‹ LamartineChapitre 71 sur 113 · Voir les Mémoires politiques, t. I", p. 187 et · texte numérisé non relu

Voir les Mémoires politiques, t. I", p. 187 et

moyen âge. » Et Ion trouvait alors, dans la capitale du grand-duché de Toscane, une société cosmopolite faite pour plaire aux esprits cultivés. C'était la vraie cité des diplomates et des poètes.

n vient de faire un héritage ^ ; il en use , et dépense tout, pour faire honneur et à lui-même et à la France.

Ravi du séjour, il l'est moins du grade. « Me voilà relancé dans la carrière diplomatique, écrit-il à madame de Raigecourt; mais je rougis cependant un peu de n'être pas même jugé digne d'être premier secrétaire d'ambassade, à mon âge et après mon noviciat déjà long^ ! »

En attendant mieux, il passe là trois ans d'une vie délicieuse, — un peu prodigue. Il achète, près de Florence, une villa qu'il fait décorer et meubler : cela lui coûte cher, il s'en aperçoit après. C'est « une maisonnette », qu'un architecte de ses amis a promis de lui arranger pour deux mille francs. Terminé , l'arrangement en coûte vingt-quatre mille. Quand la maisonnette est meublée, elle revient à cent vingt mille francs. « On dit que j'ai fait une bonne affaire. Cependant je m'en repens presque, à présent qu'elle est faite (mais ceci entre nous deux), et je n'aurai jamais le courage de la défaire. C'est trop confortable d'avoir un asile au soleiP. »

1. Le château, la terre et les grands bois de Montculol, près de Dijon , hérités de son oncle , l'abbé de Lamartine ; où U avait kabité mainte fois, notamment vers Tàge do onze ans.

2. Lettre du 5 novembre 1825. — Il a trente-cinq ans. .'{. A Yirieu, 22 mars 1828.

Moins d'un an après, se croyant sur le point de quitter Florence et d'être envoyé à Londres, il mettra en vente la maisonnette, non sans y perdre.

11 a des tableaux , il a des chevaux : il les change souvent, toujours à perte. 11 tient maison ouverte, il aime à recevoir. Les Méditations l'ont rendu célèbre ; elles sont traduites en italien. Le grand-duc et sa cour lui rendent visite. Il jouit de sa gloire.

La carrière commence à lui plaire. Il écrit un mémoire politique qui le pose avantageusement devant ses chefs. « 3Ies petits travaux diplomatiques m'ont mis en bonne odeur au ministère. J'aime ma carrière, et j'espère la voir un peu s'élargir pour moi. » Le jeune secrétaire, en rédigeant quelques notes destinées à de petites principautés italiennes, est loin de prévoir que, trente ans plus tard, il adressera à l'Europe et à l'univers le Manifeste de la République française.

Il a maintenant deux instruments pour un. Le clavier de la diplomatie est un autre jeu que la poésie. Déjà maître de celui-ci, il s'exerce sur celui-là, et manie l'un et l'autre tour à tour. « Si je n'avais pas pris la carrière politique, dira un jour le grand orateur, j'aurais adopté la diplomatie. Le poste de ministre plénipotentiaire à Florence aurait été pour moi l'idéal du bonheur terrestre. C'est le salon de l'Europe. »

Au moment où nous sommes, ses vœux ne prennent pas un si haut vol. Content de peu, quand les I 11

congés de son ministre lui rendent quelque indépendance, « je ne demanderais, dit- il, qu'à rester ici vingt ans Chargé d'affaires. »

Dans les intervalles des dépêches, qui malheureusement prennent les matinées, les heures bénies, il contùaue de faire des vers . « Mon ministre aime trop que je sois à mon poste dès dix heures du matin. Et comme, après déjeuner, je n'ai jamais écrit un vers, la plupart de mes matinées s'écoulent sans profit pour moi 1 Au printemps, M. de La Maisonfort s'en va à Lucques ; alors je serai plus libre, et je vous enverrai quelques fragments poétiques i. »

L'été, il va chercher la fraîcheur à Livourne, « entendre et respirer le vent de la mer ». Dans cet air favorable et doux, sa santé renaît. « Je suis bien niché ici , dans une maison charmante , à cent pas de la mer ; les bains me font un bien infini : j'y nage une heure tous les jours. Du reste, sohlude absolue. Nous nous couchons à neuf et nous nous levons à six. Un moment à cheval sur le rivage, quelques vers faits à l'ombre des figuiers d'un immense champ qu'on nomme jardin : et voilà la vie... Je me porte mieux, depuis que j'ai franchi les Apennins... »

1» A 31, Aimé Martin, gendre de Bernardin de Saint-Piertc.

Cet heureux séjour en Toscane fut cependant troublé au commencement. Voici dans quelles circonstances.

