‹ LamartineChapitre 98 sur 113 · Expression prise de la Bible · texte numérisé non relu

Expression prise de la Bible

Et les derniers vers de la troisième :

Mon cœur est plein de morts, comme des gémonies ; Toute mon âme est un tombeau !

Tel est le prélude. Est-ce l'induence de l'Orient? Cela ressemble à un pastiche du Livre de Job.

Dira-t-on que ces hyperboles n'en sont pas pour une douleur si vive? Il nous semble, au contraire,, que, plus elle est vive, plus elle doit avoir de simplicité dans son énergie. Et noluit consolari, quia non sunt.

Le poète revoit le lieu où le Christ agonisa avant sa Passion, la grotte où il but le calice.

Où la moite sueur du sanglant sacrifice Sue encore aux flancs du rocher.

Là, repassant toutes les douleurs de sa vie , toutes les pertes d'êtres chéris , et la plus récente, il a , lui aussi, son agonie, son calvaire, son Gethsemani; il boit à son tour le calice, il sue à son tour la sueur de sang. En ce lieu funèbre et sacré, il fait un rêve :

Puis dans un songe enfin mon âme fut ravie... Quel rêve, grand Dieu, je rêvai !...

A partir d'ici, tout devient plus simple ; partant, plus réellement beau. Il revoit sa chère enfant; il

la tient dans ses bra-, sur ses genoux; les plaies de son âme s'apaisent.

C'était le seul débris de ma longue tempête; Seul fruit de tant de fleurs, seul vestige d'amour; Une larme au départ, un baiser au retour; Pour mes foyers errants une éternelle fête; C'était, sur ma fenêtre, un rayon de soleil, . Un oiseau gazouillant qui buvait sur ma bouche; Un souffle harmonieux la nuit près de ma couche, Une caresse à mon réveil!

C'était plus: de ma mère, hélas! c'était l'image: Son regard par ses yeux semblait me revenir, Par elle mon pa-sé renaissait avenir; Mon bonlieur n'avait fait que changer dévisage; Sa voix était l'écho de six ans de bonheur; Son pas dans la maison remplissait l'air de cliarracs, Son regard dans mes yeux faisait monter les larmes, Son sourire éclairait mon cœur 1

Son front se nuançait à la moindre pensée, Toujours son IjcI œil bleu l'éfléJiissait le mien; Je voyais mes soucis teindre et mouiller le sien Comme dans une eau claire une ombre est retracée; Mais tout ce qui montait de son cœur était doux, Et sa lèvre jamais n'avait un pli sévère Qu'en joignant ses deux mains dans les mains de sa mère, Pour prier Dieu sur ses genoux.

Je rêvais qu'en ces lieux je l'avais amenée Et je la tenais, belle, sur mon genou, L'un de mes bras portant ses pieds, l'autre son cou. Ma tête sur son front tendrement inclinée; Ce front, se renversant sur le bras paternel, Secouait l'or bruni de ses tresse i soyeuses, Ses dents blanches brillaient sous ses lèvres rieuses Qu'entr'ouvrait leur rire éternel.

Pour me darder son cœur et pour puiser mon âme , Toujours vers moi, toujours ses regards se levaient, Et dans le doux rayon dont mes j'eus la couvraient Dieu seul peut mesurer ce qu'il brillait de flamme. Mes lèvres ne savaient, d'amour, où se poser ; Elle les appelait comme un enfant qui joue, Et les faisait flotter de sa bouche à sa joue, Qu'elle dérobait aux baisers.

Vers d'une grâce neuve et hardie, détails surprenants de réalité et de poésie à la fois. Jamais mobilité plus vive ne fut saisie au vol avec tant de souplesse.

Puis la fin du rêve, la péripétie du drame et la calastrophe : pendant que le père contemple son enfant cLérie, et entrevoit un avenir aussi heureux que le présent pour la jeune fille grandissante qui passera des bras d"ua père et d'une mère à ceux d'un époux, voilà qu'elle commence à pâlir, à se refroidir entre ses bras, à ne plus sourire qu'avec peine :

Et le bleu de la mort cernait sa lèvre rose; Le sourire y mourait à peine commencé; Son souffle raccourci devenait plus pressé, Comme les battements d'une aile qui se pose...

Enfin, elle meurt (c'est toujours le songe). Alors il étend sur l'autel (du Jardin des Oliviers), à la place même où Jésus but le calice d'amertume, le corps inanimé de son enfant :

Et la douleur combla la place où fut mon cœur.

