LES ALPES DANS LA POESIE DE LAMARTINE
Après avoir suivi Lamartine dans les Alpes et constaté quelle place il leur a donnée dans sa vie et dans ses œuvres, une route plus séduisante encore, mais aussi plus vertigineuse, se présentait, je veux dire l'étude de la poésie alpestre dans Lamartine. Je n'ose m'aventurer dans ce sujet, qui mériterait de séduire un de nos habiles critiques. Me bornant à une timide esquisse, je voudrais, du moins, à ceux qui seraient tentés de douter de la sincérité de l'interprétation des Alpes avant l'alpinisme, apporter quelques citations victorieuses de JoceJyn et montrer que le poêle des Vallons et des Lacs a été aussi celui des hauts sommets et de la pure montagne.
Procédé et manière de Lamartine.
En abordant cette téméraire esthétique , le premier pas se heurte à une imperfection, facilement pardonnée jadis, qui est aujourd'hui presque un sujet de scandale : la fantaisie lyrique et l'absence de vérité matérielle. Les accessoires étranges de flore et de faune, introduits
dans les Alpes par le poète, ne nous prouvent-il point qu'il ne peignait pas d'après nature, et dès lors?. . .
Il est certain que nous ne trouverons pas chez lui le portrait précis de la réalité. Il n'est pas photographe, et l'a confessé dans cette phrase, qui doit au moins lui rendre les peintres propices : « La poésie pleure bien, « chante bien, mais elle déciit mal. Le moindre coup de « crayon d'un dessinateur ou d'un peintre vaut pour les « yeux tout Homère, tout Virgile, tout Théocrite. »*
Peintre à la façon de Poussin et de Cl. Lorrain, Lamartine ne copie pas la nature, il la condense et la compose ; il ne la dissèque pas, il l'anime, il la phe à une vaste synthèse plutôt qu'à l'analyse. La nature est pour lui objet d'imagination, de rêve et d'élévation de l'âme, plus que de reproduction et de description, plus même qu'objet d'art. On l'a dit, il ne la fait pas poser devant lui, il y pénètre, il s'y baigne, il y nage.
Mais, qu'on ne s'y trompe point, pour n'être pas d'une vérité topographique, son interprétation n'en estpas moins fidèle. Son mélange d'imagination et de réalité, loin d'être une pure fiction, loin d'être une déformation, est une expression amplifiée, profonde et magnifique de la nature, dont la sincérité éclate dans l'effet qu'elle produit sur nous: car, il n'y a pas à dire, il nous fait partager sans effort ses impressions ou plutôt il rend avec une vibration délicieuse celles qui sommeillent en nous. — « Poésies réelles et non feintes », dit-il très expressément. C'est sans modèle concret, soit ! qu'il a peint nos glaciers, nos lacs et nos pics, cependant, mieux que tout autre, il en a trouvé et rendu le sentiment,
1 Commentaire de l'Harmonie « Paysage dans le golfe de Gênes ».
et son accent est toujours juste, et, en dépit des inexactitudes de description, ses hauts paysages, un peu arbitraires, diffus et fleuris, si l'on veut, demeurent enchanteurs et irrésistibles.
C'est que, pour la nature comme pour les personnes aimées, Lamartine transfigurait et arrivait à créer des types généraux de beauté qui restaient définitifs dans les imaginations éblouies. « Il avait, ajoute M. de Vogue, fixé l'aspect des lieux, qu'on regardait d'après lui. »
Pour tout dire en un mot, il voit la nature si belle, il la sent si vibrante, que spontanément il l'idéalise. Et que ce mot encore ne scandalise point, car il ne s'agit pas de cet idéal abstrait et conventionnel, sous les auspices duquel, de Virgile à Delille, ce fut toujours, semble-t-il, le même aspect des choses extérieures, le même ciel, la même mer, la même montagne qu'on voyait— ou plutôt qu'on ne voyait pas. Non, l'idéal pour Lamartine c'est le reflet de l'idée illuminant la forme, c'est le vol de l'âme sur les ailes du beau. Et sa vision est bien personnelle et vécue. En voici d'ailleurs le procédé , tel que le souvenir des Alpes nous en vaut l'énoncé, dans la Méditation, intitulée : Ressouvenir du Lac Léman.
Rentré sous l'horizon de mes modestes deux, Pour revoir en dedans je referme les yeux, Et devant mes regards flottent à l'aventure. Avec des pans de ciel, des lambeaux de nature.
Procédé analogue à celui, dont nous nous méfions peut-être trop aujourd'hui, du peintre qui, après avoir au dehors ébauché des études et fait moisson d'impressions et de couleurs, rentre dans son ateher, rassemble et compose en livrant sa palette à ses souvenirs inspirés. Or, il s'est rencontré que l'atelier de Lamartine était un
cœur ouvert à tous les charmes et à toutes les grandeurs, une âme irradiée de toutes les visions possibles de la beauté infinie ; que son chevalet était une échelle de Jacob montant, montant toujours; sa palette une lyre d'or et d'azur dérobée à quelque monde intermédiaire entre la terre et les cieux.
Mais les « pans de ciel » et les « lambeaux dénature », les pans de ciel surtout, pour les former, il faut le creux des vallons ou les anfractuosités de la montagne, il faut Milly ou les Alpes. Laissons à part Milly, dont la calme douceur prêtait plus de piété au cœur bien né du poète que de ressort à son imagination.
Poète de la nature, c'est dans les Alpes, nous croyons pouvoir le dire, qu'il l'a été le plus. C'est là que le souvenir et le « regard en dedans » ont joué le plus grand rôle. Et voilà pourquoi Jocelyn est ce que notre langue a donné de plus beau à la poésie de la nature ; — justice manifeste, si nos Alpes sont aussi ce que la nature a donné de plus beau à la France.
Ah! ce n'est pas de la poésie extérieure en chambre ! J'en appelle à tous ceux qui ont appris par cœur telle ou telle méditation, telle ou telle harmonie, pour se la répéter devant les beaux spectacles du jour ou de la nuit étoilée. Je pourrais en appeler par dessus tout aux amants de la montagne: en la parcourant, j'en ai fait l'expérience, il n'est presque pas de site ou d'effet devant lequel quelques vers de Jocehjn ne surgissent pour traduire l'admiration, en y ajoutant leur propre splendeur.
Qu'on ne dise donc pas que Lamartine n'a pas vu
la nature qu'il a chantée, que c'est une nature convenue entre son imagination et les besoins de son âme exaltée. 11 a fait plus que la voir, il a communié intimement avec elle. Si le cadre est d'invention, le fond est de vérité saisissante ; si le texte est une fantaisie magnifique, l'esprit est sorti tout pur des flancs de la nature, de la nature alpestre en particulier.
Je sais bien qu'on peut se demander, d'après l'exemple de Schiller, s'il est possible de deviner, je ne dis pas la nature, mais une nature, et de la voir par procuration. Schiller n'avait jamais vu, que par les yeux de Gœthe, les Alpes du Rutli, dont le souffle et les descriptions parfument tout son drame, et qu'il a si bien su montrer aux Suisses comme « la forteresse de la liberté que Dieu leur avait construite ». L'expérience, dangereuse à renouveler, n'est d'ailleurs pas concluante, d'abord parce que les yeux de Gœthe étaient un objectif qu'on ne peut se flatter de retrouver souvent, ensuite parce qu'on sent bien, en Guillaume Tell, quelque chose d'incomplet et de réservé dans le sentiment de la nature: le jet spontané, l'éclair personnel semble absent. Quoi qu'il en soit, pour Lamartine, on n'est pas appelé à prendre parti dans la querelle que les néologues aventureux de nos jours nomment, je crois bien, « le Voyisme .
