LE SECOXI) VOYAGE EX ORIENT
vers sont la musique de l'âme; la musique de Lamartine fera encore vibrer toutes les cordes de la sensibilité humaine que la musique de Rossini sera depuis longtemps démodée, oubliée dans les archives de l'archéologie musicale.
La traversée des voyageurs de YOronte se passa ainsi ; trop courte au désir de mon père.
Aussitôt à Constantinople, Lamartine fît demander une audience au Sultan par le grand vizir Reschid Pacha.
ï Le jour de la réception arrivé, a écrit Lamartine, je me rendis avec M. de Chamborant et M. de Champeaux, mes deux compagnons de voyage, au palais de l'ambassadeur de France, à Péra, où les voitures de la Cour impériale nous attendaient pour nous conduire, par la route des collines, à l'audience du Grand Seigneur, qui devait avoir lieu dans un de ses kiosques solitaires, accessible à ses seuls confidents. »
Lamartine commença par prononcer un petit discours très étudié et très réfléchi qui fut traduit par Reschid Pacha. Abd-ul-.Medjid répondit avec la plus grande affabilité et la meilleure grâce au fondateur de la République française.
L'illustre voyageur présenta ensuite ses amis au Sultan :
« Voici, lui dit-il, M. de Chamborant et M. de Cham-
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peaux, deux de mes compatriotes et de mes amis particuliers; l'un, ancien militaire; l'autre, occupé d'études agricoles et économiques, qui se destine à la carrière politique; tous deux hommes faisant honneur à leur pays par leur caractère et leur mérite. Ils croiraient avoir perdu la partie la plus intéressante du voyage qu'ils ont entrepris avec moi, si, en visitant l'Orient, ils n'avaient pas vu le jeune souverain qui attire en ce moment l'intérêt de l'Europe civilisée,, et qui se consacre à effacer les barrières que les préjugés avaient mises entre deux mondes. »
« Abd-ul-Medjid, ajoute-t-il, accueillit du geste et du regard mes deux amis avec la même grâce et le même empressement qu'il avait montrés envers moi. L'un et l'autre, par l'entremise de Reschid Pacha, échangèrent quelques paroles avec le Sultan. »
Après l'audience, par une faveur sans précédent, Lamartine et ses compagnons furent admis à suivre le Sultan dans une revue qu'il allait passer de ses écoles militaires. Ils furent très étonnés de la forte instruction que semblaient avoir tous les jeunes gens examinés , et le Sultan parut beaucoup jouir de cet étonnement flatteur.
Aux approches du soir, les voyageurs retournèrent à leur navire où ils n'avaient pas cessé d'habiter. Mon père était de moins en moins disposé à regretter son voyage. Etre présenté à Constantinople à un sultan, par un Lamartine, cela n'arrive pas à tout le monde en effet, et ne se voit pas tous les jours !
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Le lendemain, Lamartine donna l'ordre de lever l'ancre pour Smyrne. Il était impatient de connaître cette propriété où, bientôt peut-être, il allait se retirer pour toujours. En effet, il avait eu cette pensée qui amena sous sa plume une page sublime que je veux citer :
« Je quitte sans regret les affaires publiques, parce que je ne m'y suis jamais mêlé dans la pensée de faire des hommes ou des événements l'instrument de ma fortune, de ma puissance ou de ma renommée; elles n'ont jamais été pour moi qu'un fardeau imposé par ce que j'ai cru un devoir du patriotisme ou de l'opinion, un service onéreux à rendre à la vérité ou à la patrie. Je bénis le jour qui m'en décharge. Si mon pays ne veut plus de moi, je ne lui reproche ni injustice, ni inconstance, ni ingratitude; je le remercie de me congédier, et je passe avec joie au service d'un meilleur maître, auquel je désire consacrer mes dernières années dans la solitude, dans la contemplation et dans la confession du peu de vérités qu'il est donné à l'homme d'entrevoir d'ici-bas.
« C'est le soir que la lampe du sanctuaire et du foyer intérieur s'allume, que la fumée monte des hauts lieux, et que la terre, où tout fait silence, ressemble à un encensoir balançant devant l'àme universelle et devant le Dieu caché, les actes de foi, les hymnes et les parfums de sa création.
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« J'ai élé le bruit et le mouvement pendant quelques heures, je serai le silence et l'hymne à mon tour. Un peu de ce siècle porte mon nom, c'est assez; c'est l'heure de se taire , de disparaître et de se préparer au grand pas de l'éternité. «
En copiant ces lignes, je sens mon âme remuée par une émotion profonde et salutaire.
