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Legouvé, Lamarlùie, conférence du 16 janvier

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un piquet fiché en terre sous le feutre qui servait de lit à lui et à sa femme. A minuit, Giafar pénètre dans la tente en rampant, et, se glissant entre Giabal et sa femme, il pousse doucement lantùt l'un, tantôt l'autre: le mari se croyait poussé par sa femme, la femme par son mari, et chacun faisait place. Alors Giafar, avec un couteau bien affilé, fait un trou au feutre, retire le piquet, détache la jument, monte dessus, et, prenant la lance de Giabal, l'en pique légèrement, en disant : « C'est moi Giafar qui prends ta belle jument. Je t'avertis à temps. » Et il part. — Giabal s'élance hors de sa tente, appelle des cavaliers, prend la jument de son frère ; et ils poursuivent Giafar pendant quatre heures. La jument du frère de Giabal était du même sang que la sienne, quoique moins bonne. Devançant tous les autres cavaliers, il était au me ment d'atteindre Giafar, lorsqu'il lui crie : « Pince-lui l'oreille droite, et donne un coup detrier ». Giafar obéit, et part comme la foudre. La poursuite devient alors inutile, trop de distance les sépare. Les autres Bédouins reprochent alors à Giabal d'être lui-même la cause de la perte de sa jument. — « J'aime mieux la perdre, leur répondit-il, que de ternir sa réputation. Voulez-vous que je laisse dire dans la Oued Ali qu'une autre jument a pu dépasser la mienne? Il me reste, du moins, la satisfaction de pouvoir dire avec vérité qu'aucune autre n'a pu l'atteindre.

Un des épisodes les plus curieux du Voyage est la visite du poète à lady Esther Stanhope. Celte nièce de Pitt avait quitté l'Angleterre après la

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mort de son oncle. Jeune et belle, d'un caractère romanesque, elle avait parcouru toutes les capilalcs de l'Europe, s'était embarquée pour Conslantinople, et de là pour la Syrie, où elle était restée, sujet d'étonnemcnt pour ses amis, dans une retraite solitaire, au milieu des monlagnos du Liban. Elle y avait acheté les restes d'un ancien couvent entouré d'un vaste jardin ; elle y vivait en ermite, gardée seulement par deux ou trois serviteurs. Le motif de cette expatriation et de cette retraite était resté un mystère : peut-être la mort d'un jeune général anglais tué en Espagne? Sa foi religieuse s'était exaltée dans la solitude, et mélangée de rêveries bizarres. Elle s'adonnait à l'astrologie et croyait lire dans les étoiles. Elle fit à notre voyageur une prophétie singulière, sans le connaître du tout, à ce qu'il dit, et sans avoir jamais ouï prononcer son nom :

Je ne sais ni ce que vous êtes selon le monde, ni ce que vous avez fait pendant que vous avez vécu parmi les hommes ; mais je sais déjà ce que vous êtes devant Dieu... Je vois évidemment que vous êtes né sous l'inllueuce de trois étoiles, heureuses, puissantes et honnes... C'est Dieu qui vous amène ici pour éclairer voire âme; vous êtes un de ces hommes de désir et de bonne volonté dont il a besoin comme d'instruments pour les lêuvres merveilleuses qu'il va bientôt accompHr parmi les hommes... Croyez-vous le règne du Messie arrivé ?

— Je suis né chrétien, lui dis-je ; c'est vous répondre.

— Chrétien ! reprit-elle avec un léger signe d'humeur;

moi aussi, je suis clirétiennc; mais celui que vous apiicîez le Clirist n'a-t-ii pas dit : « Je vous parle encore par paraboles, mais Celui qui viendra après moi vous parlera en esprit et en vérité » ? Eli bien ; c'est Celui-là que nous attendons! Voilà le Messie qui n'est pas venu encore, qui n'est pas loin, que nous verrons de nos yeux, et pour la venue de qui tout se prépare dans le monde!... Bientôt vous retournerez en Europe; l'Europe est finie, Il France seule a une grande mission à accomplir encore; vous y participerez... Je ne sais pas encore le nom de toutes vos étoiles; j'en vois plus de trois maintenant, j'en distingue quatre, peut-être cinq, et, qui sait? plus encore. L'une d'elles est certainement Mercure, qui donne la clarté et la couleur à l'intelligence et à la parole; vous devez être poète : cela se lit dans vos yeux et dans la partie su; érieure de votre figure. Plus bas, vous êtes sous l'empire d'astres tout dilVérents, presijue opposés : il y a une influence d'énergie et d'action. Il y a du soleil aussi, dit-elle tout à coup... Quel est votre nom?...

