‹ LamartineChapitre 8 sur 27 · SUR LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES

iVoir page 82.) LAMARTINE. Critique de l'Histoire des Girondins, p. 305.

En France, oii l'on parle si bien, mais oii l'on pense trop vite ; en France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis quelques années un proverbe, le proverbe

tlu coiiliv-sciis, le |Ut»vi'ilK' (lu sopliisme. l/î sens lie ce proverbe est celui-ci : celui qui change li'opinion a tort ; celui qui rtM;oil les leçons de la mc cl (pii eu profite |X)ur reclilier ou iiiodilier >a pens<5e est un grand coui^ible. Malheui et inépris aux esprits pro«ïressifs qui s'améliorent, qui se rectilieut, (jui se corri«;eut euxnièuies en vivant, ils sont présumés intéressés, versatiles, adulateurs du temps ipii court, apostats de leur tradition el d'eux-mêmes. Honneur el respect aux incorrigibles ! Confiance exclusive aux esprits j>étriliés et aux caraclères têtus qui, loisqu'ils ont une fois proleré une erreur ou une sottise, ne s'en dédisent jamais. J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de c^'t axiome de l'obstination des partis, quels (pi'iis soient, en Krance : <* Tu ne

changeras pas!... Tu auras vu les mêmes multitudes qui saluaient de leurs acclamations l'écroulement des trônes, saluer la restauration des trônes ; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que valent les principes les plus contradictoires de gouvernement. Tu auras vu tout cela !

Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand tout enseigne autour de toi I

Et l'on veut qu'après soixante années d'épreuves de toutes les natures de gouvernement, vous vous imposiez la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne pensez plus, d'affecter, par vanité de constance dans vos opinions,

uncopiiiiairoli' do iiiaiivaist' loi dans des dociriiios qui vous uni uiciili, dérii^ troiii|ic tant de fois I

C'est là une oslenlalion de fausse sagesse qui n'est que la répugnance de l'orgueil humain à confesser sa fuiblesse, ou bien ce n'est qu'une iniprobilé d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction pour acheter à ce piix l'estime du vulgaire, qui s'attache ù ces immutabilités d'altitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des fanfaronnades de caractère. Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui qui a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de prêter l'oreille, l'esprit, le cœur à Celui qui nous éclaire par l'expérience, de-

puis le premier jour où l'homme pense et doute jusqu'au jour oii il cesse de penser et de douter. De toutes les heures de la vie, chacune est chargée de nous apporter une yérilé ; aucune de ces heures ne YÎeni à nous les mains vides, et c'est peut-être la dernière heure d'une longue vie qui vous apporte la vérité la plus précieuse en récompense de votre sincérité à la rechercher et de voire patience à l'attendre.

Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.

La ihéoric de Fimmuabilité fait de l'homme immuable la créature du temps perdu. Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu.

Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un devoir d^ conscience. Bien entendu que cette

llicorie du changenicnl s'applique à l'cspril mais nou au cœur ; que le cliangcmeul tloil ilre désiuloressc el uon vénal; (|U(^ loul changement qui consiste à abandonner une cause \aincue parce qu'elle est vaincue est une lâcheté ; que tout changement qui consiste à servir une cause victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de caractère; que changer par andiition, c'est une suspicion légitime de vice; que changer par cupidité de fortune est une vénalité de cœur qui déshonore la vérité même. Mais que changer d'opinion, sans abandonner ses sentiments personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles, changer à ses dépens en s'exposant sciemment au contraire aux dénigrements d'intention, aux colères du respect humain, c'est

souffrir pour la cause du bien, c'est le martyre d'esprit pour la yérité, martyre que les hommes aggravent par leur fiel et leur vinaigre, mais que la vérité récompense par les jouissances de la conscience.

Je pense ainsi et voit pourquoi je ne me reproche point d'avoir changé quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de marches politiques dans les situations diverses où se sont trouvés notre pays et notre temps. Je me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé, c'est-à-dire de n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé vivre pour me transformer davantage encore, d'avoir peut-être trop sacrifié aux convenances, aux situations antécédentes, au respect humain, à toutes ces considérations per-

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sonnelles qui cmi)èclienl de se démciilir plus (raiiclienicnl de ce (jii'on a dilélourdînicnl sur la loi d'aulrui dans son âge d'ignorance; toutes choses qui sont louables au point de vue du monde, mais qui sont méprisables au point de vue de Dieu ; freins timides qui retardent la marche de la pensée d'un siècle par la difficulté d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on est un nouvel homme, et par le désir naturel mais coupable, de concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui.

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