‹ LamartineChapitre 61 sur 113 · A Virieu, 4 mai · texte numérisé non relu

A Virieu, 4 mai

mademoiselle B*** Hélas ! quand j'y pense, quel mari à offrir à une jolie, pure et fraîche personnel Quel corps et quel âme vis-à-vis de dix-sept ans 1 Je crois que cela ne serait ni juste ni sage. »

N ayant épousé ni mademoiselle D*** ni mademoiselle B*"-'*, il continue à ckercher et finit par trouver. Son ami Louis de Vignet, neveu des De Maistre, l'avait présenté chez eux, à Bissy, près de Cliambéry. Il y rencontre une Ani^laise du même âge que lui, miss Maria-Anna-Élisa, fille unique de la veuve du major Bircli. Il lui plaît fort ; elle ne lui déplaît pas. La différence de religion fait obstacle à leur mariage: miss Bircli est protestante, lui catholique, et toute la famille très attachée à sa foi. Miss Birch, fort éprise, résout de se convertir : de là des luttes avec sa mère, qui retardent le mariage. A la suite de la Méditation de l'Automne :

Saint, bois couronnés d'un reste de verdure, Feuillages jaunissants sur les gazons épars,

le Commentaire ajouté plus tard par l'auteur se termine ainsi : « Ces vers furent écrits en 1819, après les premiers désenchantements... 31ais ils font déjà allusion à l'attachement sérieux que le poète avait conçu pour une jeune Anglaise qui fut depuis la compagne de sa vie. » Voici cette allusion :

Au fond de cette coupe où je buvais la vie Peut-être restait-il une goutte de uiiell

Peut-être l'avenir me gardait-il encore Un retour de bonheur, dont l'espoir est perdu I Peut-être dans la foule une âme que j'ignore Aurait compris mon àme, et m'aurait répondu!

Miss Maria-Anna crut entendre dans ces vers l'appel du cœur et de la destinée. Enfin elle abjura en secret à Genève. Le mariage eut lieu à Chambéry, où habitaient ces dames. Le comte Joseph de Maistre fut l'un des témoins.

Ainsi fut célébré le mariage du poète, dans ces lieux mêmes où l'image d'Elvire attendrissait et attristait peut-être encore sa pensée.

Si miss Maria-Anna fit un mariage d'amour, ce ne fut de la part de Lamartine qu'un mariage de raison. Cependant, d'après le Manuscrit de ma Mère, miss Maria-Anna avait « de l'agrément, une taille admirable, des cheveux superbes, une éducation remarquable et un esprit distingué », Mais on entrevoit qu'elle n'était pas jolie, et que le poète, qui jusqu'alors prenait feu si aisément, ne s'enflammait pas cette fois autant qu'il eût voulu. A la veille même du mariage, il parle d'elle comme d'un parti sortable, rien de plus; il écrit à son amie mademoiselle de Canonge : « Je ne suis pas le moins du monde ce qu'on appelle amoureux ; mais la chose est bonne et raisonnable. » — Et à madame de Raigecourt ; « Je tâche de me rendre le plus amoureux possible. J'aurai une véritable perfection morale; il n'y manque qu'un peu plus de beauté;

mais je me contente bien de ce qu'il y on a. » — A Virieu , plus pieux que lui , il dit qu'il veut so marier par religion; peu s'en faut qu'il ne dise : par pénitence.

Je te dirai le fin mot (à toi seul) : c'est par religion que je veux absolument me marier... II faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va : profitons de ce qui en reste, donrvoDs-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchàssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous ; appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pèi'cs; et, s'ils ne nous sufiiscnt pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas.

ErQo rnarions-nous. Voilà la péroraison de mon oraison. Et arrive ce qui plaira !