De même que, entre les premières Méditations et les secondes, Lamartine avait publié séparément, en petite plaquette, la Mort de Socrate, de même, entre les Nouvelles Méditations et les Harmonies, il donna séparément un court poème, le Dernier Chant du Péleîinage de Childe-Harold, qui était censé faire suite au Pèlerinage de Childe-Hatvld, de lord Byron. Lamartine l'avait écrit à Saint-Point, avant de se douter qu'il serait envoyé en Toscane. Une page de ce poème fut l'occasion d'un incident au travers de sa carrière diplomatique.

On sait que Byron, parcourant tantôt l'Espagne, la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, tantôt la Savoie, le Léman, la Suisse, le Rhin, la Belgique et le champ de bataille de Waterloo où un empire venait de s'écrouler, enfin l'Italie et Venise, exprimait par la bouche de son héros fictif tous les sentiments variés que ces spectacles lui inspiraient. Il avait pubhé en 1812, avec un éclatant succès, les deux premiers chants de ce poème ; en 1816 le troisième, en 1818 le quatrième ; il venait de mourir d'un refroidissement, à Missolonghi, le 19 avril 1824, à la veille

d'aller combattre pour riadépendance hellénique. Lamartine s'avisa de continuer le poème jusqu'à la mort du héros, et écrivit 'e Demie)- Chant de Childe- Harold, qui parut l'année suivante.

L'affranchissement de l'Italie avait été, comme celui de la Grèce, un des rêves de Byron. Son continuateur s'attache à cette idée et, pour réveiller l'Italie du sommeil de la servitude, l'apostrophe avec une éloquente rudesse.

Seulement sa complexion poétique n'est pas aussi souple que celle de Byron ; il n'en a pas la légèreté. Par là il ne peut hasarder autant que lui. Chez Byron la variété du style, les jets de la fantaisie, la rapidité de ces stances renouvelées de Spencer avec leurs rimes entrelacées si entraînantes, l'enthousiasme et l'ironie qui alternent ou s'entre-choquent et dégagent des étincelles ; tout cela éblouit, enlève le lecteur. Lamartine, dans ses alexandrins, n'avait pas les mêmes séductions prestigieuses ; Il en avait d'autres, mais son éloquence plus grave, un peu déclamatoire, donnait plus de prise que les étourdissantes saccades du poète anglais. Apostrophant avec véhémence le peuple italien, il allait jusqu'à l'invectiver; à cette Italie qui paraissait morte il frappait lu joue, pour y rappeler le sang :

0 terre du passé, que faire en tes collines ? Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines Et fouillé quelques noms dans l'urne de la Jlort, €n se retourne en vain vers les vivants: tout dore ;

Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire Qui le feraient du moins rougir devant ta gloire ! Tout dort, et cependant l'univers est debout ! Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout I Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, Jetant sur tes cités un regard de mépris, Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris...

A la place du fer, ce sceptre des Romains,

La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains ;

Tu sais assaisonner des voluptés perfldes,

Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides...

Ta langue, modulant des sons mélodieux,

A perdu l'àpreté de tes rudes aïeux ;

Douce comme un flatteur, fausse comme une esclave,

Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ;

Et, semblable au serpent, dont les nœuds assouplis

Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,

Façonnée à ramper par un long esclavage,

Elle se prostitue au plus servile usage,

Et, s'exhalant sans force en stériles accents,

Ne fait qu'amollir l'âme et caresser les sens.

Monument écroulé, que l'écho seul habile ; Poussière du passé, qu'un vent stérile agite; Terre où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux, Oii sur un sol vieilli les hommes naissent vieux, Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre, Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre, Où l'amour n'est qu'un piège et la pudeur qu'un fard, Où la ruse a faussé le rayon du regard 1...

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine) Des hommes, et non pas de la poussière humaine '

L'Italie s'émut de l'outrage. Pour prouver qu'elle

n'était pas morte, un membre du ci-devant parlement napolitain, ex-député de Calabre, qui avait pris pad à la révolution de Naples de 1820, et qui vivait alors en exil à Florence, le colonel Gabriel Pepe, lança une brochure telle, que Lamartine, offensé à son tour, dut lui en demander raison. La situation d'exilé, d'une part, et celle de diplomate, de l'autre, entourait la rencontre de quelques difTicultés; Lamartine mit ses soins à les résoudre. Et, quoique, de plus, il souffrît à ce moment-là des suites d'un coup de pied de cheval, il s'attacha à hâter le rendezvous, de peur que la police avertie n'y vînt mettre obstacle ^ Voici un de ses billets :

Florence, 18 février 1825.

Colonel,

Je réponds à ce que vous m'avez dit, et je crains un départ, ou une surveillance, bien contraire à ma délicatesse. Je vous assure que mon pied me laisse en état de marcher. Si vous le vouliez, et je vous en aurais une reconnaissance, l'affaire en question aurait lieu demain, avant l'heure de la police, à 8 ou 9. Ne me refusez pas?