Je le lui dis.

Je ne l'avais jamais entendu, reprit-elle avec l'accent de la vérité.

— Voilà, milady, ce que c'est que la gloire! J'ai composé quelques vers dans ma vie, qui ont fait répéter un million de fois mon nom par tous les échos littéraires de l'Europe; mais cet écho est trop faible pour traverser votre mer et vos montagnes ..

— Poète ou non, je vous aime et j'espère en vous* Nous nous reverrons, soyez-en certain. Vous reiourntrez dans l'Occident, mais vous ne tarderez pas beaucoup à revenir en Orient : c'est votre patrie.

— C'est du moins, lui dis-je, la patrie de mon imagination.

— Ne riez pas, reprit-elle : c'est votre patrie véritable,

c'est la patrie de vos pères; j'en suis sûre maintenant: regardez vos pieds... Voyez ! le cou-de-pied est très élevé; et il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied esta terre, un espace suffisant pour que l'eau y passe sans vous mouiller. C'est le pied de l'Arabe, c'est le pied de l'Orient * ; vous êtes un fils de ces climats; et nous approchons du jour où chacun rentrera dans les terres de ses pèi-es. Nous nous reverrons.

Si Lamartine est fils de l'Orient , on sait que « la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental :

1. Il contera plus tard, dans ses Mémoires, qu'un jour, en sa jeunesse, à Moulins, trois bohémiennes, à la vue de son piei] cambré, lui dirent qu'il était Sarrasin d'origine. « En effet, ajoute-t-il, il n'y avait pas bien des années que le vrai nom de mes ancêtres était Allamartine, et la tradition les faisait sortir d'un grand village du Maçonnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours, et dont aucune mésalliance ne mêlait le sang arabe au sang gaulois. Le caractère sarrasin de cette race conservée dans cette oasis, la taille haute et mince, l'œil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée, le talon détaché, les doigts mordant la terre, les doigts de la main maigres, allongés, et cependant fortement noués par 1 s muscles des jointures, conservaient à toute la famille ces marques de noblesse essentiellement arabe, que des regards sarrasins exercés à la chiromancie ne pouvaient manquer de reconnaître. » — On le voit, cette idée bizarre plaisait à l'imagination du poète. Ici, outre le détail du pied, il y a ce prétendu nom arabe où se mêle celui d'Allah; comme si l'origine française et populaire du nom (la Martine) n'était pas évidente! Dans tous les actes notariés du xvui' siècle relatifs à la famille, le nom est écrit ainsi : « la Martine. » — Toutefois, en remontant plus haut, en 1572, on voit figurer un « Alamartine » dans les Mémoires de Condé. — Dans le monde parisien, il se regard it comme un étranger, comme un passant. II disait : « La nature ne m'avait pas fait, dit-il, pour le monde de Paris. Il m'offusque et il m'ennuie. Je suis né Oriental, et je mourrai tel. »

il voit tout à travers ses idées ^ » Par un mirai;e analogue à celui de son discours de réception à l'Académie S il met ainsi dans la bouche de lady Stanhope l'avenir qu'il se prédit à lui-même. Et ce n'est rien de moins que celui d'un nouveau Messie'.

Ces mirages nous montrent de quelle vision son imagination était hantée. Cela tournait à l'idée fixe. En cet état d'esprit, toute occasion qui se présente de réaliser le rêve obstiné est avidement saisie : on la hâte, s'il le faut ; ou même on la fait naître ; on développe ou même on crée les circonstances favo-

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