Son amour est purement platonique, ou l'est [y/ devenu dans ses vers. Ce platonisme posthume, qui ne demande aucun sacrifice, charme l'imagination comme un hommage à la vertu. Or, les femmes ont btsoin à la fois de vertu et d'amour. La poésie des .]Jédilatio7is semblait combiner ce double idéal, et l'unir aux espérances spiritualistes. C'est par ce mélange enivrant (mais est-il une plus noble
ivresse?) que le monde féminin, qui dispose de la gloire, fut conquis et entraîna tout.
Lorsque, dans un de ces salons où se faisaient les renommées, le poète lisait quelques-uns de ses vers, on lui témoignait une admiration qui ressemblait à de l'amour; les femmes se pressaient autour de lui,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.
D s'enivrait d'elles, comme elles de lui.
Vos poésies, lui écrit la duchesse de Broglie,ont eu un bien grand succès. Le Moniteur même a consigné votre éloge dans la partie officielle; mais ce n'est pas le plus flatteur de tous les suffrages que vous avez obtenus. Il est certain que vous avez été généralement admir(^, et par les personnes qui étaient dignes de vous entendre, et par bien d'autres aussi qui ne l'étaient pas et qui ont suivi la première impulsion donnée par les autres. Il n'y a que madame de Genlis qui vous ait jugé a\ec une grande sévérité; mais c'est une âme si anti-poétique que cela n'est pas extraordinaire i. »
Les hommes politiques eux-mêmes, et les plus illustres, ne se défendaient pas de l'enthousiasmo qui rayonnait autour d'eux. La princesse de Talmont ayant prêté à M. de Talleyrand le petit volume, il
1. Lettres à Lamartine, 1818-1865, publiées par madame Valentine de Lamartine. Paris, Galraann-Lévy, 1S03.
l'en remercie le lendemain matin par ces lignes : « Je vous renvoie, princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prêté hier. Qu'il vous sufTise de savoir que je n'ai pu dormir, et que j'ai lu jusqu'à quatre heures du matin, pour le relire encore. Je ne suis pas prophète, je ne puis pas vous dire ce que sentira le public; mais mon public à moi, c'est mon impression sous mes rideaux. — 11 y a là un homme ; nous en reparlerons. »
Le billet circule. C'est un brevet de gloire. Le duc Pasquier, ministre des Affaires étrangères, est entraîné par ce suffrage de l'homme le plus prompt à flairer le succès. Le roi, qui se piquait d'être poète parce qu'il traduisait Horace, fait donner au jeune poète la double collection des classiques latins et français. C'était comme un prix de concours.
Ainsi, même pour les esprits qui affectent le scepticisme et qui mettent leur gloire à n'être jamais dupes (par où ils perdent bien souvent les meilleures occasions des plus nobles plaisirs), le souffle de spiritualisme qui animait cette poésie était comme un charme auquel ils se prêtaient sans résistance. Les faits brutaux et les corps presque seuls, pendant tant d'années, avaient eu l'empire; ne pouvait-on, pendant une soirée, entendre l'âme et ses chansons ?
La nouveauté des nouveautés, c'était le style, fait, on ne savait comment, de musique et de lumière ; c'étaient les vers, et cette forme souple, que le jeune
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poète avait cherchée si longtemps ! « A supposer, écrivait-il, qu'on trouve quelque chose dans une dizaine de ces Mcditalions, on ne pourrait au fait y trouver qu'un talent do versification plus ou moins apprécié : car les choses par elles-mêmes ne sont rien. Une trentaine d'amateurs décidés liraient cela ; et voilà tout. Cela n'est pas de nature à faire le moins du monde bruit ou vogue : ce n'est pas un grand sujet, ce n'est pas du neuf, ou c'en est trop peu '. » (' Ce n'est pas un grand sujet. » Le préjugé courant était encore qu'il fallait de grands poèmes longuement composés, dans le genre de son projet de Clovis ; il se risquait à tout hasard avec ses pièces détachées, — comme fera plus tard dans la critique l'auteur des Causeries du lundi, avec ses coquilles do noix chargées de poudre d'or, abandonnées au courant du fleuve. Dans cette lettre, la modestie du poète est excessive: il est encore inconnu du public, et ])resque de lui-môme; il est avant la gloire . Plus tard, après la gloire et ses enivrements, dans la préface des Méditations écrite trente ans après 2, il dira, moins modestement : « Je suis le premier qui ait fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ait donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes , de convention, les fibres mêmes du cœur de l'homme, tou-
1. Au comte de Saint-Mauris, 27 mai 1819: neuf mois avant la publication.