MOX CHER AMI
« Voyez vite ces messieurs; rien n'est acceptable pour « moi du plan proposé.
< Je ne puis sortir du mien : un journal non politique
« une fois par mois. Tout le reste serait une aventure .. et an-dessus de mes forces financières, physiques et .- morales.
« .le ne puis pas même délibérer.
ce Reprenez les négociations exclusivement danslestermes
de Monceau.
ce Adieu et remerciements! J'aurai dix mille francs le m 15 janvier pour tout commencer.
■ Je réponds à .11. Mirés en refusant toutes les inaccep- « tables propositions qu'il me fait.
« Tout est fini; chacun chez nous.
Adieu, très pressé, vite un mot!
« Amitiés et reconnaissance à M. Pradié, je serais heuo reux s'il voulait m 'aider en tout genre. L'affaire toute ce seule ira bien, mais lentement et sûrement.
« J'ai passé l'âge des témérités.
Mon père s'acquitta de son mieux de la mission qui lui était ainsi confiée. Mais les négociations n'allaient pas très vite, et mon père, en ayant signalé les difficultés, reçut quelques jours après le petit mot suivant, mot absolument confidentiel, traitant d'un sujet délicat et capable, dans certain passage, d'éveiller peut-être les susceptibilités de quelques-uns; je le livre cependant tel qu'il est, parce que je ne veux pas, en triant la correspondance, détruire moimême toute la portée de sa publication. J'espère bien que, si par hasard quelque journaliste venait à me lire, il aurait encore plus d'esprit et de justice que de susceptibilité.
APRES LE COl'P D'ETAT. 93
« Monceau, 8 janvier 1852.
« Mon cher ami,
« Ne pensez plus à M***, et ne le regrettez pas pour « moi.
« Rien n'est acceptable de ce côté; je vous le dis pour « vous seul, en con6dence absolue. Ne vous fiez non plus « que tout juste à tout autre.
« Je vous tiendrai, à mon arrivée, au courant de tout « ceci. Il faut agir seul et sans abandon avec tous les « hommes de la Presse. Je vous trouve un peu confiant « pour un homme d'expérience.
« Du reste, MM. X. et Z. sout deux honnêtes gens; mais « leur affaire n'est pas mon affaire.
« Sachez-le d'un mot.
" A revoir, vers le 16 ou le 20. Et en attendant, silence « près d'eux.
Néanmoins, après de longs pourparlers, la fondation du Civilisateur finit par aboutir, et Lamartine envoya à mon grand-père le premier numéro de sa nouvelle publication, avec la dédicace suivante :
A M. de Chamborant (Alexis) , hommage de l'auteur.
Le Civilisateur a duré jusqu'en 1856, époque à laquelle il a été remplacé par une publication de même genre qui, sous le nom de Cours de littérature, a donné périodiquement pendant dix ans des Entretiens littéraires où l'on
94 LAMARTINE INCONNI .
trouve nombre de beautés de premier ordre et l'exposition la plus lumineuse des sentiments ou des vues du grand homme.
Fixé sur la direction à donner à son activité littéraire, Lamartine s'occupa cncrgiquement de tirer parti de sa concession d'Asie Mineure. En affaires, son imagination restait d'une surprenante fécondité. Elle avait mille ressources : si les espérances qu'elle lui suggérait, hélas! n'étaient souvent que des illusions, elle l'empêchait du moins d'être jamais découragé, et, dans ses lettres comme dans ses discours, il maniait les chiffres avec la plus étonnante facilité.
Dans les premiers temps, au lieu de lui rapporter, sa concession d'Orient ne fit que lui coûter ; l'idée de l'exploiter par une association de petits capitaux n'ayant pas abouti, il avait cru devoir emprunter quatre-vingt mille francs qui tombèrent autant dire eu pure perte. Enfin, vers avril 185:2, il fut abouché avec une Société de capitalistes anglais qui paraissaient disposés à se mettre en son lieu et place, dans l'exploitation de sa propriété.
La lettre suivante, qui n'est pas adressée à mon père, mais qui lui avait été confiée comme document d'affaires, et que j'ai retrouvée dans ses papiers, donnera une idée de la précision avec laquelle Lamartine traitait les questions de chiffres. Il s'agit évidemment des négociations avec la Compagnie anglaise.
« Paris, 13 avril 1852.