Marié sans enthousiasme, il se trouve cependant heureux. « J'aime décidément ma femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument content d'elle, de toutes ses qualités, mémo de son physique. Je remercie Dieu. Ma santé seule, en dépit de laquelle je me suis tant avancé, me traite

cruellement : je suis dans mes agonies les trois quarts du temps. Un grand médecin d'ici (de Genève) me dit qu'il s'en moque, et que je n'ai qu'à aller à Naples et à ne rien faire, pour vivre cent ans et voir s'user mon rhumatisme goutteux-nerveux sur les organes. Dieu l'entende ! A présent, je désire vivre à cause de ma feiume. »

Ainsi, lui qui avait écrit cette parole de désespérance : « JNullc part le bonheur ne m'attend ! » il voit venir à lui enlin le bonheur môme, en la personne de cette femme, âme d "élite, qui, associée à sa gloire, le sera aussi plus tard à sa chute, à ses revers, à sa pauvreté courageuse, à sa vieillesse héroïquement surmenée. Le commun des femmes n'aiment que le succès; les autres, en petit nombre, après avoir pris part avec orgueil à nos victoires, se dévouent avec entrain à nos défaites. Celles-là sont divines.

Ce fut au commencement d'avril que le ministre des Atîaires étrangères, M. Pasquier, crut pouvoir accorder à l'auteur des Mcdilalions l'humble poste diplomatique d'attaché à la légation de Psaples, où la France était alors représentée par M. de Narbonne.

Les nouveaux époux s'acheminèrent tout doucement de Chambéry par Florence et Rome vers leur destination, recommençant le voyage de Corinne et d'Oswald, visitant les monuments, les mu-

sées, les ateliers. Le poète comprenait mieux la nature que les boaux-arts ; mais madame de Lamartine n'était pas sans quelques dispositions pour la peinture et la sculpture.

Arrivés à INaples, ils vivent retirés dans leur bonheur»: pendant l'hiver, à Cliiaja ; pendant 1 "été, à Ischia, r;u milieu des bois d'orangers et en présence de la mer, qui peut-être rappelaient encore au poète de chers souvenirs.

Ici comme en Savoie, une affection nouvelle plus calme croisait les traces de celle d'autrefois, plus passionnée. 11 décrit avec enthousiasme ce paradis où l'air de la mer est une caresse, où même pendant l'hiver le ciel sourit :

Il n"y a pas deux jours dans un été de France qui vaillent les jours que nous avons ici tous les jours au mois de novembre. On respire la vie, le soleil, l'amour, le génie, le repos, la rêverie, les parfums de l'àme et des sens. Je t'invoque tous les matins (c'est toujours à Virieu qu'il écrit) quand, en ouvrant mon balcon, je vois celte mer étincelanle se dérouler sans bruit sous les orangers du l^ausilippe, sillonnée par des barques sans nombre dont les deux petites voiles lalines ressemblent aux ailes blancties des hirondelles de mer. A mes pieds, les gazons de la Villa Reale , semés de roses, verdissent déjà comme dans nos plus beaux printemps; à ma gauche, les montagnes de Caslellamare et de Sorrenle nagent dans une vapeur si légère qu'elles ont l'air d'être prêtes à se dissiper elles-mêmes au moindre souflle. Plus près, le Vésuve, sillonné du côté de Portici par une lave qui cotile toujours, élève ses torrents

m LAMARTINE.

de fumée que le soleil levant teint de rose et qu'un léger vent du nord fait pencher comme une colonne embrasée sur la mer. Oui, je t'invoque alors! Je voudrais que tout ce qui a des yeux pour voir et une âme pour sentir fût présent à cette éternelle fcte de la Nature !

Sa vie désormais est fixée, paisible ; son ambition, bien modeste : « Ce climat nous séduit; ma petite place m'attache. Je voudrais m'élever en Italie jusqu'au grade de secrétaire d'ambassade, y laisser couler quelques années, et rsvenir ensuite tout simplement finir, comme disaient nos pères, dans quelque masure de Bourgogne ou du Maçonnais*. » — « J'aspire à devenir un patriarche pur et simple, si je ne puis pas obtenir de rester dans un coin d'Italie, avec cinq ou six mille francs, limite de toute mon ambition ^. »

Parmi les notes diplomatiques, il écrit quelques vers, à ses heures de loisir. Depuis plusieurs années,

1 . A madame de Pernety , vne de ses cousines. 12 octobre 1820.