Lamartine après avoir vu au dehors, voit au dedans, et au delà, et il est en somme le poète qui a le plus chanté d'après nature. Parcourez les commentaires des Méditations et des Harmonies : chaque pièce a sa genèse prise sur le fait et sur le vif dans un paysage, dans un spectacle
ou une impression de la nature, dans une circonstance du cœur ou un événement historique. Non, celui qui crayonnait ses strophes, en pleine campagne des côtes et des promontoires de la mer de Sorrente, sur des feuillets livrés au vent et que lui rapportaient les pêcheuses de corail, celui-là ne saurait être soupçonné d'ignorer les inspirations directes de la nature. Et ne savons-nous pas aussi qu'il accordait sa lyre sur les routes des Alpes, au pas cadencé de son cheval, ou dans le lit des torrents de la Chartreuse, ou sur les pentes des montagnes d'Aix-les-Bains ? Ne l'a-t-il pas fait plus près de nous encore, en chassant, en herborisant i, dans ces excursions de montagne dont il parle souvent et dont il est un des premiers à avoir compris le charme, sans y chercher le tour de force que la mode anglaise a mis en faveur bientôt après lui ?
Un mérite plein d'actualité, qu'on ne peut lui refuser et qui doit le réhabiliter aujourd'hui, c'est qu'il a fait du plein air. « Les ombres n'ajoutent rien à la lumière », disait-il, et il a négligé les artifices du clair-obscur et de l'antithèse, pour se noyer dans les flots de la lumière visible et invisible. Car souvent c'est plus que du plein air, c'est du plein ciel! Oui, le ciel, l'air, les fonds les plus insaisissables du paysage, Lamartine est bien celui qui nous en livre l'impression la plus pénétrante. De là
1 Six mois après, au temps où l'on coupe les seigles ,
Je vins herboriser aux montagnes des Aigles.
(2« épilogue de Jocelyn.)
peut-être cette peinture un peu flottante et diffuse, flottante parce qu'elle est vivante : Eugène Delacroix n'a-t-il pas dit que la lumière modifiant sans cesse les contours des objets, il n'y a point de lignes fixes dans la nature ? A ce point de vue encore, Jocelyn et nos Alpes occupent une place remarquable dans l'œuvre du maître. Le plein air de la montagne, de finesse particulière et de pureté souveraine, plus sensible, plus léger, plus rajeunissant, plus enivrant, ne lui a point échappé'. Il l'a retrouvé tout palpitant dans son cœur à vingt ans de distance. Quelle puissante réminiscence de jeunesse, en effet, quelle vision rétrospective, que ce Jocelyn, et qui prouve quelle durable empreinte la montagne peut marquer dans une imagination supéiieure ! — Par bonheur aussi Jocelyn est de premier jet et n'a pas été, comme les premières Méditations, corrigé pour ménager les goûts du jour ou les appréhensions d'un éditeur 2.
Mais il me tarde de citer quelques-uns de ces paysages ruisselants d'air et de lumière :
(Grotte des Aigles, avril 1793.)
Comme l'œil plonge loin dans ce pur firmament !
Quel bleu tendre et pourtant quel éblouissement!
On dirait l'eau des mers quand une faible brise
Fait miroiter les flots où le rayon se brise
Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons ;
1 « Sentiment d'une telle légèreté et d'une telle volatilisation de corps, dit-il, qu'il me semblait que la brise n'avait qu'à souffler pour m'emporter avec l'insecte ailé ou avec la feuille flottante, dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi. » Souvenirs et Portraits.
2 On peut voir dans l'ouvrage de M. Reyssié, la Jeunesse de Lamartine, une étude intéressante sur ces corrections des débuts.
Abîmes où l'oreille écoute l'avalanche ;
Cimes dans l'éther bleu noyant leurs flèches blanches ;
Grandes ombres des monts qui brunissent leurs flancs;
Rayons répercutés des pics L'tincelants;
Air élastique et tiède, où le sein qui s'abreuve
Croit boire, en respirant, une âme toujours neuve;
Bruits qu'on entend si loin descendre ou s'élever ;
Silence où l'âme dort et s'écoute rêver !
Gomme le voilà poétiquement respiré et traduit « l'océan bleu de l'air des montagnes » ! — Dans ces vers n'en est-il pas qui pourraient servir d'exergue à l'une des Bérarde ou des Meije de notre peintre regretté ?
Voici maintenant la fresque de l'hiver :
(De la Grotte, G novembre.) Ici l'hiver précoce est déjà descendu.
Le linceul de la terre est partout étendu
On ne distingue plus les vallons de leurs cimes.
Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes ;
Le déluge a couvert d'un océan gelé
Les gorges, les sommets, et tout est nivelé ;
Et les vents, des frimas labourant la surface,
Font changer chaque nuit les collines de place
Mais aussi quelle splendeur au lever d'un rare soleil!...
Les rayons du matin, colorés par la neige.
Brillaient
Je sortis. La montagne éblouit ma paupière, Tout Ihorizon glacé rayonnait de lumièi'e.
De chaque atome d'air une lueur sortait
Pour jouir du rayon nous nous élançons vite,
Nous crions de plaisir en voyant les cristaux
Formant des murs, des tours, de transparents châteaux,
Des arches de saphir, des grottes où l'aurore
Des verts reflets de l'onde en passant se colore.
Des troncs éblouissants où le givre entassé
Colle autour des rameaux un feuillage glacé.
Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle,
En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle.
Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard Des sentiers, dont la poudre éblouit le regard ; Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie. Dans ces lits de frisson nous nous roulons de joie.
L'embarras de choisir est bien grand ; j'indique encore l'impression de l'atmosphère d'automne :
Ce soir un doux retour des vents chauds du Midi. . .
et l'étonnante description de la tourmente de neige, à la malheure trop longue pour une citation. Puis, après avoir lu, je ne me demande plus si le poète a vu ce qu'il a chanté; car s'il n'avait pas vu, je devrais me demander à quel magique suggestion il aurait obéi!
J'avoue également que je ne songe plus aux « cinq vieux chênes », au « duvet d'argent du cygne sauvage », qui figurent en passant dans les décors alpestres du poème, ni à ces autres traits de fantaisie, rares en somme et toujours rapides, qui ont été parfois l'objet d'une critique trop sévère. On n'a pas assez observé combien ces traits se trouvent atténués, non seulement par leur brièveté, mais encore par les épithètes, les variantes, la mise au point de la scène, les vers avoisinants, la rime même et d'autres nuances que je sens et que je ne puis rendre. Ces atténuations, très perceptibles, donnent aux exotismes de Jocelyn le caraclère de simples abus d'amplification, d'astragales, si l'on veut, de témérités, si on l'exige, de tentatives risquées d'acclimatation, si l'on peut ainsi parler, mais ne permettent pas de les taxer
d'erreurs grossières et de transplantations ridicules, ni d'accuser l'auteur d'inexpérience ou de méconnaissance des lieux. Il faut y voir des notes dépaysées, mais non discordantes dans la symphonie générale, et n'en être pas autrement choqué qu'on ne le serait, par exemple, dans une exécution musicale, d'entendre jouer, supérieurement d'ailleurs, sur la flûte traversière, une phrase qui devrait être jouée sur le hautbois.