« Monsieur,
u 1° Voici tout ce que j'ai en documents;
« 2" L'emprunt que je cherche pour aller à Smyrue est « de 30,000 francs seulement.
a II est exclusivement destiné :
« 1° A payer mon voyage, 4,000 francs ; 2° A acheter deux troupeaux de moutons de plus de a mille moutons, 14,000 francs;
« 3° A organiser mes pêches de sangsues dans mes
« eaux, pouvant, m'assure-t-on là-bas, donner de 30 à
« 35,000 francs par an, 12,000 francs, total : 30,000 francs.
Je viens de refuser à Smyrne 4,000 francs de la pêche
ti d'un de mes étaugs.
« Faute de ces 30,000 francs, je ne puis ni aller, ni « organiser ces deux produits d'un au ou deux.
« Je rembourserai au besoin :
ii 15,000 francs à mon retour, au commencement de « 1853;
« 15,000 francs en novembre 1853.
« Vous en savez, Monsieur, autant que moi.
ii Je travaille ici à deux choses :
« 1° A vendre ma principale terre de Monceau, près a Màcon, qui, charges payées, me laisserait 2 ou 300,000 fr.
à employer à Smyrne;
« 2° A fonder ici une publication non politique d'inu struction populaire qui me donnerait d'assez beaux « produits de mon travail. Elle se fonde assez bien.
u Voici deux prospectus.
ci Mille affectueux compliments.
ii Lamartine. »
96 LAMARTINE IXCONNU.
Mon père était intimement mêlé aux préoccupations de son illustre ami au sujet de Hurgaz-Oua. Ils en causaient chaque jour, et Lamartine, qui avait la plus grande confiance en lui, finit par lui demander de rédiger un projet de traité, dont il avait souvent indiqué devant lui les lignes principales et qui servirait de bases aux négociations avec la Compagnie anglaise.
J'ai retrouvé ce projet de traité dans son enveloppe; rien ne peut mieux donner l'idée de l'importance de la propriété et des espérances primitives du concessionnaire.
Il est écrit de la main de mou père.
L'enveloppe porte la suscription suivante de la main même de Lamartine :
Bases rédigées par M. de Chamborant, sur Burgaz-Owa . — 1852 (1).
Ce projet de rétrocession n'était pas fait pour complaire à la Porte. En outre, les clauses que Lamartine avait tenu à y voir formulées n'étaient faites pour séduire ni le gouvernement ottoman, ni les capitalistes anglais. Ceux-ci, en outre, ne pouvaient se faire à l'idée de l'emprunt immédiat de 30,000 francs déclaré indispensable par Lamartine.
Les négociations étaient donc très difficiles avec l'Angleterre, et les difficultés ne semblaient pas s'aplanir par
(1) Voir à l'Anneie, document E.
correspondance. Lamartine ne pouvant quitter Paris à ce moment, il fut convenu que Madame de Lamartine, qui était Anglaise et qui avait conservé dans son pays les plus hautes relations de famille et de société, irait à Londres, accompagnée par mon père, à qui elle ferait ouvrir toutes les portes nécessaires pour suivre utilement les affaires de son mari .
Au mois de mai, mon père partit donc pour Londres avec Madame de Lamartine et reçut l'accueil le plus déférent et le plus cordial de tous les parents et amis de l'illustre voyageuse.
Il se mit en rapport avec les représentants de la Société de capitalistes, et négocia avec eux pendant plusieurs semaines.
Les exigences de Lamartine leur paraissaient excessives; ils trouvaient, par exemple, que le fameux prêt de 30,000 francs pour permettre le voyage de Smyrne serait une avance insuffisamment rémunératrice. D'autre part, ils discutaient sans fin sur la manière dont seraient faits les payements qu'ils auraient à verser dès l'origine, et ils voulaient obtenir la faculté de les solder, non pas en numéraire, mais en actions de leur propre Société.
Lue correspondance très suivie fut échangée entre Londres et Paris. Mon père transmettait toutes les objections et toutes les propositions subsidiaires. Lamartine lui répondait aussitôt avec la plus grande netteté. J'ai retrouvé trois de ces réponses qui se suivent très rapidement, étant des 20, 23 et 25 mai. Si on les rapproche de la lettre du 13 avril, écrite à un homme d'affaires et que j'ai citée plus haut, elles achèvent de prouver la décision et la persistance
de Lamartine dans les mêmes combinaisons financières.
Mlles prouvent aussi combien, pour aboutir, il y avait à surmonter de difficultés de toutes sortes, autant dire insurmontables.
