Au mois de janvier
mal qu'il est possible en vivant encore... Je ne sais si je vivrai encore en automne ; et souvent j'en suis à désirer la mort, par la seule intensité des souffrances physiques,... ne quittant des douleurs violentes que pour retomber dans une fièvre lente. J'ai fait toutes mes dispositions pour le cas de ma mort, ces temps-ci. Je te lègue tous mes manuscrits et poésies pour en faire ce que tu voudras, même du feu si cela n'est bon qu'à cela... Je prends du lait de chèvre: cela me fait du bien à l'estomac, et du mal au foie. Je ne puis adoucir un mal qu'en tombant dans un autre... Au reste, sans existence ni avenir, ni liberté, ni occupation d'aucun genre en ce monde, je ne sais que faire de la vie quand elle me revient... Je ne suis déjà plus de rien avec les vivants. »
Sentez-vous les afflux de la mélancolie? Pour essayer d'y échapper, il se met (selon le conseil du maître dans ï Emile) au travail manuel, au métier de menuisier et de tourneur. « Quand j'ai un peu de force, je tourne, depuis deux heures jusqu'à sept, chez un pauvre diable d'estropié qui a une boutique bien montée et toutes sortes d'outils ^ »
Lorsque sa santé semble revenir, il songe, à défaut d'un poste diplomatique, à un emploi administratif. « Cherche-moi des protecteurs auprès de
1. Il y a peut-être plus de rapports qu'on ne croit entre le métier de tourneur et celui de versificateur. Horace dit qu'il faut remettre sur l'enclume les vers mal venus au tour.
El maie tornalos incudi redcLre versus.
LAMARTINE. 13o
MM. Laine ou MoIé, car on en parle, je crois, pour l'Intérieur. M. Germain m'a présenté pour la souspréfecture de Mcaux ; mais un ex-sous-préfet a eu la préierence. AliJ trouve-moi, à dix, à vingt, à trente lieues de Paris, une sous-préfecture! Ou bien, sois envoyé en Italie, et emmène-moi avec toi ! . . . Avec appointements, entends-tu I... Vivons, ou du moins végétons, le plus près possible l'un de l'autre. Ah ! que je serais guéri d'ambition si j'avais mille écus de rente assurés dès à présent ! Comme je concevrais autrement la vie ! i\Iais pourtant il faut travailler, pour que l'imagination et le malheur ne nous travaillent pas. »
Repris par ses souffrances, il renonce à ses visées de sous-préfecture. Il forme d'autres projets, tantôt industriels, tantôt agricoles, auxquels, dans son idée, Virieu est toujours associé :
Ne parle plus de sous -préfecture à personne : je «ouffre trop. Voici un nouveau projet, meilleur, que nous avons combiné, M. de Naasouty et moi, et auquel un autre de mes amis s'associe; vois si tu veux en être :
Il y a vis-à-vis de Livourne une petite île, de six lieues de tour, nommée la Pianozza, qui est inculte et n'appartient à personne. Elle est très fertile cependant; mais les Italiens n'en savent rien, ou ne s'en soucient pas. Nous en demandons la concession. Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons ; cela va déjà à soixante €t dix mille francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des mulets ; et nous y semons du blé. Nos minimum do produit sont de cent pour cent dès la première
année, bien calculés. Peu à peu nous y élevons quelques baraques, et y faisons pour nous et nos amis un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en être, et ce que tu pourras y mettre. Cela se fera en septembre : nous avons toutes les données préliminaires ; il ne s'agit que d'obtenir la susdite concession... C'est le pendant de notre affaire de coton à Naples, à l'isolclta. Cela est moins beau, mais plus solide. Je vais tâcher de trouver quelques milliers de francs de façon ou d'autre, pour les y metire. Et de plus je suis le régisseur; et MM. de Veydel et de Nansouty seront les agriculteurs. Nansouty, qui est lieutenaat-colonel de notre légion, quitte sa légion pour se consacrer à notre affaire. C'est lui qui y met le plus de fonds. C'est un bon garçon, d'esprit et de courage; et, de plus, grand agriculteur. Cela ne te fait-il pas bcndir le cœur?... Dans tous les cas, nous ne risquons pas de perdre nos capitaux. Nous aurons seulement chacun six ou huit cents arpents de bonne terre dans un beau climat, qui nous rendront bien l'intérêt de nos mises. Réfléchis à tout cela. Je te tiendrai au courant'.
Cette seconde affaire était en effet le pendant de la première ( méditée dans les intervalles de leurs passions napolitaines); et celle-ci n'eut pas plus de suite que l'autre. Lamartine, dans sa vieillesse, reviendra à ses projets de spéculations agricoles, sur une trentaine de lieues de terre que lui concédera le Sultan.
Pour le moment, luttant toujours contre le sort rétif, le jeune homme se retourne vers la diplomatie,