Après tout, cette déviation lyrique, qu'il n'est pas question de nier, mais seulement de réduire à ses minimes proportions, ne la préférez- vous pas cent fois au défaut opposé, qui est la manie de la reproduction servile et de la précision à outrance? Pour en finir sur ce débat, avec l'autorité non suspecte d'un moderne et d'un plastique, qu'on me permette de rappeler la dissertation de Théophile Gautier : « Le beau dans l'art », où, à la suite de TopfTer, un alpin, il soutient que le but de l'art n'est pas l'imitation de la nature, mais plutôt sa tranformation, son adaptation au rêve intérieur de l'artiste. L'art n'est pas l'illusion, le trompe-l'œil, le calque des objets, c'est le beau préconçu ou inspiré ; l'artiste n'est pas un miroir, il est un esprit et un cœur. Et le fin littérateur écrit cette ligne qui semble vraiment à l'adresse personnelle de Lamartine: « Ce qui manque dans l'exactitude du détail est largement compensé par la sincérité de l'ensemble ^ »
1 Voici la conclusion de Th. Gautier : « Mengs définit le beau une perfection visible, image imparfaite de la perfection suprême... — Résumons-nous. Le beau dans son essence absolue c'est Dieu... Le beau n'appartient donc pas à l'ordre sensible, mais à l'ordre spirituel. »
Poète d'après nature dans le large sens du mot , poète de plein air et de plein ciel, Lamartine est aussi, remarquons-le en passant, le premier qui ait été poète absolument paysagiste. Avant lui, notre littérature n'avait que des paysages accessoires et épisodiques, associés à la peinture de l'épopée ou du drame ; même dans J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint -Pierre et Chateaubriand, les scènes de la nature sont toujours liées au roman humain. Lamartine a des paysages détachés et complets, des pièces entières qui ne sont que des spectacles de l'univers vivant par eux-mêmes, des symphonies , des échos, « des paysages qui prient », suivant l'heureuse expression de M. J. Lemaître. C'est la toile tout entière remplie de la couleur, de la musique et du sentiment divin de la seule et profonde nature. Il suffit de rappeler les Harmonies, cet admirable recueil, dans lequel le souftle lyrique vient s'ajouter à l'idéale rêverie des Méditalions, et de citer : Hymne du matin, Hymne du soir, l'Occident, Paysage dans le golfe de Gênes, la Perte de l'Anio, — et d'autres encore.
Après avoir très imparfaitement esquissé le procédé de paysagiste de Lamartine, il y aurait à déflnir sa manière. Mais elle échappe tellement à l'analyse qu'on devrait sans doute se borner à cette phrase connue de Sainte- Beuve, qui résume tout si bien : « Lamartine, en peignant
« la nature à grands traits et par masses, en s'attachant « aux vastes bruits, aux grandes herbes , aux larges « feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indé- (c finie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de (( plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la « mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des « effets d'une simplicité sublime. » Et s'il s'agit de la poésie alpine de Lamartine, Sainte-Beuve n'en indiquel-il pas aussi les grandes lignes, quand il énumère : « la a brise végétale, la lumière aux flancs des monts, le « souffle aux ombrages des cimes » ?
Ainsi, pas de recherche exagérée de la menue description, du reUef plastique ou du pittoresque sensuel, pas d'abus des insistances et des obsessions de couleur, ni des découvertes ou des adaptations inusitées de mots, pas de transposition de la ciselure ou de l'émail dans la versification — ( la musique seule) —, pas de tachisme ni de pointillé; aucun des bizarres raffinements que notre littérature, en quête de nouveauté, a longtemps poursuivis, pour s'en lasser à tour de rôle.
Non, car il n'y a rien de cherché en Lamartine, tout est aisé, naturel et comme improvisé ; tout se traduit spontanément, dans le courant de son caractère, qui est ampleur et noblesse, pureté et élévation, même faste et prodigalité. — « Je peins comme l'oiseau chante », a dit, paraît-il, un jour le peintre Claude Monet, un des pères de l'impressionisme. Lamartine l'avait dit avant lui :
•Te chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire. . .
— l'avait dit, — et l'avait fait.
La manière pittoresque de Lamartine est donc un vol hardi et inspiré à travers la nature : larges touches on-
doyantes et palpitantes comme l'air, contours harmonieusement émoussés, couleurs apaisées et pures; le plus souvent les trois éléments favoris : l'eau, la montagne et le ciel ; parfois aussi des coins fleuris et reposants ; partout un mélange exquis de grandeur et de sensibilité, et toujours et surtout la peinture intérieure, philosophique, rehgieuse, le sens humain et divin des choses.
Avec cela fort peu de métier, un faire presque négligé, de virtuosité point ; en un mot, pas d'art, ce qui est l'art suprême ^ La prédominance de l'esprit, sans lui faire perdre de vue la matière et la sensation, le conduit pour ainsi dire à les spiritualiser. De là ce style limpide, aérien, presque impalpable qui allège les ornements au heu de les épaissir, qui se joue dans les comparaisons légères, éloignées, ascendantes, éminemment symboliques et suggestives, qui balance le vers comme un soupir dans une harmonie enchantée et sans labeur.
Ce n'est pas qu'il n'ait excellé dans la description et la peinture, avec cette manière sereine, spiritualiste et sentimentale. Jocelyn et les Alpes reparaissent pour l'établir et assurer à Lamartine la palme du poète paysagiste. Là nous n'avons pas seulement le sens, l'esprit^ la vie intérieure de la nature, comme dans les Harmonies; nous en avons aussi, en plus, la vie extérieure, la couleur et la forme; nous avons le paysage dans sa plénitude, c'està-dire une ravissante partie descriptive et pittoresque servant d'orchestre aux plus belles mélodies du cœur et de l'âme.
1 « C'est un génie qui a dédaigaé d'avoir du talent », dit M. Faguet
Et c'est également le paysage dramatique, varié de tons et d'effets, saisissant la montagne dans ses apparitions les plus diverses, dans le sommeil comme dans le réveil, dans le courroux comme dans la paix de ses éléments, la nature gracieuse et étincelante, et la sévère et la terrible, l'abrupte et la sauvage, toujours belle, et vivante, et pensante.
Et ce n'est point une ou plusieurs scènes en passant, comme nous les offrent nos promenades ou les tableaux de nos peintres, c'est un paysage ininterrompu de plus de deux ans dans les hauteurs, à travers toute la succession des saisons et des phénomènes; c'est comme un cadran harmonieux qui sonne toutes les heures des Alpes, « un ranz des vaches sublime ^ chanté pendant trente mois » à la gloire de notre pays.
Aussi toute la montagne s'y déroule.
Et toute la montagne était la même fête!
depuis l'infmiment petit jusqu'aux immensités, depuis le brin d'herbe et l'aile de l'insecte doré jusqu'aux masses des forêts et des rocs, depuis la goutte de rosée et le flocon de neige jusqu'au glacier, à la cascade et à l'avalanche.
Passons au moins sommairement en revue cette vitrine incomparable. — Il faut nommer d'abord la grande et fraîche Alpe de Valneige,
Sur un des verts plateaux des Alpes de Savoie. . . puis le tableau très fouillé de la grotte, puis les éboulis
' Expression que Lamartine applique à l'œuvre de J.-J. Rousseau et qui convient mieux encore à la sienne. Cours de Littérature, 9" Entretien.
tapissés de mousse, le pont de neige, le presbytère, le cimetière, les champs rétrécis de la montagne.
Où le pâle soleil de l'arrière-saison
Laisse à peine le temps d'achever la moisson.
Il y a dans Jocelyn des toiles plus restreintes, de genre et d'intérieur, qu'on pourrait rapprocher de la peinture flamande. Pour rester dans le paysage, on y trouve aussi les petits sujets réduits et finement observés, toujours à la manière de Lamartine, dont voici le secret :
Mais combien, au regard du peintre et du poète, En vie, en mouvement, la nature rachète Ce qu'elle a refusé d'espace à l'horizon !
Tels sont les croquis des toits de Valneige garnis de blocs de pierre, de la fenêtre de lierre de la grotte, de la joute des taureaux sur la pelouse *; de l'attelage des bœufs comparable, avec les changements de climat, à un Léopold Robert; de l'angelus qui a pu inspirer celui de Millet 2, et la description achevée du sillon dans le « poème des Laboureurs ».
