A Virieu, 22 septembre
point de ralliement de tous les cœurs droits et de tous les esprits justes ; convaincu que les devoirs d'homme et de citoyen ne cessent pas pour nous le jour où un trône sï'croule, où une famille s'exile ; convaincu qu'il serait aussi absurde que coupable de se frapper à jamais d'incapacilé civile et politique en refusant d'adhérer à un pouvoir nouveau qui surgit de la nécessité pour sauver la patrie du mal sans remède de l'anarchie, cette mort convulsive des nations, je suis prêt à prêter libremont et volontairement le serment de fidélité au roi des Français, et à accepter du prince et du pa\s tous les devoirs que ce serment impose, aux jours du péril i. Mais, d'un autre côté et par des motifs de convenance et de situation tout personnels, je vous prie de vouloir bien accepter ma démission des fonctions diplomatiques dont j'avais été chargé par le précédent gouvernement ; et j'oserai vous prier, de plus, de vouloir bien mettre ma démarche et mes expressions sous les yeux du Roi, envers qui je professe non seulement les devoirs de tout Français, mais encore des sentiments de reconnaissance et de dévouement qui m'ont été imposés par sa bonté envei s ma famille.
Observons maintenant sur quel pivot, pour ainsi
dire, il tourne de sa première phase à sa seconde.
Les ministres conseillers des Ordonnances étaient
1. A Virieu, 21 novembre 1830 : « Pour le serinent, du moment qu'il n'y a pas possibilité pour autre chose, il n'y a pas option. Ceci, ou l'iinarcliie la plus cflVoyable, voilà la question. Aussi je l'offre tant qu'on voudra. »
menncés par la fureur populaire; le paliis du Luxembourg, où ils comparaissaient devant la Haute- Cour de justice, se voyait assiégé chaque jour d'une foule surexcitée qui réclamait contre eux à grands cris la peine de mort. Lamartine prend cette occasion d'élever la voix : il adresse « au Peuple du 49 oclohre » des strophes brillantes contre la peine de mort en matière politique ; et, tout en ne paraissant songer qu'à sauver la vie des vaincus, il applaudit aux vainqueurs. Puis, comme si, en défendant la tête des ministres de Charles X, il exposait la sienne et se voyait menacé du sort d'André Chénier, il s'écrie, non sans faslc, mais en vers admirables :
Il est beau de tomber victime, Sous le regard vengeur de la postérité,
Dans Tholocausle magnanime
De sa vie à la vérité.
L'échafaud, pour le juste, est le lit de sa yloii e ; Il est beau d'y mourir, au soleil de l'hisloire,
Au milieu d'un peuple éperdu, De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mile pensée
Au prix de son sang répanda !
Voilà une strophe sublime. Personne cependant ne songeait à répandre, avec le sang des ministres celui du poète qui intercédait pour eux^ Il n'était
1. Ils furent condamnés à la prison perpétuelle; M. de Polignac seul, en plus, à la mort civile, mais rendu à la liberlé en 1837.
pas plus menacé que Chateaubriand, écrivant en 1826 avec un égal fracas : « Pour ma foi religieuse, je suis prêt à monter sur l'échafaud. »
Il est vrai que Lamartine, lorsque l'occasion de réaliser cet idéal dramatique rêvé par lui se présentera dix-huit ans après sur les marches de l'Hôtel de Ville, ne la déclinera point: il l'embrassera avec joie . Il joue d'abord en imagination tous les rôles qu'il jouera plus tard en réalité : celui d'orateur politique, celui de dictateur de la parole, celui d'héroïque tribun du peuple, sauveur de l'ordre et de la liberté.
Pour prêcher au Peuple la clémence, il célèbre avec enthousiasme sa victoire; il applaudit au fleuve débordé :
Tu bouillonnais, semblable au plomb dans la fournaise , Et roulais furieux sur une plage anglaise Trois couronnes dans ton limon * 1
Un cri de stupeur et de gloire Sorti de tous les cœurs monta sous chaque ciel. Et 1 écho de cette victoire Devint un hymne universel !
Moi-même, dont le cœur date d'une autre France, Moi, dont la Liberté n'allaita pas l'enfance, Rougissant et fier à la fois
1. Celle de Charles X ; celle du duc d'Angoalême, designé par le roi fugitif pour lui succéder, mais qui, non consulté, la refusait; et celle du duc de Bordeaux, devenu Henri Y au refus de celui-ci.
Je ne pus retenir mes bravos à tes armes, Et j'applaudis des mains, en suivant de mes larmes L'innocent orphelin des rois.
Virieu trouvait que l'image des trois couronnes roulées dans le limon du flot populaire était un peu violente ; il conseillait de la retrancher ; Lamartine n'en tint compte.
Ainsi, à la faveur d'une motion d'humanité, il passe des vaincus aux vainqueurs; et, applaudissant à la révolution, il fait, lui, son évolution. De la part du poète qui avait fait le Chant du Sacre, puis tant de psaumes, de prières, de cantiques et de cantates, cet hommage enthousiaste à la révolution triomphante paraît un peu prompt.
Mais il est vrai aussi que Charles X, en appelant M. de Polignac au ministère, avait détaché de lui tous les esprits libéraux. Lamartine pouvait donc dire à Virieu en toute sincérité :
Pour des sacrifices (autres que de convenances) aux royalistes, je n'en ferai pas. Je ne puis me mentir à moi-même : je suis convaincu qu'ils ont librement, gaiement et volontairement, perdu la France et l'Europe, et que, le bon Dieu la leur remît-il dix fois dans la main, dix fois et mille fois ils la reperdraient. J'en sais plus long que toi sur cet article : j'ai vu de mes deux yeux faire le 8 août avant qu'il vous fût connu, et par hasard; je connais les masques, je sais pour qui et pour quoi ils agissent aujourd'hui... Je les méprise et les exècre, politiquement parlant. Je suis décidé à n'être plus jamais d'aucun parti, et à vivre seul. Il est impos-
&ible de conserver bon sens ou vertu, si l'on y trempe. Les partis, blancs, rouges ou bleus, ne sont que des passions, souviens-toi de ce mot, et des passions haineuses et honteuses et féroces, exploitant en riant quelques sentiments généreux et nobles *.
Voilà le vrai fond de sa pensée, sans les tournures polies qu'il y ajoutera au début du Voyage en Orient^ et, à plus forte raison, dans certaine note remise à M. de Chamborant de Périssat pour le comte de Clumibord en 18o0^ — Sa conduite parlementaire, plus tard, sera d'accord avec cette confession intime. Le vieux principe du droit divin s'était écroulé. Le pouvoir nouveau, issu d'une victoire du peuple, reposait sur le principe de la souveraineté nationale : dès lors , à ce régime nouveau il fallait une politique nouvelle. Aux vieux errements de la force et de la ruse il fallait subsiluer une politique de raison, de liberté, de justice, l'esprit de l'Évangile en action.
Il expose ses idées dans un livre qu'il publie en 1831, intitulé la Polilique rationnelle, et divisé en