‹ LamartineChapitre 67 sur 113 · Pendant un congé · texte numérisé non relu

Pendant un congé

2. Que son père lui avait donné au moment de son mariage et qu'il arrangeait.

Poète mourant est de 1823, oubliant que le volume où on le lit a paru en 1823, on est bien tenté de le reporter à quelque date antérieure : tant il sent son Gilbert et son Millevoye dans la première moitié

D'autre part, Eivire mourante ou morte avait in- •spiré plusieurs des premières Méditations , et, dans les secondes, le Crucifix ; or, voici qu'une pièce adressée « à El*** », nous la montre encore vivante. Il y a donc apparence que cette pièce également est antérieure au premier recueil ^

Ce n'est pas tout ; voici certainement de vieux morceaux : d'abord, un fragment intitulé l'Ange, débris de ce poème épique de CIovîs, commencé avec enthousiasme, poursuivi longtemps comme devant être l'œuvre de sa vie, enfin abandonné ; ensuite, un fragment ou scène de sa tragédie de Saill, achevée mais non jouée : VAppa7ntion de l'Ombre de Samuel à Saiil.

Si donc l'enthousiasme du pubhc fut moins vif, c'est que, à des pièces dignes du premier recueil, étaient mêlées ces autres pièces très inégales, et ces débris de ses anciens essais épiques et dramatiques, sur lesquels il se faisait peut-être encore illusion, mais qui étaient dépourvus d'intérêt.

1. Ou du moins à la pièce par laquelle il s'ouvre et se pose: V Isolement. Car, dans les premières Médilaiions déjà, certaine piècî, VInvocalion, nous la faisait voir pour ainsi dire entre ciel et terre, comme un être angélique prêt à retourner dans sa patrie: elle lui est apparue ici-bas; il la prie, si elle remonte au céleste séjour, de s'y souvenir de lui.

Dédaignant, cette fois, la sélection sévère et le fini, il commence à vouloir confondre l'improvisation avec liaspiration. Il oublie que les beautés de travail doivent se joindre aux beautés de génie. On voit croître, il est vrai, les qualités de couleur, d'étendue, de jet, de souplesse, dons de la Muse; mais aussi les défauts d'ensemble et de détail, les négligences excessives. Si le mouvement et la facture s'enrichissent, déjà paraissent les incorrections. Et puis, les branches de bois mort qu'il veut nous donner pour des branches vives.

Alfred de Vigny écrivait confidemment à Victor Hugo (3 octobre 1823) :

Certes, l'ensemble de ces Nouvelles méditations est fort inférieur aux premières ; le ton est désuni, et on a l'air davoir ramassé toutes les rognures du premier ouvrage et les essais de l'auteur depuis qu'il est né... Cependant, et je le dis avec vérité, je ne crois pas que M. de Lamartine ait rien fait qui égale les Préludes, et les dernières strophes surtout ; Bonaparte, et le Chant d'amour^. Il y a, en général, dans tous ses ouvrages une verve de cœur, une fécondité d'émotion, qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs...

Oui. Et celte communauté de sentiments avec l'humanité entière compense ce qu'il peut y avoir

1. On est étonné qu'il ne nomme pas le Crucifix, ni les Étoiles.

d'un peu banal dans les idées. Les grands poètes, non plus que les grands orateurs, n'ont pas besoin d'idées très neuves ; ce serait plutôt le contraire : ils aiment les idées moyennes, dans lesquelles un grand nombre d'esprits se rencontrent.

Lamartine ne raffine point les pensées ni les sentiments ; il nage en plein courant, dans le milieu ; il n'est pas l'homme des exceptions bizarres, des curiosités subtiles ; il est celui des sentiments universels.

Le fonds commun est la carrière inépuisable d'où l'art extrait les blocs de marbre auxquels il donne une âme. L'artiste, à l'heure de l'inspiration, imprime à la glaise la forme particulière de sa pensée et de son sentiment. Si ce sentiment est trop particulier et ex- €eptionnel, il n'est intelligible qu'aux esprits raffinés. Sénancour dans Obennan, Sainte-Beuve dans Joseph Delonne, Stendhal en la plupart de ses pages, Jean- Paul Richter, Henri Heine, Baudelaire dans les Fleurs du Mal, ne sont goûtés que d'un petit nombre. Mais We?'the?% les Méditations, les Feuilles cVautomne, Jocelyn, exprimant sous une forme personnelle les sentiments les plus généraux, sont entendus de tous, aimés de tous. Chacune de ces œuvres successivement a donné à l'âme contemporaine une voix, dont les échos retentissent encore et se prolongeront dans l'avenir.

Certains beaux vers sont des ondes de vie qui régénèrent les âmes souffrantes ; d'autres sont comme des cristallisations qui serrent sous des formes bril-

lanles les pensées communes destinées à entretenir le foyer de la vie morale. A peu près comme les glaciers des Alpes, nés des pluies et des neiges, sont des réservoirs d'eau solidifiée d'où s'égouttent les sources des fleuves fertilisants, que le soleil ensuite attire de l'océan et ramène au ciel en nuées ; ou comme les gisements de houille, anciennes forêts préhistoriques ensevelies dans les cataclysmes diluviens, détiennent solidifiés aussi les rayons de l'ardent soleil qui les fit croître aux premiers âges ; ainsi ces vers des grands poètes sont les réservoirs , tantôt des eaux fécondantes, tantôt des rayons célestes, afin que les unes, quand notre âme a soif, la désaltèrent d'espérances immortelles, et que les autres, quand notre cœur a froid, lui redonnent la chaleur et la vie.

Page 1