Voici la première lettre :
« Paris, 20 mai 1852.
a Mon cher ami,
« Merci de tant de mandats si bien remplis!
« J'attendrai votre lettre isolée pour répondre à ces « messieurs.
k Si on me prête les 30,000 francs, je n'ai aucune u objection à me charger sur cette somme de mener et « ramener M. ***, mais je ne pourrais plus partir que le « 25 août. J'ai pris trop d'engagements de travail ici depuis « vous. Cependant, si l'affaire générale tenait à cela, on ■■'■ verrait encore.
« Mais le 29 août pour partir de Marseille et arriver le u 7 septembre à Smyrne, me parait la chose faisable. Je « serai de retour à Màcon le 29 octobre.
« Je voudrais les 30,000 francs, remboursables par moi :
ii 1° 15,000 l'année prochaine;
a 2° 15,000 l'année 1854.
k Souvenez-vous de cela et le plus tard dans l'année « qu'on pourra.
« J'admets les 8,000 pour frais de deux rapporteurs.
« J'envoie votre lettre à l'instant à Mme de Chamborant.
« J'irai la voir demain.
a Prenez bien votre temps, et engagez Madame de Lamar- « tine à prolonger pour sa santé. Si elle a besoin d'argent, « je lui en enverrai.
« Mais tâchez de me rapporter vous-même les 30,000 fr. , « le plus en argent possible ; le reste en crédit sur Smyrne.
u J'ai dîné hier avec Couturier, qui voudrait assez
1 fondre sa concession à la mienne; mais je crois cela « prématuré pour moi.
. La politique est aigre et criarde; mais rien de grave.
a Lamartixe. »
Mon père ayant répondu qu'on proposait à Lamartine des actions au lieu d'argent, celui-ci riposta immédiatement :
« Paris, 23 mai 1852.
a HIOX CHER AMI,
Je suis bien touché des peines que je vous donne et a pénétré des bonnes intentions de AI. ***; j'aimerais à a associer ma fortune à la sienne, et je crois qu'avec un a capital de 5 à 600,000 francs seulement nous arriverions « à de grands résultats en peu d'années. Mais le présent me » domine. Je ne puis accepter à aucun prix les propositions éventuelles dont vous me parlez ce matin. • Le sine gua non pour que j'aille cet été là-bas est : « i° 30,000 francs pour mon voyage. Je ne puis le faire
- utilement à moins ; car paraître là-bas et ne pas agir un
- peu sur ma terre, c'est me perdre de considération et de crédit à Constantinople. Je consentirais volontiers à
■ payer sur les 30,000 francs le voyage de ces messieurs, soit environ 6,000 francs.
a 2° Que ferais-je d'actions que je ne saurais le lende- > main comment placer pour les convertir en argent néces- :. saire à ma propre exploitation et à payer les 80,000 fr. . que j'ai déjà empruntés pour mes frais? De l'argent réel a ou rien : c'est la condition de bon sens pour moi avant
■ d'engager une chose peut-être féconde, et qui sera « bientôt ma seule fortune.
a Je n'ai que le temps de vous dire cela et vous serrer
■ la main. En résumé, si je vais là-bas, et rien ne se peut
10o LAMARTINE INCONNU.
> faire si je ne vois pas 30,000 francs, non en crédit r qu'on me refuserait peut-être une fois armé là-bas,
mais en crédit réel et réalisable sur Paris.
« Mon départ le "29 août.
a Plus tôt je ne peux plus. Je viens de me lier par du « travail.
Mon voyage, si je ne touche pas 30,000 francs préala- « blement (comme emprunt), me ruinerait pour plus de a 80,000 francs. Je vous l'expliquerai.
u Adieu et amitiés.
Mais on objecte encore, à Londres, que M. de Lamartine, entraîné par des difficultés de finances, pourrait bien dépenser les 30,000 francs ailleurs qu'en Orient, et que d'ailleurs sa présence là-bas n'est peut-être pas indispensable ; mon père l'en prévient courrier par courrier, et, avec la même rapidité, Lamartine lui adresse cette troisième lettre :
« Paris, 25 mai 1852.
« Mon cher ami,
« 1° Je ne puis pas délibérer sur l'absolue impossibilité « de faire un voyage sans les 30,000 francs.
a 2° Il est si faux que ce soit pour les employer ici à « mes affaires que je propose à ces messieurs d'en con- ■ trôler l'emploi, jusqu'au dernier centime, dans mes « affaires agricoles et autres, à Smyrne et eu voyage.
