M0\' CHER AMI
a J'ai reçu avec bien de l'intérêt la lettre à la fois poli-
■ tique, agricole et amicale que vous m'avez écrite. Nous
en causerons. Ereinté de travail et de santé, je dispute
« mes minutes aux affaires et aux études pour vous dire
ce que vous savez, c'est-à-dire une vive et tendre amitié
ici pous vous et pour cet excellent père inséparable de
» vous dans mes souvenirs comme dans les vôtres.
« Je serais trop heureux si votre toit et le sien étaient en vue du mieii, au fond de ma solitaire vallée. Que
• d'heures nous oublierions en douces et philosophiques causeries! J'espère que vous viendrez du moins à la
- saison des oiseaux de passage.
« J'ai écrit un volume de quatre cents pages depuis le jour de mon arrivée ici et un de mes moins mauvais volumes. Je vais en écrire un autre, et ainsi de suite. « Je suis comme Cicéron qui écrivait, dit-il, plus que
• ses deux secrétaires ne pouvaient copier.
« Hélas! les hommes ne se ressemblent pas, mais les temps se ressemblent. Les Antoine et les Lépide, les Lucullus sont éternels, les Cicéron ne le sont pas. « Je suis seul et je n'attends personne. Le soleil et l'ombre me suffisent.
« Madame de Lamartine va beaucoup mieux. Elle veut k que je vous dise combien elle partage mon goût et mon
affection pour vous.
« Adieu, ne craignez pas de m'écrire; l'amitié ne lasse « jamais. Rappelez-moi à votre modèle de père et pensez » au Civilisateur autant que lui.
Je joins ici deux exemplaires des prospectus pour vos a alentours.
• Il va à petits pas, mais soutenus.
Il n'est pas inutile d'attirer l'attention sur la merveilleuse fécondité que Lamartine révèle lui-même.
Le 27 juin, il écrivait de Monceau : Je pars pour Saint- Point et j'y commencerai à piocher le 1er juillet. Le 24- juillet, il écrit de Saint-Point : Depuis mon arrivée ici, j'ai écrit un volume de quatre cents pages.
La fécondité est incontestable, inépuisable. Nous en trouverons d'autres preuves non moins frappantes dans la suite de cette correspondance.
Sans doute, cette facilité de travail entraîne après elle une rapidité d'exécution qui exclut ces touches et retouches indispensables chez tous, même chez les plus grands écrivains, pour que la correction du style reste également soutenue; le génie n'en apparaît pas moins sur les sommets, rayonnant des beautés prime-sautières et montant à coup d'ailes vers l'infini.
La lettre suivante est datée du 21 septembre :
» Saint-Point, 21 septembre 1852.
a J'avais peur de votre oubli, mon cher ami, me voilà « rassuré ; merci.
« Soyez le bienvenu si vous venez avant le 15 octobre. a Plus tard , je serai bien près daller à Paris moi- « môme pour quelques mois.
« Je détourne comme vous les yeux de la politique; le « monde est un vase trop immonde pour contenir ou des a idées idéales comme les miennes ou des sentiments res- « pectables et pieux comme ceux de votre parti. N'y tou- « chons plus jusqu'à ce que des événements inconnus le « secouent ou le brisent, mais désirons que ce ne soit pas ' de notre jour, car on se brûle les doigts à ce métal en « fusion.
« Je suis très occupé et très malheureux. Mes récoltes, « mon dernier refuge, viennent de s'évanouir en huit jours « sous la maladie des vignes. Je ne ferai pas de quoi « payer l'impôt sur quinze cent mille francs de terre.
» Le Civilisateur est arrêté depuis deux mois; huit ou
dix (abonnements) au plus par jour! Pas un sou pour a faire des annonces; que deviendrai-je dans deux mois , « assiégé de créanciers, poursuivi, et sans un acheteur d'un « arpent? 0 rus! quando ego te linquam ?
v- La terre m'a tué, il est juste qu'elle m'ensevelisse.
« Enfin, enfin, il y a une Providence, à ce qu'on dit. « J'ai été payé pour y croire, je serais payé pour la miira murer. Mais non ! l'insecte n'a pas le droit de dire a son avis dans le conseil qui crée et qui gouverne les • étoiles.
a Ma femme va de plus en plus mal, et je commence à ■■ voir de sinistres avenirs ; j'en détourne les yeux.
« Nous sommes seuls, sauf un peu de famille, bonne, a belle et tendre.
« Parlez de nous à la vôtre, qui a toutes ces qualités, .. plus la verte vigueur de votre père.
> Et venez nous consoler d'ici au 25 octobre. Adieu.
a Lamartixe.
P. S. — J'allais vous écrire pour le détail non -. oublié de la bataille du 27 juillet.
■ Envoyez vite, vite, tel quel. Car je suis à la fin du bui-
■ tième et dernier volume !
a Est-ce avoir bien sué?
■ Je commence dans vingt-cinq jours le premier volume
■ de la Révolution de 1789.
■■■■ Je vais garder deux pages en blanc pour votre anec- « dote.
Que de tristesses dans ces quelques lignes ! Tristesse politique; tristesse d'affaires; tristesse d'un cœur frappé d'inquiétudes intimes les plus vives.