Mais ce que Lamartine décrit avec la souplesse la plus
Tandis que des taureaux, jouant sur les pelouses, Penchant leur tête oblique et leurs cornes jalouses, Sur leurs jarrets dressés, choquaient comme deux blocs Leur front sonore et sourd, retentissant des chocs.
C'est l'Angelus qui tinte et rappelle en tout lieu
Que le matin des jours et le soir sont à Dieu.
A ce pieux appel le laboureur s'arrête ;
II se tourne au clocher ; il découvre sa tête.
Joint ses robustes mains d'où tombe l'aiguillon,
Élève un peu son âme au-dessus du sillon,
Tandis que les enfants, à genoux sur la terre,
Joignent leurs petits doigts dans les mains de leur mère.
merveilleuse, c'est ce qui est translucide et presque indescriptible,
Tout ce qui monte au jour, ou flotte, ou vole, ou plane,
la vague, le bruit*, le nuage, la poussière lumineuse des atomes, la vibration de l'air, et, pour borner l'énumération, cette magie de l'arc-en-ciel de l'aurore sur le glacier, dans le cantique de Jocelyn^. On n'atteindra pas la fluidité et la vérité de ces aquarelles inimitables. — Qu'on en juge par celle-ci :
Vois-tu glisser entre deux feuilles Ce rayon sur la mousse où l'ombre traîne encor, Qui vient obliquement sur l'herbe que tu cueilles S'appuyer par le bout comme un grand levier d'or? L'étamine des fleurs qu'agite la lumière Y monte en tournoyant en sphère de poussière ; L'air y devient visible ; et dans ce clair milieu On voit tourbillonner des milliers d'étincelles, D'insectes colorés, d'atomes bleus et d'ailes Qui nagent en jetant une lueur de Dieu!
Ah! nous avons eu assez de talents descriptifs appliqués à nous faire toucher du doigt, non pas même indifféremment, le beau et le grossier, pour apprécier et admirer de nouveau le génie qui n'a jamais su peindre que le beau et nous a décrit l'indescriptible !
^ Dans ce nid de mon âme on n'entend d'autre bruit
Que les gazouillements des becs des hirondelles. Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes.
Le doux bruissement du lierre sur le mur
5 On peut en rapprocher l'admirable description du flot, dans Vllymne du malin (Harmonies), qui le suit de sa naissance à sa mort, de la ride à l'écume, de son ascension jusqu'à sa dispersion en flocons de lumière et en fragments de jour.
On peut cependant signaler une deuxième manière de Lamartine, car dans sa prose et dans ses dernières compositions poétiques il n'est pas sans avoir sacrifié à la minutie et au sensualisme. Cette tendance s'est surtout accusée chez lui dans le portrait, dans le détail presque immanquable qu'il donne de tous les traits du visage, les rapportant, il est vrai, à un sentiment, mais néanmoins avec une insistance qui frayait la voie au naturalisme. Même dans le paysage, ses œuvres en prose ne sont pas exemptes de longueurs et d'excès descriptifs.
Sans nous arrêter à cette note qui sort de notre sujet, — puisque, dans la peinture des Alpes, Lamartine n'a point faibli, — M. J. Lemaître, un des critiques les plus enthousiastes de notre poète, nous aidera, comme Sainte-Beuve, à résumer ce qui concerne sa manière. Il compare justement ses paysages aux larges compositions du peintre Puvis de Chavannes : effets très grands produits par les moyens les plus simples. Sans égaler ces peintres à ces poètes, on a dû de même, je -crois, rapprocher Victor Hugo du peintre Gustave Doré.
Ne sortons pas toutefois du paysage écrit, — surtout devant les arbitres de la peinture qui me font l'honneur de m'écouter, — et remémorons au passage son intéressante évolution dans notre littérature, avec Lamartine au sommet.
Ce fut d'abord le paysage classique, assez semblable
à notre jardin français aligné en carrés et en quinconces, avec de nobles et gracieuses perspectives sans doute, mais, sauf quelques exceptions^, avec la froideur de l'uniformité et la sécheresse de la règle. Le genre dégénérait même, à la fin du siècle dernier, en paysage de décors d'opéra ou de jouets de Nuremberg.
Enfin Jean-Jacques vint et, le premier en France,
manifesta le sentiment personnel et intime de la nature, cet état du cœur, — ou de l'âme, — qui perçoit les consonances secrètes des lieux et des choses avec nous. Mais, plus systématique que philosophe , plus misanthrope que poète, et faute d'idéal véritable, il a vu une nature restreinte et non dépouillée d'un reste d'artifice 2. C'est le jardin anglais, dont le pittoresque à la fois senti et combiné est un progrès, mais n'est pas encore la grande et véritable nature.
Bernardin, Chateaubriand et aussi Georges Sand nous la donnent enfin par les magnifiques spectacles des pays étrangers et par les grands horizons rustiques de France. C'est le paysage de « la cime indéterminée des forêts », de la mer orageuse, de la mélancolie et « du vague des passions », le grand paysage terrestre.
Il manquait la montagne et Lamartine! Et Lamartine monte et il plane au-dessus de la nature pour en percevoir toutes les splendeurs et tous les échos, pour agrandir la sphère, reculer le lointain et révéler l'horizon divin de
' Fénelon a qn le sens de la grâce (pas de jeu de mots) dans la nature; l-a Fontaine le sens rustique, sinon le sentiment.
2 On peut ajouter que suivant le mot de Lamartine, dans Raphaël, Rousseau abusa de la nature matérielle « pour calomnier la nature humaine. »
l'univers. C'est le paysage à vol d'oiseau céleste, à vol de poète.
Ainsi a progressé depuis cent ans la façon de voir la terre et de la sentir. On a toujours chanté « Philis, les bergers et les bois »; on en abusait même à la fin du siècle dernier où tout était idylle, et il semblait que la desséchante mièvrerie allait tarir la source pastorale. Mais notre siècle, cependant scientifique, ne tarda pas à s'éprendre d'un goût sérieux et profond de la nature, non moins que de la passion de lui arracher ses secrets. Développant sans cesse, par ses découvertes, la facilité de la voir, il ne pouvait rester indifférent à ses manifestations les plus grandioses et devait s'acheminer peu à peu vers l'admiration des montagnes. — Nous y sommes : il reste à souhaiter que l'abus de la sensation névrosée ou la description trop technique ne compromette point cette littérature. Lamartine est un modèle salutaire, et l'on ne devrait pas craindre de lui décerner la présidence d'honneur du Club alpin poétique, dont il est déjà le précurseur.
Ascension de la poésie de la montagne.
Il nous faut maintenant pénétrer plus avant dans ce paysage élevé, et, après avoir gravi tantôt avec ./oce/j/n les gradins de nos Alpes, nous sommes conviés, ce me semble, à faire, à la suite du poète, une autre ascension, l'ascension esthétique des degrés de la poésie alpestre.
Nous aimons nos Alpes ! — Mais serait-ce seulement pour les parcourir et les escalader? N'aurions-nous à leur demander que le délassement de nos cerveaux, l'exercice de nos membres ou l'occasion d'agréables compagnies? Non sans doute! Voilà l'utilité et le plaisir; ce n'est pas encore ou ce n'est plus la poésie des Alpes.
La trouverons-nous dans des reproductions exactes, des descriptions matérielles achevées, d'excellentes photographies? La photographie, comme la description pure, quelque parfaites soient-elles, ne sont poétiques que par les souvenirs ou les curiosités qu'elles éveillent, elles ne le sont pas par elles-mêmes. Au vrai, s'il s'agit de réalité, quelqu'un l'a dit quelque part, elle ne saurait avoir de meilleure interprête qu'elle-même.