Je dirai à mon tour : Grâce à Dieu et à cause de mon père, un peu de Lamartine porte mon nom, c'est assez! C'est assez pour avoir eu son rayon d'honneur ici-bas.
Aussitôt à Smyrne, Lamartine prépara sa caravane pour se rendre à sa terre de Burgaz-Owa, où il devait s'installer pendant quelque temps avec madame de Lamartine, M. de Champeaux et mon père.
Dès qu'il y fut arrivé, il voulut explorer sa concession; on décida que madame de Lamartine resterait au point central, et que l'illustre concessionnaire, lui laissant M. de Champeaux comme compagnon, partirait pour quelques jours, emmenant mon père qui avait quelque compétence agricole, et quelques agents attachés à son exploitation. Le soir, on coucherait dans les villages les plus rapprochés où l'on était sûr de trouver l'hospitalité la plus respectueuse.
Lamartine, dans la relation de son voyage, raconte les fréquentes conversations qu'il a eues avec mon père peu-
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dant cette pérégrination, tantôt sur des sujets agricoles , tantôt sur des sujets philosophiques.
Mon père, de son côté, m'a laissé dans ses notes les impressions qu'il a éprouvées pendant cette course si intéressante.
Voici un passage qui m'a paru digne d'être cité.
« J'avais souvent entendu dire à M. de Lamartine, quand je lui parlais des injures du journalisme et des diatribes de ses adversaires politiques :
« Tout cela me touche peu, n'arrivant point à ma conscience. Je suis bien tranquille; la lumière se fera un jour sur ces faits; et l'histoire en relèvera le plus grand nombre à mon honneur, quand le moment de son impartialité sera venu. Mais il y a un reproche que je me suis vivement fait à moi-même malgré le silence de tous sur ce point. J'en ai demandé pardon à Dieu, car j'ai péché ce jour-là par vanité, par orgueil, sans me souvenir de ce que je devais à la patrie , et quoique ma faute n'ait eu aucune espèce d'influence sur les événements de la Révolution, je n'ai point pour cela cessé de me la reprocher. »
« Malgré mon intimité avec cet homme illustre, il m'avait été impossible de préciser dans mon esprit la faute à laquelle il faisait allusion, et je n'avais jamais osé le sonder sur ce point. L'occasion me parut favorable. A'ous étions absolument seuls; personne ne pouvait nous entendre ; les plus nobles épanchements venaient de déborder de son grand cœur dans le mien. J'osai le questionner. M. de
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Lamartine me répondu par la confession la plus complète et selon moi la plus honorable :
u Vous vous rappelez, me dit-il, comment la question u du droit de réunion fut posée à la Chambre des députés à la veille de la chute de Louis-Philippe, par l'opposition ; comment ce droit fut contesté, et que pour constater jusqu'à quel degré de violence le gouvernement a pourrait aller, l'opposition organisa le fameux banquet. a La veille de ce jour décisif, le 2-2 février, il y eut chez Durand une réunion des principaux membres de l'op-
■ position à laquelle j'assistai, ainsi que M. Odilon Barrol. « On examina la convenance qu'il pouvait y avoir à pousser « les choses à l'extrême, en assistant au banquet quand on « y avait poussé la population tout entière. M. Barrot et « quelques autres déclarèrent que l'épreuve avait été déjà « poussée trop loin, et qu'ils n'iraient pas au banquet. Je « crus sans doute que ces hommes cédaient à quelque « sentiment de pusillanimité en face du danger, plutôt « qu'à un sentiment réfléchi de patriotisme, et moi, égaré » par la fausse grandeur d'un courage physique toujours « facile, je déclarai qu'il n'était plus temps de reculer, et
■ qu'alors même que je serais abandonné de tous, j'irais u seul au banquet.
« Je reconnais que, dans cette circonstance suprême, j'ai • eu tort, et je m'en accuse avec amertume. J'ai été animé « par un sentiment trop personnel, pour qu'il ne fût pas « coupable. Tranchons le mot, j'ai succombé à une tenl.i- . tion de vanité, d'orgueil. M. Odilon Barrot, en recu- « lant, a fait un acte de patriotisme, il a pleinement fait « son devoir; depuis ce jour il a beaucoup grandi dans « mon estime.
« Au reste, ajouta M. de Lamartine, par des circon-
■ stances indépendantes de ma volonté, je n'allai point à