‹ Lamartine inconnuChapitre 9 sur 50 · LE SECOND VOYAGE EX ORIENT · texte numérisé non relu

LE SECOND VOYAGE EX ORIENT

1 depuis bien des années gravés dans ma mémoire; si elle venait à trébucher, j'espère que vous me soufflerez. Ce « sont les Adieux à la mer! »

u Quand j'arrivai à la quatrième strophe, il me fut impossible de retrouver le cinquième vers, et je recommençai en priant l'auteur de m'aider. Cette fois comme la première il demeura muet.

« — Comment, lui dis-je, c'est comme cela que vous a venez à mon aide?

« — Pourtant, répondit-il, c'est plutôt la mémoire que « la bonne volonté qui me manque ! Je n'ai jamais pu « retenir un seul de mes vers. J'aurai plus tôt fait de vous * en composer cent que de vous en redire un seul ! »

« En effet, il essaya vainement; et, à nous deux, il nous fut impossible de recomposer ce vers si doux :

N'a rêvé que l'onde et les bois !

qui termine la strophe en question, que voici complète :

Ali! berce, berce, berce encore, Berce pour la dernière fois, Berce cet enfant qui t'adore Et qui depuis sa tendre aurore X'a rêvé que l'onde et les bois !

« — Il y a cela de singulier cependant, ajouta M. de « Lamartine, c'est que j'ai la mémoire chargée des vers « d'autrui. »

« Pour le prouver, cet homme d'un esprit d'ordinaire si grave et si sérieux se met à exhumer de sa mémoire où ils étaient ensevelis depuis bien des années, une foule de vers bouffons et galants, de toutes les tailles, de tous les calibres et de toutes les sources.

u — Voilà, me dit-il en riant quand il fut las de cet u exercice extraordinaire, mou répertoire de jeune homme * et de garde du corps épuisé. Depuis, il est vrai, il m'a été impossible de confier de nom eaux vers à ma mémoire, u II n'en est pas de même de la musique; toute celle qui « me frappe, je la retiens sans le moindre effort, sans le u vouloir! »

u Et il se mit à fredonner quelques airs de musique italienne que nous avions entendus ensemble l'hiver précédent. Puis, sa voix s'animant par degrés, il reproduisit d'un timbre vibrant, large, harmonieux, sonore, les plus beaux passages des opéras de Rossini. Il les rendit avec tant d'expression et de goût qu'il me fut impossible de contenir jusqu'à la fin ma surprise et mon admiration.

u — Vous vous étonniez à l'instant, lui dis-je, de me u voir réciter des vers, permettez qu'à mon tour je « m'étonne et vous félicite de votre voix magnifique et « de votre beau talent de musicien. C'est le cas ou jamais « de dire que la musique est la sœur de la poésie.

u — Ne soyez point si prompt à me louer, mou cher « ami, répliqua M. de Lamartine. Je ne sais pas une note,

> je ne connais pas un instrument, et, quoique je me sois essayé sérieusement à jouer de la flûte, je n'ai pu par-

> venir à en tirer un son. Mais j'ai une admiration si pas- « sionnée pour la belle musique que je la place au-dessus a de tout et que je donnerais tous mes poèmes pour une u seule phrase des chefs-d'œuvre de Rossini. »

Heureusement qu'un pareil échange était impossible. El puis, à vrai dire, je crois que s'il eût été faisable, Lamartine lui-même aurait peut-être hésité au dernier moment! Les

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