Mais voici les Alpes qui, par la beauté de leurs formes et de leurs nuances, leurs saisissants reliefs et leurs cavités profondes, l'opale doré de leur matin et le rose de leur soir, leurs murmures et leurs senteurs, ravissent nos sens et suscitent nos goûts artistiques. C'est la sensation dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, avec son cortège de comparaisons et d'images Lamartine a de quoi répondre à ce premier appel de l'art, et ils ne manquent pas chez lui les traits de nature morte ou de paysage moderne, les touches de pittoresque hardiment rendu, même les notes réalistes heureuses et non criardes :
En voici quelques-unes glanées à travers JoceJyn :
Écumes des ruisseaux, sur les pentes fleuries,
Se perdant comme un lait dans le vert des prairies.
La sève, débordant d'abondance et de force, Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce.
Hauts gazons où sur l'or nagent les papillons,
Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons.
Lac limpide et dormant comme un morceau tombé De cet azur nocturne à ce ciel dérobé.
Et les bois morts tombés bruissaient sur la terre' Comme les ossements qu'un fossoyeur déterre.
Les fleurs :
S'étendaient en tapis, se suspendaient aux roches, Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches.
Effet de soleil sous les arbres :
Rayon doré du jour qui sous leur nuit se joue, Tremblant sur l'herbe au gré du vent qui les secoue.
Effet d'étoiles :
Et dans l'air de la nuit, sans haleine et sans voiles. On aurait entendu palpiter les étoiles.
Effets de lune :
La lune sur un pic brillait comme un glaçon Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson
L'ombre des noirs sapins me voile le croissant; Sa mobile blancheur semble sous ce nuage Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.
Les crêtes des montagnes, Que la lune tardive allait bientôt franchir. D'une écume de jour commençaient à blanchir. Elle parut enfin, comme un charbon de braise Qu'on tire avant le jour du creux de la fournaise, Et, glissant sur la pente en ruisseau de clarté, M'éclaira mon sentier.
Effet de rosée :
Gomme ces pleurs des nuits, qui ne sont pas la pluie, Qu'un pur rayon colore et qu'un vent tiède essuie.
Effet de neige au soleil du malin :
La neige qui fondait au tact du rayon rose, Avant d'aller blanchir les pentes qu'elle arrose, Comme la stalactite aux bords glacés des toits, Distillait des rochers et des branches des bois ; Chaque goutte en pleuvant remontait en poussière Sur l'herbe, et s'y roulait en globes de lumière'.
Enfin, car il faut se borner, cet effet de panorama sous les châtaigniers de Valneige :
On voit à mille pieds, au-dessous de leurs branches, La grande plaine bleue avec ses routes blanches, Les moissons jaune d'or, les bois comme un point noir, Et les lacs renvoyant le ciel comme un miroir 2.
1 II faut achever cette citation :
Tous ces prismes, frappés rtu feu du firmament, Remplissaient l'œil d'éclairs et d'éblouissement. On eût dit mille essains d'abeilles murmurantes, Disséminant le jour sur leurs ailes errantes, Sur leur corset de feu, d'azur et de vermeil, Et bourdonnant autour d'un rayon de soleil.
2 Quand il s'agit de l'œuvre alpine de Lamartine, on ne peut oublier ses vers sur la Yungfrau :
Diamant colossal enchâssé d'émeraudes.
Et le front rayonnant d'auréoles plus chaudes, La rêveuse Yungfrau de son vert piédestal Déploie aux vents des nuits sa robe de cristal.
(Ressouvenir du lac Léman.)
Tandis que nous sommes en dehors de Jocelyn, on me permettra de citer deux strophes des Harmonies d'une splendeur de couleur et d'image que Victor Hugo lui-même n'a pas dépassée, et où l'on ne sent ni l'effort de l'expression ni le mirage de l'antithèse. Il s'agit d'un lever et d'un coucher de soleil :
Sur les pas de la nuit l'aube pose son pied ; L'ombre des monts lointains se déroule et recule Comme un vêtement replié.
Des observations si rendues, des « instantanées » si réussies ne témoignent-elles pas, encore une fois, combien la montagne a dû être familière à leur auteur ' ?
Mais la sensation est-ce tout? Le poète nous répond :
Montons encore. N'y a-t-il pas des larmes et des sourires
dans les choses ? Toutes les voix sévères ou tendres, tristes
ou joyeuses de la nature ne disent-elles rien à notre cœur
et notre cœur n'a-t-il rien à leur répondre?
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre àme et la force d'aimer 2?
Voilà, avec le sentiment de la nature, le domaine de la poésie qui commence. De ce sentiment il est banal de
Ses lambeaux, déchirés par l'aile de l'aurore, Flottent livrés aux vents dans l'Orient vermeil ; Le pourpre les enflamme et Firis les colore ; ns pendent en désordre aux tentes du soleil, Comme des pavillons quand une flotte arbore Les couleurs de son roi dans les jours d'appareil.
(Hymne du matin.) Et l'astre qui tombait de nuage en nuage Suspendait sur les flots une orbe sans rayon, Puis plongeait la moitié de sa sanglante image Comme un navire en feu qui sombre à l'iiorizon.
(L Occident.)
1 II est intéressant d'extraire encore de Jocelyn, pour les rapprocher, deux impressions différentes de la marche en montagne, bien vraies et bien pratiques toutes deux, malgré leur contradiction : l'une est la marche du montagnard, l'autre la marche de l'amateur :
Montant courbé ces monts que chaque pas abaisse
Fatigué de gravir ces monts croissant sans cesse
2 « Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte quand nous pourrions en absorber des torrents. » Cours de Littérature.
Dans tes cent mille voix, fleuve, que me dis-tu ?
(L'Occident, Harmonies.)
dire à quel point Lamartine est pénétré. Aussi, dans le concert intérieur des Alpes, nuls accents plus harmonieux, ni plus intenses que les siens.
Écoutons-les :
Sur l'eau que j'écoutais sangloter dans sa fuite, Gomme un pas décroissant d'un ami qui nous quitte.
Je parlais à chaque arbre, J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a de force. Un cœur ami du mien palpiter sous l'écurce.
Entendons aussi les adieux de Jocelyn au village natal, bien qu'il s'agisse d'un paysage de plaine; le sentiment y est si tendre et si pur :
Ce fut hier : le jour mélancolique et sombre Semblait de ma tristesse avoir revêtu l'ombre; On eût dit qu'à son tour l'âme de ce beau lieu Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu. Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine Laissaient pencher la feuille et l'épi sur la plaine. Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix, Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois ! Tout se taisait aussi dans la maison fermée
Ecoutons surtout les symphonies des sapins et des cascades, au moins dans quelques fragments :
Quel immense soupir de leur cime est sorti !
Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure
Arbres harmonieux, sapins, harpes des bois, Où tous les vents du ciel modulent une voix. Vous êtes l'instrument où tout pleure, où tout chante, Où de ses mille échos la nature s'enchante, Où, dans les doux accents d'un souffle aérien, Tout homme a le soupir d'accord avec le sien ! Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous envoie. Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie ! Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez. Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.
Il y a plusieurs cascades dans Jocelyn : la cascade furieuse qui
Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux, Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux, Et remplit tout le vide, où flotte en bas sa foudre, De vent, de bruit, de flot, de vertige et de poudre.
la cascade majestueuse et sourde dont l'écho semble
Fondu dans ces bruits du désert, La basse sans repos d'un éternel concert.
et la cascade de Valneige, légère et murmurante :
Une cascade tombe au pied de la maison .
Et le long d'une roche, en nappe blanche et fine,
Y joue avec le vent dont le souffle l'incline ;
Y joue avec le jour, dont le rayon changeant
Semble s'y dérouler dans ses réseaux d'argent
Elle n'a qu'une plainte intermittente et douce, Selon qu'elle rencontre ou la pierre ou la mousse. Que le vent faible ou fort la fouette à ses parois. Lui prête ou lui retire ou lui rend plus de voix : Dans les sons inégaux que son onde module Chaque soupir de l'àme en note s'articule :
Harpe toujours tendue, où le vent et les eaux
Rendent dans leurs accords des chants toujours nouveaux,
Et qui semble, la nuit, en ces notes étranges,
L'air sonore des cieux froissé du vol des anges !