2. A M. Genoude. 22 mai 1821. — Lamartine, au moment de son mariage, avait reçu de son père la pr.jpriéto de Saint- Point, mais à charge de servir quelques rentes à ses sœurs : ce qui commença ses difficultés d'argent. Le père, en outre, lui donnait quinze cents francs par an. Ajoutez-y quinze cents francs de traitement comme attaché: total, trois mille. Sa femme, quoi qu'en eussent dit les journaux du temps à l'occasio;! du mariage, ne possédait, du moins pour le présent, que peu de fortune, cinq mille francs de rente, dit une lettre de Lamartine à Genoude, 1" avril 1821.

il méditait un poème sur la Mort de Socrate, A ce moment, la philosophie, renaissant comme la poésie, réagissait contre les doctrines malérialistes. Maine de Biran, Royer-Collard, Cousin, Jouffroy, restauraient le spiritualisme. Un des amis de Lamartine, M. de Fréminville, épris de Platon, fit lire à notre poète le Phédon et l'Apologie de Socrate, à peu près comme M. de Châlon avait fait lire à Corneille vers ses vingt-huit ans las Mocedades del Cîd. Lamartine pompa tout ce miel attique. Il écrit à Fréminville, le 30 mai 1822 ; « Si j'ai du platonisme dans le cœur, je n'en ai pas autant dans l'esprit que vous, qui avez digéré et transsubstantié cette doctrine presque divine. » Cette philosophie qu'on a appelée « la préface de l'Évangile » enflamme son imagination et son cœur. Il cueille de ces beaux dialogues les pensées où Socrate,

Mourant pour la justice et pour la vérité,

exprime avec une familiarité tranquille les raisons qu'il y a d'espérer une autre vie. Mais à l'espérance le poète substitue la foi ; christianisant Socrate et Platon, il en fait deux précurseurs de la religion nouvelle qui germe déjà dans le sein de l'humanité et qui, de l'union de l'esprit hellénique avec la pensée juive, naîtra quatre siècles après.

La Mort de Socrate parut au mois de septembre 1823. Alfred de Vigny, dans une lettre à Victor

Hugo, exprime son admiration pour celle « grave et majestueuse poésie ». Si, à la vérité, les pensées de Socrate et de Platon, dans leur simplicité égale à leur grandeur, percent au travers du double voile de cette imitation en vers faite d'après une traduction en prose, cependant le texte de Platon luimême, exprimant les idées les plus sublimes sans jamais hausser le ton, reste infiniment supérieur à la paraphrase de Lamartine, dont la forme molle et flottante est peu châtiée. On y rencontre des négligences excessives, et d'expressions et de rimes*.

« Cela va comme de l'eau courante, dit-il luimême à Virieu ; et, pour nous deux au moins, cela sera superbe; peut-être même pour Fréminville. Je compte le terminer dans le mois. Cela aura cinq ou six cents vers. C'est coupé par couplets comme Byron. Je crois qu'il n'y a pas moyen de soutenir l'épique autrement. Ce n'est purement ni épique, ni lyrique, ni didactique, mais tous les trois à la fois. C'est neuf en un mot pour nous ^ ».

Une idée ingénieuse, c'est de faire présenter la ciguë aux lèvres du noble martyr dans une coupe sur laquelle est ciselée l'histoire de Psyché : symbole d'immortalité. Cette invention sans doute a quelque chose qui sent l'école d'Alexandrie et lAnlhologie; mais cela est joli et précieux .

1. Il nomme Socrate le fils de Hophr oniq ne, au lieu de Sophronisque, ufin de rimer avec portique.

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