Les quatre Concordais, tome III, p
ce que la pensée du siècle a de plus inconsistant, la demi-croyance, la foi à l'état de rêve, la transformation, dans une sorte de crépuscule, du sentiment religieux en sentiment esthétique*. »
Lamartine, moins païen par nature que Chateaubriand, était tout préparé à recevoir et à rendre cette influence régnante, à la ressentir et à la répercuter.
Jusqu'au moment où nous sommes parvenus, deux éléments caractérisent sa poésie : la religion et l'amour. Celui-ci semble prédominer dans les premières Méditations, l'autre dans les secondes. A présent, l'intention du poète est d'éliminer l'amour, afin que la religion règne seule.
Ce que Chateaubriand a entrepris en prose, le relèvement de la religion dans les cœurs, Lamartine paraît s'être proposé de le continuer en vers, par les Harmonies poétiques et religieuses, — titre dont le premier mot n'est pas sans rappeler aussi l'ouvrage le plus considérable de Bernardin de Saint-Pierre après Paul et Virginie.
Où la prose nous laisse, la poésie nous prend; où l'une arrive au bout de sa puissance, l'autre commence à exercer la sienne. Et, après qu'elle l'a déployée, la musique à son tour nous prend, nous porte plus loin et plus haut encore : l'indéfini des sensations, qui à certains égards est sa faiblesse, est
1. Études liltéraîres sur le XI X" siècle. Paris, Lecène et Oudin, 1887.
aussi sa force par l'étendue même. Or, ce caractère de la musique est, peu s'en faut, le caractère de la poésie de Lamartine, surtout dans les Harmonies: par cela même qu'elle est souvent très vague, elle nous enlève d'autant plus haut.
La plupart des Harmonies furent écrites à Florence et à Livourne, de 1826 à 1828. Voici quelle en fut l'inspiration :
C'est l'époque de ma vie où ma pensée, sans désirs, sans soins et sans soucis sur la terre, se tourna le plus habituellement vers le ciel, et oîi tous mes chants étaient des hymnes. Il y a des âmes chez lesquelles la piété est un fruit des larmes; il y en a d'autres chez lesquelles l'adoration est un parfum d'été qui s'exhale dans les rayons de joie. Je suis de ces derniers. La douleur me crispe, et me rend silencieux et stérile; le bonheur me féconde et m'invite à me répandre en reconnaissance et en cantiques. J'étais heureux*.
Si, indépendamment de cette clef morale de l'œuvre nouvelle, on essaye d'y pénétrer avec plus de précision et de se rendre compte des circonstances qui ont pu la développer dans l'esprit du poète, en voici quelques-unes. En suivant sa Correspondance^