C'est M. Droz qui fut élu
(le Bordeaux , venait d'être reçu dans l'illustre compagnie. Lamartine, après lui avoir raconté son^duel, lui dit : « Je viens de lire votre superbe discours ; il surpasse tout ce que j'attendais, et j'attendais tout de la grâce de votre esprit et de l'onction de votre âme dans une pareille occasion. îl augmente mon envie d'être compte au nombre de vos collègues , si l'occasion est favorable. Daignez donc me présenter, et porter quelques paroles en ma faveur. »
Les visées académiques du poète furent interrompues par la mort du noble duc bientôt après.
Le marquis de La Maisonfort mourut aussi, et Lamartine, de deuxième secrétaire qu'il était, fut promu Chargé d'affaires à la cour de Toscane ^
En août 1828, un nouveau ministre plénipotentiaire, le baron de Vitrolles, arrive à Florence : Lamartine obtient un congé et rentre en France. En novembre, il espère un moment être nommé à Londres, mais un changement d'ambassadeur rompt ce projet. « L'événement de ce pauvre M. de La Ferronnays'* me ferme, je crois, ma carrière : Lon-
1. Déjà en septembre 1826, pendant un congé de son chef, il s'était trouvé momentanément Chargé d'affaires, non à titre officiel, mais en fait. (Voir la Correspondance , t. III, page 420.)
2. Frappé de paralysie dans le cabinet du roi le 2 jaavier 1829.
dres me sera enlevé par quelque brave garçon qui inspectera le service de la table ou du lit chez M. de Chateaubriand . Or , je me sens trop vieux pour aller ailleurs, et trop fier pour ce métier^. »... « Je ne sais rien de mon sort diplomatique, et je ne souffle mot. Le Chateaubriand me renverra comme toi à mes moutons. »
Sa réputation avait grandi pendant son absence. Le 3 novembre 1829, il est élu à l'Académie française. he?> Harmonies poétiques et religieuses devaient paraître en juin 1830: les salons en avaient eu les prémices par quelques lectures vivement accueillies, ce qui n'avait sans doute pas nui au succès de la candidature.
Entre l'élection et la réception, il eut la douleur de perdre sa mère^ Dans l'exorde de son discours de remerciement (l^"" avril 1830), il fait allusion à cette perte : elle « étend sur sa vie une ombre de mort, un voile de deuil , que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever! Ces joies, ces succès, ces couronnes, qu'en fera-t-il ? Il ne peut plus les rapporter qu'à un tombeau ! »
Un autre passage de ce discours est comme une
1. Lettre du 13 janvier 1829. — Il avait trente -huit ans passés.
2. Brûlée dans un bain à Màcon , n'ayant pu arrêter l'eau bouillante; elle fut transportée à Milly, oii elle mourut, sans avoir revu son lils qui était alors à Paris et qu'elle n'avait pas voulu effrayer par la nouvelle de l'accident.
intuition prophétique singulière sur son propre -avenir :
Dans ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, ■quand l'ordre ancien s'est écroulé et que l'ordre nouveau n'est pas encore enfanté,... un homme, soulevé par le flot populaire, aborde tour à tour les situations les plus diverses... La Fortune se joue des talents comme des caractères : il faut des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des hymnes pour les triomphes,.. Un homme! son mérite le désigne; point d'excuse ! point de refus ! le péril n'en accepte pas... Et s'il se rencontre, cet homme doué d'autant de vertu que de courage, d'autant d'activité que de force;... toujours supérieur au fardeau qu'on lui impose, s'il consent à l'accepter; toujours prêt au dévouement quand la conscience le commande; l'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient;... il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité.
Est-ce que la plupart de ces traits ne conviennent pas à Lamartine en 1848, autant pour le moins qu'à celui qui était le sujet de ce discours, M. Dam sous le Consulat * ? N'est-ce pas là comme un étonnant mirage dans l'imagination du poète? Ne semble-t-il pas qu'il se voie déjà sur la scène d'une révolution future — et cela au 1" avril 1830, quatre mois même avant que celle de Juillet ait pu lui en faire entrevoir quelque autre dans l'avenir? —
1. Lamartine, qui remplaçait Daru, fut reçu par (icorge Cuvicr.
Voilà le programme de son ambition, planté devant les yeux de son e?prit, et qu'il regardera sans cesse jusqu'à ce qu'il l'ait réalisé.
Dans ses Girondins * il dira à propos de madame Roland, en songeant peut-être à lui-même: « Le génie et la volonté connaissent leurs forces ; ils sentent avant les autres et propliétisent leur mission. »