LE SECOND VOYAGE EN ORIENT
u Elle n'avait pas désiré le pouvoir pour son mari; elle le subit comme un devoir et le quitta sans amertume comme une délivrance. Essayer de dire tout le bien qu'elle ;i fait serait impossible; d'ailleurs, la charité chrétienne craint la louange, et ce serait mal connaître Madame de Lamartine que de penser qu'on pourrait lui plaire en déchirant le voile de modestie dont elle entoure toutes ses bonnes œuvres.
« Mais insensible aux séductions du pouvoir, elle ressentait vivement les outrages jetés à la face de son mari par ceux-là mêmes qui la veille le courtisaient le plus platement. Ces outrages pouvaient glisser sur l'âme bronzée de l'homme supérieur, ils entraient comme un glaive dans le cœur de sa noble femme. »
Plusieurs publications ont déjà confirmé ce jugement de mon père sur Madame de Lamartine. La production de quelques lettres que j'ai en main va bientôt en apporter la confirmation définitive.
Mon père partit de Smyrne quelques jours avant ses illustres compagnons. La veille de son départ, il eut un long entretien avec Lamartine, qui lui dit affectueusement : « — Mon cher ami, avant de nous quitter, je voudrais bien avoir quelque chose de vous. Donnez-moi votre canne, qui me convient.
« — Avec bonheur, répondit mon père; mais ne serai-je pas payé de quelque retour?»
Pour toute réplique Lamartine lui serra affectueusement la main. Mais le jour suivant, dans l'après-midi, au moment de la séparation définitive, voici comment mon père raconte ce qui se passa :
u Après .noir remercié Madame de Lamartine de tontes ses bontés pour moi ot avoir donné au pauvre If. deCham-
peanz une poignée de main, qui devait être la dernière, j'entrai < boz If. de Lamartine. Il me chargea d'hommages au Sultan pour le cas invraisemblable où je serais admis à le revoir, en tout cas d'instructions pour les ministres du Divan, et en particulier pour le grand vizir, Reschid Pacha. Il m'annonça que dans une caisse qu'il venait de faire porter à mon bateau se trouvaient deux objets : l'un, destiné au Grand Seigneur, la France monumentale, magnifique in-folio, en quatre volumes illustrés, dorés sur tranche et reliés en peau de chagrin ; l'autre, un buste en marbre, destiné à Reschid Pacha.
u Enfin, au moment où je sortais de ses bras, fort attendri de tous ses affectueux sentiments et de ses tendres embrassements, il me dit :
« — Je vous ai enlevé votre canne, permettez-moi de k la remplacer par ces deux petits pistolets que j'ai con- « stamment portés sur moi pendant les trois mois du goua vernement provisoire ; il me serait impossible de les a remettre entre des mains plus dignes et plus dévouées.
« — Oui, lui dis-je, vous pouvez compter qu'ils seront transmis, de génération en génération, dans ma famille, non seulement comme le souvenir d'une illustre amitié, mais comme une relique sacrée du génie, de la gloire et de la vertu. »
La parole de mon père ne sera pas démentie. La relique est là dans la vieille demeure de famille, à côté des objets militaires les plus précieux, puisqu'ils sont les souvenirs de ceux qui ont le plus contribué à honorer notre nom.
LK SECOX'D VOVACE EX ORIENT. V7
C'est une relique authentique! En effet, à la page 2(17, livre vingtième des Mt: moires politiques, on lit :
« Lamartine (pendant le gouvernement provisoire) ne prenait aucune précaution, quoiqu'il sût que de mauvais desseins veillaient jusqu'à sa porte. Il sortait à toute heure de la nuit et de jour, seul, à pied, sans autres armes qu'une paire de pistolets sous son habit. »
Peu de jours après le départ de mon père pour la Russie, par Constantinople, les autres voyageurs s'embarquèrent pour rentrer directement en France.
Ce retour fut marqué par une circonstance des plusdouloureuses. Pendant la traversée, .\I. de Champeaux, atteint d'un accès de fièvre pernicieuse, mourut pendant que Madame de Lamartine était elle-même gravement malade. Dans la relation de son second voyage en Orient, Lamartine raconte sa cruelle émotion entre le lit de sa femme et le cercueil de son ami dévoué.
Cette relation parut d'abord par livraisons dans les Foyers du peuple, journal purement littéraire, qui succéda au Conseiller du peuple, publication politique, dont j'ai cité de très beaux passages.
A propos des Foyers du peuple, on me permettra de rappeler ici une circonstance qui se lie étroitement à mon sujet.
Un jour, pendant la publication de son voyage, manquant d<> copie pour une de ses livraisons, Lamartine demanda à mon père s'il avait quelques notes sur Malte. Et sur sa réponse affirmative, en ayant pris connaissance, il lui proposa de les lui emprunter; et c'est ainsi qu'elles lurent intercalées dans l'Annexe 2 de décembre 1851, à la fin du livre III du Voyage.
Elles étaient précédées des lignes suivantes de Lamartine :
u Le soir, nous reprîmes la route d'Achmed Seded, étonnés et ravis des examens rapides de notre nouvelle possession.
u II fut question dans notre entretien de la nuit des notes que le voyageur prend, avant de s'endormir, sur ce qui l'a frappé dans sa journée de terre ou de mer. Ces notes, échos des impressions naïves, diffèrent autant que les caractères et les habitudes d'esprit de chacun des voyageurs qui les inscrivent. Je lus à nos amis quelques pages ébauchées des miennes. J'avais oublié Malte et Syra, deux des points les plus pittoresques et les plus intéressants de la Méditerranée.
a Nous demandâmes à M. de Chamborant de nous lire quelques passages de ses notes de voyageur, écrites au branle du cheval dans le désert ou du roulis du vaisseau sur les vagues. Sa modestie résista longtemps. Il n'avait, disait-il, écrit que pour lui, sans prétention et avec une complète insouciance de l'œil du public. Ses notes n'étaient que les confidences intimes d'impressions fugitives, gravées seulement pour l'œil d'un père, d'une femme, d'un fils, et destinées aux douces réminiscences de la famille.