Mais peut-être que la poésie de ce bel univers va plus loin encore, et qu'elle n'est pas seulement dans la sympathie sensible entre nous et les éléments, et qu'elle est aussi et qu'elle est surtout dans l'apaisement de nos sentiments ou dans leur exaltation confuse, dans leur
sommeil rêveur, ou dans leur débordante ivresse au sein de la nature. Telle est, semble-t-il, la compréhension la plus moderne de la poésie de la terre; ne date-t-elle pas de Lamartine? Il fait de la nature plus qu'une confidente, il en fait une consolatrice.
D'un cœur lassé de tout, même de l'espérance '. Il y découvre un « océan de choses vagues, » « un bouillonnement de l'onde intérieure », comment dire encore? un déploiement des brumes de l'âme, un abîme reposant de nos vicissitudes et de nos douleurs, un enivrement de tous les sens, un battement de toutes les ailes du cœur et de la pensée.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime, Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Elle est bien la terre bénie de ce rêve et de cette extase, la grande montagne, où se cherche et se trouve plus qu'ailleurs l'oubli du monde 2, où la solitude a élu sa plus sûre retraite, où se distille en essence si parfumée le dictame des soucis et des passions, — la grande montagne où la légèreté et la saveur de l'air, la sereine immobilité des masses, l'élancement des cimes, les effets de hauteur et de profondeur, d'écrasement et de domination, où tout concourt à dilater les poumons de l'âme et à reculer dans l'infini les frontières de la pensée.
Voici comment elle inspirait Lamartine :
Je sentais dans mon sein monter comme une mer De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer. D'images de la vie et de vagues pensées Sur les flots de mon âme indolemment bercées.
' Au cœur blessé la nature est si douce ! (Poésies inédites.)
- Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde
Loin des sentiers battus que foulent les mortels.
(12« Harmonie.)
et ailleurs, pendant l'orage :
Tous mes sens, exaltés par l'air pur des hauts lieux, Par cette solitude et cette nuit des deux, Par ces sourds roulements des pins sous la tempête, Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête, Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument Qui ne rendait qu'extase et que ravissement; Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine, Et mes larmes tombaient d'une source divine. Et je prétais l'oreille et je tendais les bras.
Et comme un insensé je marchais à grands pas
Et de joie et d amour noyé par chaque pore.
Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,
J'aurais voulu trouver une âme et des accents,
Et pour d'autres transports me créer d'autres sens !
Citons encore un passage qu'il est vraiment difficile d'omettre : daté de la Grotte des Aigles, au commencement de juillet, il est une merveille de plein air et de rêverie alpestres, écrite dans la large manière du poète et en même temps parsemée de notes très expressives de pittoresque et de coloins.
Quand ce soleil d'été, foyer flottant de vie. Me force à rabaisser ma paupière éblouie. Et, sous ce voile ardent m'éblouissant encor. Passe à travers mes cils en tiédes reflets d'or ; Quand ses rayons, frappant ces neiges éternelles,
Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles
Que dans ce ciel, semblable à des lacs sans rivage. Je ne vois que l'éther limpide, où rien ne nage Excepté l'aigle noir, qui, comme un point obscur. Semble dormir cloué dans l'immobile azur.. . . Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon Quelque île fraîche d'ombre au miUeu du gazon ; Qu'étendu mollement sur cette couciie verte,
Du pavillon des cieux seulement recouverte
Je n'entends rien autour que l'air chaud qui bourdonne, Mon souffle qui se mêle à l'air vierge des cieux. Ou ma (empe qui bat mon front silencieux :
Alors je sens en moi des voluptés si vives,
Un si complet oubli des heures fugitives,
Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois,
De son corps détaché ne ressent plus le poids
J'aime dans ce silence à me laisser bercer,
A ne me sentir plus ni vivre ni penser,
A croire que l'esprit, qu'en vain le corps rappelle,
A quitté sans retour l'enveloppe mortelle,
Et nage pour jamais dans les rayons du ciel,
Gomme dans ces rayons dété la mouche à miel !
Voilà une note descendante bien rare dans la poésie de Lamartine ; desinit in muscam, serait-on tenté de penser, s'il ne reprenait aussitôt :
Dans cet état, où l'homme en Dieu se transfigure. Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure ; On a le sentiment de l'immortalité
Non, il ne paraîtra point arbitraire ni artificiel de distinguer dans l'amour de la nature un sens spécial que son nom seul justifie : la passion de la montagne. Envisagée à ce point de vue, en dehors de toute prédilection patriotique, la montagne ne serait-elle pas à la nature ce que le lyrisme est à la poésie ? Et quels trésors ne devait-elle pas fournir à Lamartine, le poète lyrique par excellence? Sentiment de la montagne, sentiment à la fois impersonnel et susceptible de personnalité, comme celui de lamer, mais plus silencieux, moins complexe, moins passionnel et moins troublant, plus supraterrestre * !
' Un mathématicien dirait volontiers que la mer est le plan horizontal, la montagne le plan vertical de la donnée de l'infini. Et
0 montagne, source intarissable de poésie, tu ne fus
point pour notre poète une incomprise; il connut, solitaire,
Tes cimes Où notre âme plus libre a des vœux plus sublimes ; <
Et combien il t'a aimée, toi, « l'Éden de sa vie », nous
le saurons en prêtant l'oreille aux soupirs que t'adresse
Jocelyn, lorsqu'il t'a quittée et lorsqu'il te retrouve:
à Grenoble, dans la maison de retraite :
O sommets de montagne ! air pur, flots de lumière ! Vents sonores des bois, vagues de la bruyère ! Onde calme des lacs, flots poudreux des torrents, Où l'extase égarait mes yeux, mes sens errants
à Paris, où souffle « l'ouragan de l'âme » :
0 nuits de ma montagne ! heure où tout fait silence
Sous le ciel et dans moi douces nuits de Valneige,
Oh ! que le temps me dure - ! Oh ! quand vous reverrai-je
enfin, en revenant à Valneige :
0 nid dans la montagne où mon âme s'abrite !
Que l'ombre des grands monts se noyant dans les cieux,
Quand je fus à leurs pieds, fut amie à mes yeux !
il ajouterait qu'ils sont égaux. Un psychologue pourrait soutenir que la hauteur frappe, mieux que l'étendue, la généralité des regards, et aussi que le regard et l'esprit gagnent plus à monter qu'à s'étendre. Un poète hasarderait peut-être que la mer est le forum, la montagne la cathédrale de la nature.
^ Les Étoiles. Nouvelles Médidations.
2 Exemple bien marquant de cette simplicité poétique, de ce lyrisme familier qui fait le charme le plus rare de Jocelyn. Est-il une expression d'un prosaïsme plus avéré que celle-ci : « Oh ! que le temjis me dure ! » et, au lieu d'être choquante, ne devient-elle pas dignement sentimentale sous la plume du poète? — Gageure plus difficile que celle du pave et des chiens de Racine.
Comme je respirais, en montant leurs collines, Les vents harmonieux exhalés des ravines. Ces vents qui du mélèze, au rameau dentelé, Sortent comme un soupir à demi consolé! Que du premier sapin l'écorce me lut douce!
Que sera donc le sentiment de la montagne, quand l'amour de la patrie s'unira à celui de la nature? C'est à un Suisse, — mais nous pouvons bien le prendre aussi pour nous, — que Lamartine a adressé ce distique :
Ah ! tu tiens à ce ciel par un double lien : Qui chérit la nature est deux fois citoyen*.
La grande poésie est philosophique ; ce n'est pas à Lamartine qu'il était besoin de l'apprendre : il est maître, et il est moderne à cet égard, comme à beaucoup d'autres. N'est-ce même pas à lui que nous devons les plus beaux exemples de poésie métaphysique?