« Que répondre à cela?
« 3° Je crois que, sans moi, on aura bien des difficultés « à Smyrne et à Constantinople. Xéanmoins, si ces mes- « sieurs le veulent, je vais leur envoyer M. Roland, mon « fondé de pouvoir, qui a été faire pour moi l'opération de
« la concession et qui connaît le grand vizir Reschid
■ Paclia. Je payerai d'ici moi-même son voyage de 6,000 fr. « environ, si ces messieurs ne veulent pas le payer. Qu'ils
■ m'écrivent le jour où il devra les rencontrer à Londres
■ pour partir. Je suis tellement convaincu que le voyage « me ruinerait sans les 30,000 francs, que j'en ai parlé « avant-hier d'avance à Roland.
« Quant à la question d'être payé en actions , élucidez- « la mieux; ce serait une illusion fatale, si elle était résolue .. comme on parait vouloir la résoudre. Je recevrais, dit-on, « des actions de la main gauche et je les remettrais de la ■■■ droite au gérant qui me les convertirait en argent; bien, « s'il y avait effectivement de l'argent dans la caisse de la ' Société; mais s'il n'y en avait pas, je recevrais des mor- « ceaux de papier sur moi-même ne pouvant me servir à ' aucun usage, et j'aurais néanmoins aliéné ma propriété. . Cela ne se peut pas.
« Il faut que la Société s'engage à me convertir les ■< actions qu'elle me donnerait en argent, sous peine de ■< résiliation ipso facto du contrat.
« Adieu et amitiés.
« Lamartixe. »
Post-scriptum de la main du général C allié :
« Mon cher ami, M. de Lamartine m'a prié de passer -< chez vous pour voir votre fils, mais il est au collège; il « y a même été hier, il va très bien. Le docteur a dit que « ce n'était rien. Mme de Chamborant est sortie; je vous ' écris ce griffonnage avec votre mauvaise plume.
« Mille affections à Madame de Lamartine.
u. Tout à vous.
« Calué. »
Néanmoins, après bien des difficultés et des démarches infinies, les efforts de mon père aboutirent à ce résultat, que l'entenle avec la société anglaise était devenue possible. A\aut d'aller plus loin dans la pratique, on résolut de savoir si la Porte ratifierait une entente faite dans de pareilles conditions. Madame de Lamartine et mon père revinrent donc d'Angleterre. Des pourparlers furent engagés avec le gouvernement ottoman et durèrent plusieurs mois, pour aboutir, comme nous le verrons bientôt, à une solution proposée par la Porte, solution qui n'annulait pas la concession, mais qui en écartait les Anglais et réduisait à une proportion minime les produits qui devaient en revenir.
Si ce voyage d'Angleterre resta sans résultat d'affaire, il valut du moins à mon père la lettre suivante :
o BJOXSIEI'R ET AMI,
a Mon voyage a été très fatigant, bien plus qu'il ne devait « l'être, faute de renseignements exacts sur les différents « trains de chemin de fer. On dit que mal passé n'est que « songe. Moi, je ne suis pas de cet avis, je ne connais pas « de mal qui n'ait une queue sans fin, morale ou physique. « J'écris encore dans mon lit, comme à Paris, maisj'espère « être un peu reposée dans quelques jours, quand mes « devoirs de maîtresse de maison me laisseront un peu de « loisir. J'attends Mme de Coppens demain à demeure, « et, lorsque le reste de la famille dîne ici, nous sommes « toujours quatorze à table. C'est toujours moi qui sers;
ainsi, il faut bien prendre quelques heures dans mon lit u pour me reposer.
u Je viens m'adresser à vous aujourd'hui pour quelques
commissions que je crois que vous aurez la bonté de me « faire et que je suis sûre que vous ferez plus exactement
« qu'un autre et avec plus d'autorité. D'abord pour le ■ Civilisateur.
Là se trouve indiquée dans la lettre une longue série d'adresses à inscrire ou à rectifier, le tout accompagné de recommandations de détail qui prouvent tout le soin avec lequel Madame de Lamartine s'acquittait de son rôle humble et dévoué dans les affaires de son mari.
La lettre continue ainsi :
« Voilà pour le Civilisateur, maintenant pour la civi- « lité : Je vous demande d'écrire mon nom et celui de mon « mari avec p. p. c, en ajoutant que Madame de Lamar- ■< tine a été gravement malade, et de le donner à Jules au « bureau du Civilisateur pour qu'il le porte au prince et à « la princesse Czartoriska, hôtel Lambert, île Saint-Louis.
