Voir ci-dessus, chapitre ix, à la fin
3. Dans un des Entretiens du Cours familier de Littérature, Lamartine racontera encore une autre prophétie, que lui aurait faite le prince de Talleyrand à Londres en 1831, un an avant le voyage en Orient. M. de Talleyrand, occupé à négocier la paix de la révolution de Juillet avec l'Europe, aurait essayé de le rallier à la royauté nouvelle, puis lui aurait dit : « Vous ne voulez point; je n'insiste pas; je crois vous comprendre : vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu sur un trône sans base ; vous y parviendrez. La nature vous a fait poè'.e, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique... Je me connais en hommes, j'ai quatre-vingts ans (Talleyrand, né en 1754, avait, en 1831, soixante-dix-sept ans), je vois plus loin que ma vue : vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci... Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres : ce n'est plus l'âge. Formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome ; la France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. »
Tel est le récit de Lamartine. Il aurait fait lui-même le discours de Talleyrand, qu'il ne l'aurait pas fait autre, les poètes voient et entendent beaucoup de choses dans leurs rêves tout éveillés.
rables à l'cclosion de cet avenir dont on sent que l'on porte en soi le germe. Comment cette sorte de gestation ne fînirait-elle pas par aboutir ? La foi vive plante en nous la prophétie; puis celle-ci, conçue , arrive enfin à terme et enfante l'événement.
Ce voyage prestigieux fat assombri par un cruel malheur, la mort presque soudaine de la fille du poète, cette fille qu'il adorait, et dont il disait à sa propre mère, quatre ou cinq ans auparavant : « Juîia est la merveille des merveilles. Elle a du miel dans le sang, et en même temps du feu. Elle est belle comme un ange, et aussi bonne que belle. Je ne lui connais pas une imperfection physique ou morale. »
M. et madame de Lamartine n'avaient pas voulu, pour ce long voyage, se séparer de cette fille, l'unique enfant qui leur restait depuis la perte de leur fils premier-né. Elle avait dix ans.
Au commencement de décembre 1832, le poète venait d'établir sa famille aux environs de Beyrouth pour y passer l'hiver, lorsque la frêle jeune fille, atlrinte d'une maladie de poitrine, fut emportée en deux jours ^ Le brick avait été renvoyé en Europe et ne devait revenir qu'au mois de mai 1833 toucher
!. Le 6 décembre.
aux côtes de Syrie pour reprendre les voyageurs. Ils durent rester six mois dans le Liban après cette mort, attérés, et sans aucune diverison à leur douleur. Au mois de mai, le navire l'Alceste revint à Beyrouth, comme il avait été convenu.
« Les voyageurs, pour épargner une douleur de plus à la malheureuse mère, ne remontèrent pas sur le même navire qui les avait apportés heureux et confiants avec la charmante enfant qu'ils avaient perdue. M. de Lamartiiic avait fait embaumer le corps de sa fille pour le rapporter à Saint-Point, où, à ses derniers moments, elle avait témoigne le désir d'être inhumée. Il confia ce dépôt sacré à l'Alceste, qui devait naviguer de conserve avec lui; et il affréta un second bâtiment, le brick la Sophie, pour s'y embarquer lui-même ave- sa femme et ses amis'. » Contrairement au dessein annoncé, les deux navires ne naviguèrent point de conserve: celui qui portait le corps de Julia s'en alla à Marseille; l'autre, qui portait AL et madame de Lamartine, partit pour Conslanlinople, d'où ils revinrent par le Danube.
Quatorze mois après, Lamartine composa un poème lyrique intitulé : Gelluemani, ou la Mort de Julia. 11 y prenait pour cadre le saint lieu qu'il venait de visiter et oii lui-même avait souffert sa Passion. Le poème fut publié avec le Voi/age.