L'âme joue une partie dominante dans ses symphonies de la nature, lui inspirant des pensées comme le vers sublime que je vais transcrire : Jocelyn aide un malheureux colporteur, qui vient de perdre sa femme, à porter son cercueil à travers leS torrents et les rochers :
Par ces rudes sentiers lentement nous montâmes ; Nos meinbres fléchissants s'appuyaient sur nos âmes.
^ Ressouvenir du Lac Léman [Méditations). — Le même Suisse se plaignant de l'exiguïté de sa pairie, Lamartine lui faisait cette superbe réponse :
Adore ton pays et ne rarpente pas,
Ami, Dieu n'a pas fait les peuples an compas.
La pensée de la fuile du temps, du néant de l'homme et de la vie, estompe presque tous ses paysages d'un accent intérieur, profond, attendri qui en accroît la beauté.
C'est que la philosophie est la source la plus pure de la mélancoUe, et Lamartine s'y abreuve, et il y puise des traits d'intime humanité, s'attachant à découvrir Le dernier fond de tout âme : une larme !
Citons au moins l'exclamation de Jocelyn revoyant,
après plusieurs années, la grotte des Aigles, où il vient
ensevelir Laurence :
Oh ! qu'en peu de saisons les étés et les glaces Avaient fait du vallon évanouir nos traces ! Et que sur ces sentiers, si connus de nos pieds,
La terre en peu de jours nous avait oubliés !
Oh ! terre qui produis tes fleurs et qui t'en joue,
Oh ! voilà donc aussi ce que tu fais de nous ! Nos pas sur tes vallons tu les laboures tous
C'est pourquoi, — et voici le remède consolateur, — cette terre .
Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs,
Comme un couple d'oiseaux dont le gite est ailleurs
Eh bien ! le sentiment de la nature, même poussé jusqu'à la rêveuse extase, à la passion, à la philosophie, estil le sommet de notre ascension de la poésie? Vous venez presque de l'entendre, le poète répond toujours : Excelsior ! L'amour et l'extase et la philosophie n'ont point leur cime ici-bas : derrière le visible, l'invisible ; au-dessus du rêve, la prière: la poésie n'est complète que lorsqu'elle va jusque-là. Voilà son terme et voilà l'idéal !
Sous la nature enfin découvre son auteur :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ' ?
Cette voix, c'est le cantique sans fin, de gloire et de reconnaissance, que la nature chante à Celui qui a semé son ciel d'étoiles, vêtu ses monts d'étincelante hermine et de féconde verdure. L'homme qui l'entend et peut la redire avec l'émotion de l'âme et les splendeurs de la pensée, celui-là est le grand poète, le psalmiste, le prophète inspiré de la nature, celui-là est David ou Lamartine.
Tel fut bien le caractère le plus éclatant et le plus neuf de la poésie de Lamartine, de sa poésie de la nature comme de sa poésie de l'amour, même (que les temps sont changés!) de sa politique. Et ce caractère est encore la raison du renouveau d'admiration dont Lamartine est l'objet dans notre siècle agonisant, plus que jamais tourmenté de la soif de l'idéal, et s'infligeant à lui-même le supphce de Tantale pour ne pas le voir où il est.
Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vents, flamme, Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfum et voix ! Terre exhale ton souffle ! homme élève ton âme ! Montez, volez à Dieu, plus haut, plus haut encore-!
<La montagne, plus voisine du ciel, comme disait le tailleur de pierres de Saint-Point, devient le siège de prédi-
Jl est une langue inconnue
Que parlent les vents dans les airs,
La foudre et l'éclair dans la nue,
La vague aux bords grondants des mers.
Les montagnes où meurt le jour,
La neige que le matin dore. . .
Le silence au fond des forêts.
(10* Harmonie.)
2 Hymne du matin. Harmonies.
lection de cette poésie transcendante. Si la mélancolie s'y épure, l'âme s'y élève, et « le premier sens de l'humanité, le sens qui voit Dieu*,» s'y exerce en une liberté plus sereine. Aussi, de même que la mer à Lamartine syrnboli^e l'infmi, de même les monts lui suggèrent Vaudessus, et lui chantent l'éternel sursum corda de la Création :
Et contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible,
Les yeux sur la nalure, élever au Seigneur,
Dans des transports muets, l'hymne ardent de mon cœur.
Sur ces hauteurs resplendissantes, où nous sommes parvenus , il peut paraître difficile de faire un long séjour. Cependant le souffle du poète, inépuisable, nous donne presque à chaque page, dans des esquisses de l'audelà, le dernier mot de la poésie de nos Alpes 2. Les 2®, 3e et 4" Époques de Jocelyn, qui racontent le séjour à la Grotte des Aigles, au sommet des montagnes du Dauphiné, sont un hymne religieux de la nature, dont le charme et la variété égalent la grandeur : chant du printemps, de l'été, de l'automne et de l'Iiiver ; du matin, du midi et du soir ; de la nuit et du jour, de la sérénité et de la tempête. Voici un fragment du chant de la nuit :
0 nuit majestueuse, arche immense et profonde, Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde, Où tant d'astres en feu, portant écrit son nom, Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon, Et jusqu'aux infinis où leur courbe est lancée Porter ses yeux, sa main, son ombre, sa pensée ! Et toi, lune limpide et claire, où je crois voir Ces monts se répéter comme dans un miroir. Pour que deux univers, l'un brillant, l'autre sombre,
* Préface de Jocehjn.
* Pour lui chaque herbe était un rayon d'évidence, Un signe du grand mot où luit la providence.
Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans l'ombre ' !.
Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux,
Qui caressez la terre et parfumez les cieux ;
Et vous, bruit des torrents ; el vous, pâles nuages,
Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages. . . .
Ces pics aériens m'ont rapproché de vous ;
Je vous vois seul à seul, et j« tombe à genoux!
Et, après la prière, cette vue surnaturelle de la nature produit la véritable extase, comme dans cet autre passage :
Mon âme transparente absorbait la lumière, Et, sereine et brillante avec l'heure et le lieu. D'un élan naturel se soulevait à Dieu : Tout finissait en lui, comme tout y commence, Et mon cœur apaisé s'y perdait en silence.
Dès lors, l'espoir de l'éternité s'élève en s'orientant vers son gite divin :
Oui, dans les profondeurs des cieux où tu te voiles,
Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d'étoiles,
Il est, il est, ô Père, un suprême séjour
Que ta main comme un nid prépare au saint amour,
Des déserts dans tes cieux tout voilés de mystères,
Des cimes, comme ici, des grottes solitaires
Où les âmes en toi pour s'aimer s'enfuiront
Cette ascension de la poésie, que nous venons de faire longue et découpée, Lamartine l'accomplit d'un seul trait, presque dans tous ses paysages, parlant tour à tour le
1 Admirable paraphrase, et non prévue sans doute, de cette belle parole de la liturgie : Hune noclunum splendorem invisibilis regenerator accendi.
langage tles sens, du cœur et de l'àme ; passant, d'un souffle indivisible, de l'objet à l'image, de l'image au sentiment, du sentiment à la rêverie, et de la rêverie à l'idéal divin ; s'élevant parfois d'un seul coup d'aile de la beauté à Dieu. — A ce titre, n'est-il pas alpestre toujours, même en dehors des Alpes ?
La plus remarquable de ces ascensions est, ce me semble, ce qu'on pourrait appeler l'épithalame du printemps, au commencement de la 4" Époque. Nous y verrons à merveille les deux caractères , les deux fleuves de la poésie lamartinienne, la rêverie berceuse et l'enthousiasme jaillissant, (le Rhône et la Saône,) se pénétrer et se confondre.
(La Grotte, 6 mai 1834.)