Et je dis à mon Dieu : a Mon Dieu, je n'avais qu'elle!... »

11 pleure et sanglote en rêvant, et ce sanglot tout à coup le réveille :

Un sanglot m'étouffa, je m'éveillai : la pierre Suintait sous mon corps d'une sueur de sang.

Éperdu, il revole à sa maison ; il y trouve sa fille mourante, et, bientôt, morte.

Telle est cette ode. Otez-en l'emphase du début et la disproportion du cadre, cette assimilation de l'homme au Christ; il reste le tableau même, qui est exquis d'abord, tragique après: l'enfant sur les genoux du père, la grâce de leurs caresses, et leur joie, leur bonheur; puis la mort qui soudain le rompt.

Cola tout seul eût, je crois, mieux valu. La sensibilité poétique est une chose, la sensibilité réelle en est une autre. Celle-ci se dissipe peut-être, si elle se traduit en œuvres trop belles. Dès le moment où l'on s'occupe de donner à sa douleur une forme pathétique dans un cadre artistement préparé, on en est distrait.

Le voyage en Orient, qui devait agrandir l'horizon littéraire de Lamartine, étendit aussi ses vues politiques.

Le spectacle de la misère des populations qu'il traversait émut son âme et lui inspira le désir de leur redonner la vie, de les réorganiser. « Que ne ferait pas un chef habile avec une pareille race d'hommes? Si j'avais le quart des richesses de tel banquier de Paris ou de Londres, je renouvellerais en dix ans la face de la Syrie. Tous les éléments d'une régénération sont là , il ne manque qu'une main pour les réunir , un coup d'œil pour poser une base, une volonté pour y conduire un peuple. »

Ainsi les facultés de l'homme d'action s'éveillent et se développent dans le poète. Rien de tel que la vue des pays et des hommes pour féconder l'esprit sans le lasser, et, au contraire, en le soulageant du trop-plein d'électricité qui l'accable.

On assiste à l'éclosion et au développement des idées cpi'il exposera plus tard à la tribune et qui, d'un bout à l'autre de sa carrière parlementaire, rempUront tous ses discours sur la question d'Orient Frappé des ruines sociales auxquelles il se heurte à chaque pas et convaincu de la décadence irréparable de l'empire turc S il rcve dès lors la régé-

1. Cf., par exemple, son discours du 1" juillet 1839: « La France, l'Europe, l'Asie, la civilisation, l'humanité, ont tout à gagner à ce que l'Orient éclate enfin, et nous appelle tous dans la carrière de l'inconnu » ; ou son discours du 14 janvier IS'iO : a On fait grand bruit de quelques halti ihcrifs insignifiants dictés au Sultan et rédigés en jargon constitutionnel dans quelque chancellerie de Péra ; mais cette civilisation incomprise

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iicration de l'Orient par l'Occident, et dans cette œuvre de pénétration et de rénovation il veut que la France ne soit pas prise au dépourvu, il réclame pour elle sa place légitime et les avantages auxquels elle a droit.

Sans doute, Timagination divinatrice du poète devançait les temps, abrégait les distances, supprimait les transitions. Il croyait la catastrophe plus prochaine et plus générale; il ne comptait pas avec les rivalités des puissances qui, se tenant en échec les unes les autres, devaient prolonger l'existence de « l'homme malade ». Mais n'était-il pas, en somme, dans la vérité finale ds l'avenir? Et les événements qui depuis lors n'ont pas cessé de se dérouler sous nos yeux, cet envahissement lent et continu du vieil empire ottoman par les puissances européennes, soit en Europe, soit en Asie, soit en Afrique, ne sont-ils pas la conûrmation, à longue échéance, des pronostics de 183û? Écoutez-le sur la Bulgarie et la Serbie : « Les Bulgares sont complètement mûrs pour l'indépendance et formeront avec les Serbes, leurs voisins, la base des États futurs de la Turquie d'Europe ^. »

que vous croyez lui inoculer, cette civilsation, si belle à sa place, ne \ous y trompez pas, ce n'est là qu'un poison mortel que vous inoculez à l'islamisme. Il n'en vivra pas ; il en dépérira; il en mourra plus vite... Vous ne faites pas des Européens, vous ne faites pas des Chrétiens, vous défaites des Turcs... etc. »

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