J'attends votre réponse, ou ce soir par le porteur, ou demain à 7 h. du matin. J'ai mon témoin tout prêt (c'était Virieu). Vous feriez avertir le vôtre de très bonne heure, et tout serait terminé avant votre interrogatoire. Ce serait mieux pour vous et mieux pour moi.

Ne voyez en ceci aucun empressement hostile, mais

1. Les Mémoires poliliques, t. I", p. 215 à 229, s'étendent sur cet épisode en de longs détails dont nous donnons ici l'essentiel.

une crainte bien naturelle de fâcheuses interprétations pour moi, et de désagréments que je voudrais vous éviter à tout prix.

Agréez tous mes sentiments d'estime et de considération.

Le duel eut lieu le lendemain 19, sur la rive de l'Arno, en face des Caséine. Lamartine reçut un coup d'épée au bras.

Quelques jours après, il écrivait par la main de sa femme au duc de Montmorency :

... Le colonel ayant refusé obstinément de se battre avant que j'eusse le libre usage de tous mes membres, l'affaire fut remise à huitaine. Mais, deux jours après, aj'ant été informé que le gouvernement et la police avaient quelques soupçons et se proposaient de prendre des mesures qu'on n"aurait pas manqué de m'attribuer, je crus devoir les prévenir. Je me transportai donc dimanche dernier, de très grand matin, avec des armes et mon témoin chez le colonel. Nous échappâmes par la vitesse des chevaux aux agents de police qui nous surveillaient l'un et l'autre, et nous nous rendîmes à une lieue de Florence, où l'affaire eut lieu... Elle a déjà ramené l'opinion italienne plus qu'à de la justice à mon égard... Ce qui a beaucoup contribué à ce bon effet, c'est la conduite du ministre de France, qui a été parfait pour moi. Il a obtenu du gouvernement que le colonel, qui était déjà aux arrêts, fût rendu à la liberté, et que celte affaire n'eiît aucune suite à son égard. Le Grand- Duc /ui-même, malgré l'extrême sévérité des lois toscanes sur ce point, a paru très satisfait. Et tout prend

une tournure complètement favorable à mes désirs de poursuivre la carrière diplomatique dans le Midi.

Plus tard, on voit dans une lettre à Virieu que, le colonel se trouvant dans une position fort gênée, Lamartine, galamment, veut lui venir en aide; mais le colonel refuse. « Je lui ai offert assistance, dit Lamartine ; mais il veut gagner son pain : c'est le plus noble des Napolitains. » — Ainsi, les deux anciens adversaires, dignes l'un de l'autre, rivalisent de courtoisie et de délicatesse. — Le patriote italien vécut assez pour entendre Lamartine, en 1848, saluer du haut de la tribune française la résurrection de l'Italie.

Tel est l'abrégé de cet épisode provoqué par le Dernier Chant de Childe-Harold.

Le germe du poème était déjà dans la Méditation à lord Byron. Si l'on a pu reprocher quelquefois aux premières poésies de Lamartine de bercer, d'endormir la vie loin de l'exciter, le Childe-Harold réfute avec éclat celte critique. Là il y a un glorieux réveil. Que l'honneur en revienne plus ou moins à Byron, c'est possible : en courant se battre à Missolonghi si la mort n'eût interrompu sa course, il sonnait la diane de l'héroïsme ; Lamartine ramasse

le clairon sur son tombeau, et en sonne à son tour. L'un réveille l'Heilade, l'autre l'Ilalie; et, dans les Harmonies, il célèbre à son tour l'Heilade régénérée.

Horold, où l'influence de Gœthe, le grand panthéiste, se croise avec celle de Byron, offre des teintes de philosophie naturaliste, qui marquent une étape nouvelle de la pensée de Lamartine. La mère du poète s'en alarmait :

Il y a, écrit-elle, des passages qui me font de la peine. Je crains qu'il n'ait un enthousiasme dangereux pour les idées modernes de philosophie et de révolution, contraires à la religion et à la monarchie, ces deux jalons de ma route, qui devrait être aussi la sienne. Hors de cette route, je ne vois que brouillards et précipices, et surtout le précipice sans fond de l'incrédulité... Ah! j'ai quelquefois de l'orgueil à cause de mon fils; mais j"en suis bien punie ensuite par mes appréhensions sur son indépendance d'esprit. Je trouve autant de poésie dans la soumission d'esprit que dans la révolte. Les anges fidèles sont-ils donc moins poétiques que les anges élevés contre Dieu? J'aimerais mieux que mon enfant n'eût aucun de ces vains talents du monda,, que de se tourner contre ces dogmes qui font ma force, ma lumière et ma consolation *.

Harold adresse à la Nature inépuisable et impassible des vers d'une limpidité, d'une ampleur et d'un pathétique extraordinaire ; et cela , quarante ans

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