Il est des jours de luxe et de saison choisie Qui sont, comme les fleurs précoces de la vie, Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs, Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs, Que d'une nuit d'orage on voit parfois éclore, Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore, Et dont, comme des fleurs, encor tout enivrés. On se demande après : « Les ai-je respires ? Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices? Et dans douze moments si courts tant de délices? » Aujourd'hui fut pour nous un de ces jours de choix :
Éveillés aux rayons du plus riant des mois
Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli, Ne pouvant contenir l'impatient délire Qui nous appelle à voir la nature sourire, Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour. Du printemps sur ces monis épier le retour.
Je passe la description de la fonte de la neige sous « le rayon rose », de tous les prismes brillants qu'elle offre à la lumière, de l'éclat, du murmure et de la division des mille filets d'eau qu'elle fait naître ;
L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,
Semblait tombe/ avec les célestes rayons,
Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,
Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
Du globe enseveli dans son premier hiver.
Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air :
Il soufflait des soupirs, il apportait des nues
Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues ;
Il caressait la terre avec de tels accords,
Il étreignait les monts avec de tels transports,
Il secouait la neige et les troncs et les cimes v
Avec des mouvements et des bruits si sublimes,
Que l'on croyait entendre, entre les éléments,
Des paroles d'amour et des embrassements.
Et, dans les forts soupirs qui semblaient les confondre.
L'eau, la terre, et le ciel, et l'éther se répondre.
Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir
Le poète fait alors miroiter, sous son pinceau, les premiers mouvements de la feuille, des arbres et des oiseaux, de l'essaim des insectes et des papillons, et de ces poussières de vie que le printemps fait éclore dans un mélodieux bourdonnement, et il poursuit :
Oh ! que n'eût enivré l'ivresse universelle
Que l'air, le jour, l'insecte, apportaient sur leur aile?
Oh ! que n'eût réchauffé cette haleine des airs
Qui tiédissait la neige et fondait les hivers?
La sève de nos sens, comme celle des arbres,
Eût fécondé des troncs, eût animé des marbres ;
Et la vie, en battant dans nos seins à grands coups,
Semblait vouloir jaillir et déborder de nous
Nous restions des moments, sans parole, à l'êver
Mais toute la montagne était la même fête
Et chaque iieure du jour en sa magnificence,
Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,
A la grande harmonie ajoutait un accord,
A nos yeux une scène, à nos sens un transport.
Enfin, comme épuisés d'émotions intimes,
L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assîmes.
La description reprend, et leur cœur, d'abord muet de
plénitude, finit par déborder en un dialogue enflammé.
L'un dit :
Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre ;
Elle voudrait créer une langue de feu
Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu.
L'autre répond :
Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour, Des élans de désirs, des étreintes d'amoiu- Capables d'embrasser Dieu, le temps, l'espace, Et pour les exprimer ma langue était de glace. Cependant la nature est un hymne incomplet, Et Dieu ne reçoit pas l'hommage qui lui plaît Quand l'homme, qu'il créa pour y voir son image, N'élève pas à lui la voix de son ouvrage ; La nature est la scène et notre àme est la voix. Essayons donc, aini, comme l'oiseau des bois, Comme le vent dans l'arbre ou le flot sur le sable. De verser à ses pieds le poids qui nous accable, De gazouiller notre hymne à la nature, à Dieu : Créons-nous, par l'amour, prêtres de ce beau lieu ! Sur ces sommets brillants son soleil le proclame, Proclamons l'y nous-même et chantons-lui notre âme !
Et ils chantent en effet ce sublime cantique de Jocelyn et de Laurence, et la poésie, commencée sur la terre, s'achève aux portes du ciel.
De cette conception ascendante de la poésie, dont il donne de si admirables exemples, Lamartine n'est pas sans avoir formulé la théorie. C'est dans Jocelyn (3^ époque), au sein des Alpes, que se trouve cette belle élévation sur le mystère de la beauté :
Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème !
Qui sait d'où tu descends? Qui sait pourquoi l'on t'aime?
que le poète termine par l'exclamation célèbre qui trace d'un jet toute son esthétique : « L'habitante est plus belle ! » — L'habitante, l'âme, dans la nature, c'est la pensée de Dieu*.
Il est un chapitre du Cours de Littérature où Lamartine expose sa thèse d'une façon bien significative : le 167* et dernier Entretien « sur la Poésie ». Il cherche précisément où est la poésie du paysage. Elle n'est pas notamment dans une plaine uniquement fertile et agréable aux seuls yeux du- laboureur ; ce n'est pas l'utile qui constituela poésie. « Mais vous approchez des Alpes », continuet-il, — et vous allez le voir parcourir en arpèges émus tout le clavier de l'admiration, — a mais vous approchez « des Alpes, les neiges violettes de leurs cimes dentelées « se découpent, le soir, sur le firmament profond comme « une mer ; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule « comme une voile émergeant sur l'Océan de l'espace « infini ; les ombres glissent de pente en pente sur les « flancs des rochers noircis de sapins ; des chaumières « isolées et suspendues à des promontoires, comme des « nids d'aigles, fument du feu du soir, et leur fumée « bleue se fond en spirales légères dans l'éther ; le lac « limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit « dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil
K couchant dans son miroir des milliers d'étoiles,
« maintenant visibles , flottent comme des fleurs aqua-
^ Et puis il s'élevait une seule pensée.
Comme une pyramide au milieu du désert.
(L'Occident. Harmonie.)
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« tiques de nénuphars bleus sur les lanies; le firmament « semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce coin de « terre ; l'âme la quitte, elle se sent à la hauteur et à la «. proportion de s'approcher de son créateur presque « visible ; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, per- « dus ici-bas, et qu'elle espère, avec la certitude de (( l'amour, rejoindre bientôt dans la A'allée éternelle ; elle « s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit ; « elle croit parce qu'elle voit, elle prie, elle adore, elle « se fond comme la fumée bleue des chalets, comme le « bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de « ces étoiles dans l'éther, avec la divinité du spectacle.
« Voilà la poésie du paysage ! — poursuit-il. Je vous « défie de parler en sa présence le langage vulgaire. La « poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous « submerge, l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, « le silence ou les vers sont seuls à la mesure de vos « émotions ».
La faculté de gravir, avec une aisance et une ampleur sans rivales, tous les échelons de la poésie, a permis à Lamartine de réaliser la poésie intégrale, et en a fait un poète unique. — et Je ne le compare pas, disait Alexandre Dumas, je le sépare. »
Elle en a fait de même un poète universel, n'appartenant à aucune école, et les réunissant en quelque sorte toutes en lui. — Cla.s.sique, il l'est par l'harmonie de son vers et par l'expression la plus sublime des idées générales ; romantique, par l'accent le plus ému du sentiment
personnel ; descriptif et naturaliste, dans la mesure qu'il convient de ne pas dépasser ; impressionniste, par sa recherche et sa traduction de la pleine lumière ; psychologue, par la pathétique analyse du cœur qui se déploie dans Jocelyn; pessimiste, juste assez pour appliquer avec une dextérité souveraine le remède de l'immortalité.
Et symholiste, qui l'a été mieux quô lui? N'a-t-il pas donné au style les ailes de l'esprit? n'a-t-il pas extrait de son âme et versé dans la nôtre cette essence de la poésie qui consisterait à suggérer plus qu'à exprimer? n'a-t-il pas entendu et fait parler l'intimité des choses? Les néo-symbolistes, qu'ajoutent- ils, sauf une rêverie indistincte, pour emprunter leur langue, d'inintelligibles accouplements de mots ou d'étranges applications de la couleur à la parole? — Et si l'on me nomme encore les néo-idéalistes, les fabricants « d'au delà », les chercheurs d'irréel, que n'en reviennent-ils simplement à cette voie lactée de l'idéal, si merveilleusement constellée par Lamartine?