Tristesse politique ! Lamartine voit son œuvre gouvernementale définitivement détruite. Il voit l'Empire arriver, la liberté disparaître, et cette nation, qu'il voulait souveraine, abdiquer sa couronne en échange de quelques jours de sécurité. Peut-être, avec l'intuition du génie, découvret-il tout ce qu'il y a de trompeur derrière cette sécurité! Peut-être appréliende-t-il déjà le manque de jugement et l'absence des saines traditions diplomatiques chez les hommes du pouvoir nouveau, et pressent-il les fautes qui vont conduire la France aux catastrophes de l'année terrible ! Peut-être voit-il cette épée des combats, que sa parole magique avait contenue dans la main des rois, s'agiter au
HO l. IMARTINE INCONNU.
lendemain <l<' s;i mort sons les efforts do tout un peuple et ruisseler du sang le plus pur arraché au cœur de la patrie! Et il détourne les yeux d'un avenir qui, en s'écarlant de toutes nos traditions, doit conduire la France à des désastres inconnus dans le passé de la royauté nationale. Peutêtre, enfin, aperçoit-il, planté sur tant de ruines, le bonnet phrygien d'une nouvelle République! Mais il ne reconnaît pas la sienne; il ne la trouve ni dans l'esprit des nouvelles couches politiques, ni dans I'ànic de la plupart des bénéficiaires de l'hérédité républicaine; pour la revoir avec sa loyale et pieuse auréole, il est obligé d'élever ses regards dans la région des rêves sublimes, et il proclame lui-même que c'est bien là, dans V idéal, qu'est sa véritable patrie politique. Redescendant sur la terre, il a peur du maître aux pensées ondoyantes, debout sur un trône aux assises mobiles, et il parle avec une déférence plus convaincue que jamais des sentiments respectables et pieux d'uu parti dont la force est dans un principe séculaire qui, lorsque tout semblait perdu, a toujours réussi jusqu'ici à tout sauver.
La tristesse des affaires devient plus cuisante aussi. Lamartine doit des sommes considérables; il le dit tout haut. L'honneur lui fait un devoir de payer ses dettes, et il veut les payer. Il prévoit cette lutte qui commence et dont il ne sortira qu'avec la mort. « La terre m'a tué, s'écriet-il, il est juste qu'elle m'ensevelisse!" Oui! lorsqu'il pouvait si largement vivre de ses travaux littéraires, il a trop cédé à l'esprit de famille dont il était pénétré. Il a voulu reconstituer le domaine des ancêtres; il a racheté les parts de ses nombreuses sœurs, leur donnant l'avantage d'argent
liquide au lieu de l'aléa des propriétés, et il a eu enfin cette terre qu'avec trop d'idéal aussi, peut-être, il convoitait. \Iais il n'avait pas conquis tout cela sans des charges considérables que sa bonté ne fit qu'augmenter encore. Les revenus ont manqué souvent; les charges n'ont jamais cessé, et la terre l'a tué. Afin de nourrir, seul, s'il est possible, et de sauver ceux qui avaient eu confiance en lui, il veut combattre sans relâche. Nous verrons ces douloureux combats; les documents dont j'ai les mains toutes pleines montreront une fois de plus la grandeur, la loyauté, le courage de pareils efforts , et les lecteurs impartiaux comprendront pourquoi, malgré l'amertume de ces souvenirs, loin de me laisser arrêter, je considère comme mon plus grand devoir de mettre en lumière les preuves d'une lutte si généreuse.
Enfin, il a, au sujet de la santé de Madame de Lamartine, les plus noirs pressentiments qui, grâce à Dieu, ne devaient se réaliser que dix ans plus tard, mais qui assiègent son cœur et viennent y jeter une tristesse de plus; il s'efforce de ne pas s'y arrêter, car il ne pourrait les considérer de face sans les plus cruels déchirements.
Voilà bien Lamartine dans toute sa vérité.
L'idéal, c'est sa pensée.
La bonté, c'est son cœur.
L'honneur, c'est sa vie.
L'idéal, toujours avec Dieu.
La bonté envers tous ceux qu'il aime et dont il est adoré.
L'honneur, partout, dans les affaires comme dans la politique; dans la vie privée comme dans la vie publique.
En fait d'affaires, le moment approche où il va enfin en achever une, sinon très brillamment, du moins avec quelque profit pour ses intérêts. La Porte, voyant que Lamartine était dans l'impossibilité d'exploiter lui-même, craignant, d'autre part, l'immixtion d'une Société anglaise dans une province turque, fit proposer au concessionnaire une transaction. Voici comment elle est expliquée dans les Mémoires politiques :
« Le Grand Seigneur comprit que l'immixtion des travailleurs européens au milieu de neuf villages turcs existant déjà dans la vallée donnerait lieu pour son gouvernement à des difficultés avec les consuls, et me pria de le prendre pour mon explorateur unique. La reconnaissance me défendait de résister; il me donna la promesse d'une rente viagère de quatre-vingt mille piastres en compensation. J'y consentis... J'ai conservé la respectueuse reconnaissance que je dois au Grand Seigneur, le plus excellent homme de l'Empire. »
Lamartine annonce cette nouvelle à mon père dans la lettre suivante :
« Monceau, 23 octobre 1852.