« Ils sont venus me voir pendant le voyage à Londres, « et je n'ai pas élé assez bien pour leur rendre cette visite. « Je tiens beaucoup à ne pas leur manquer de politesse.
« Je vous demande pardon de vous donner tant de peine « et de griffonner si mal dans mon lit; mais je ne suis pas « fâchée de l'occasion de vous assurer de nouveau de toute « notre amitié et de vous remercier de tous les soins que • vous m'avez donnés pendant notre agréable voyage.
« Adieu ; bien des compliments à Mme de Chamborant.
« M. E. de Lamartine. -,->
Trois jours après, Lamartine écrivait à mon père pour lui accuser réception d'un envoi d'argent dont il avait été l'intermédiaire et pour l'en remercier.
Cette lettre est pleine de réflexions tristes au sujet des affaires, pleine de choses véritablement tendres et délica-
tement dites en fait d'amitié, auxquelles se mêlent, comme on le verra, quelques mots de politique qui ne sont pas sans un certain intérêt rétrospectif sous la plume qui les a écrits.
t Monceau, 27 juin 1852.
If OH CHER AMI,
k Les 6,000 francs sont arrivés; soyez en repos et a déchargé de toute responsabilité. Mais je vous tiens bon « pour un million, fussent-ils perdus, car il n'y a pas de « monceaux de sesterces qui vaillent un homme comme « vous.
a Nous partons pour Saint-Point, demain, après avoir mis ordre à nos affaires, ici et à Ifilly. Je veux recom- « mencer à piocher le 1er juillet.
a J'ai beaucoup d'ennuis nouveaux pour déficit de trésor .. et énormités à payer. Cela se commence cependant. Je a vends tout ce que je peux en meubles, livres et bijoux. Je sauve les choses animées par les inanimées auxh quelles je tiens peu, mais je range les maisons et arbres ••• paternels au nombre des choses animées. « Mes récoltes s'annoncent splendides.
« Ma femme va faiblement, mais mieux.
• Je vous remercie des bonnes nouvelles du Civilisa- - teur; \c ne lui demande que d'entretenir le feu jusqu'au a 1er novembre.
« La politique me paraît cahotante entre le Corps législatif et le dictateur. Deux principes si opposés ne peuvent vivre face à face. La dictature évidemment sera complète ou cessera d'être, mais je ne vois aucune disposition à la contrarier dans le pays rural. a Adieu, aimez-nous comme nous vous aimons et venez nous voir, quand vous aurez un loisir. En douze heures, « de Paris vous êtes ici.
« Je ne pense pas vendre aucune (erre cette année ; au « mois d'avril prochain le chemin de fer passera à Màcon, k et ajoutera bien des drachmes aux propriétés.
« Soyez aussi heureux que je suis triste et fléchissant ■ sous l'existence. Votre amitié me console.
« Al. de Lamartixe. »
L'année 1852 est l'époque sur laquelle j'ai retrouvé la plus nombreuse correspondance. En attendant que Lamartine nous apprenne lui-même ici le résultat définitif de ses négociations avec le Grand Seigneur, l'ordre chronologique, auquel je me conforme autant que possible dans ces Souvenirs, appelle deux lettres vraiment remarquables.
Cène sont plus des lettres d'affaires. Dans la première, c'est à peine s'il y est fait allusion. On y trouve surtout des choses aimables et tendres, des réflexions du grand écrivain sur son immense labeur littéraire, de hautes pensées philosophiques.
Dans la seconde, après avoir jeté, avec sa hauteur habituelle, un regard plein de la plus mélancolique tristesse sur la marche des événements politiques contemporains, il est ramené à parler de lui. L'angoisse des affaires reparait, et arrache au lutteur de génie des cris de désespoir véritablement grands, grands par la forme du langage, grands surtout par une soumission admirable à la volonté de Dieu.
106 LAMARTIXE IXCOXNU.
Écriles sans aucun apprêt, pour l'intimité la plus absolue, ces lettres, avec les traits de lumière qui les éclairent, les grandes pensées qui les remplissent et les larmes qui les mouillent, suffiraient à elles seules, ce semble, pour faire bien comprendre de quels éléments de toutes les grandeurs était composée l'àme de Lamartine.
Je les cite avec une particulière émotion.
Voilà la première :
. 24 juillet 1852.