‹ Lamartine inconnuChapitre 21 sur 50 · JUOX BIE.V CHER AMI · texte numérisé non relu

JUOX BIE.V CHER AMI

C'est avec douleur que nous renonçons au plaisir de « vous voir, dans un temps où l'amitié seule peut être la « consolation de tout.

« Votre récit de 1830 m'a fort intéressé; il est une - page pittoresque et dramatique d'histoire que j'aurais » bien voulu avoir en temps utile; mais vous avez été

paresseux et moi diligent , mon siège était fait, l'œuvre

livrée. A Paris seulement, j'y glisserai un ou deux traits

avec votre rôle, jeune et noble.

« Ne craignez rien pour le manuscrit, je ne foule aux « pieds que les feuilles sèches; celle-ci est verte et « pleine de sève.

« Tâchez donc de nous revenir après l'Empire; il » m'empêche, comme je le désirais, de me rendre à Paris, « en ce moment. Les cœurs en deuil ne doivent pas se « mêler aux habits de fête. L'écho de ces acclamations est ■ malséant à des oreilles libres.

Adieu et tendres amitiés à vous et à votre maison. Mme Craigy, de Londres, et ses filles, sont ici ; elles « veulent que je vous les remémore avec tendresse.

' Dargaud et sa femme aussi.

« Mes nièces aussi.

« Roland aussi.

« Le traité avec la Porte pour nos villages turcs est signé « et ratifié. Cent mille piastres par an, payées par le Tré- - sor, le 1er mars de chaque année, pendant vingt- « quatre ans. Cela commence le 1er janvier prochain;

« Réserve de mon habitation en Turquie; et j'ai ratifié.

114 LAMARTINE LVCONNI .

Au commencement de ce chapitre, j'ai cité dans une lettre de Lamartine à mon père un post-scriptum écrit par le général Callié. Le nom de cet homme éminent, mêlé à l'intimité de Lamartine, et dont j'ai éprouvé moi-même les bontés, mérite une paye spéciale dans ces Souvenirs.

Sorti du corps d'état-major, le général Callié avait été chargé, sons le règne de Louis-Philippe, presque an début de sa carrière, d'une très importante mission en Egypte. Il s'en acquitta avec une grande distinction et un rare bonheur. Ce succès le mit en évidence. Son avancement fut rapide.

Le coup d'Etat ne le détourna pas de ses sentiments pour Lamartine; il lui resta fidèle. On vient de voir dans quelle simple et affectueuse intimité il vivait auprès de lui. Il demeura ainsi jusqu'au dernier jour du grand homme; et jusqu'à sa mort à lui, qui l'a frappé seulement il y a peu d'années, dans un âge très avancé, il est resté l'ami de Madame Valentine de Lamartine.

Etant déjà général, il avait épousé une jeune fille belle, douce et charmante, qui a été le bon ange de son loyer, où elle a trouvé le bonheur en faisant celui de sou mari, pendant les trente dernières années de sa vie. Une fille était née; le bonheur était bien complet, il était presque doublé; mais, hélas! lorsque l'enfant adorée, ravissante comme

sa mère, fut devenue jeune femme, Dieu l'a reprise! Alors, par ses vertus et son affection, l'épouse accomplie a donné au père désolé cette seconde forme du bonheur qui s'appelle consolation.

De loin, à ma place discrète, et quand aucune ombre de douleur n'avait encore troublé cette félicité, j'en ai été un instant le témoin reconnaissant. En 1861, étant détaché à Bayonne avec l'escadron du 2e hussards, où j'étais souslieutenant, j'y trouvai le général Callié; après l'établissement de l'Empire, voulant rester étranger à toute politique, il s'était fait nommer représentant de la France pour la délimitation des frontières entre la France et l'Espagne. Le général et sa femme firent le meilleur accueil au jeune sous-lieutenant, fils d'un ami d'autant plus lié à eux qu'il l'était par ce trait d'union : la grande et commune amitié de Lamartine. Le sous-lieutenant n'a jamais oublié la bonté du général, ni l'impressionnante beauté de sa jeune et charmante femme.

Dix ans après, au moment des désastres de la patrie, le général Callié, en retraite à Paris, offrit ses services au gouvernement de la Défense nationale; il fut nommé commandant du 2e secteur, dont le quartier général était à Belleville. Dans ce poste doublement difficile, d'abord parce qu'il n'avait pas d'autres troupes que de la garde nationale, et ensuite parce qu'il était environné d'une population ouvrière sans cesse surexcitée par les précurseurs de la Commune, le général, en outre de ses qualités militaires, retrouva toutes ses qualités de diplomate ; il déploya un tact qui lui permit de tenir jusqu'à la fin du siège sans voir surgir contre son autorité ces scan-

dalos d'indiscipline dont le maréchal Vaillant et le général Ambert furent les plus illustres victimes.

S'il eût été nommé vingt-quatre heures plus tôt au 2e secleur, ma vie pendant le siège eût été complètement changée. Au lieu de servir à l'état-major central, je l'aurais suivi à son état-major particulier, car si je lui avais demandé cette faveur, il ne me l'aurait certainement pas refusée. Mais quand sa nomination fut connue, je venais d'être installé à l'état-major central, dans des fonctions que je ne pouvais plus et ne devais plus quitter.

Je ne sais si j'aurais reçu du général Callié, à Belleville, les témoignages qui m'ont été accordés, d'une manière aussi imprévue que flatteuse, par des chefs absolument étrangers à mon passé, absolument inconnus la veille, absolument hostiles aux idées que je professais alors, comme je les professe aujourd'hui, ouvertement! Certes, mon cœur serait heureux de devoir à lui, plutôt qu'à d'autres, la reconnaissance la plus durable pour un souvenir d'honneur que rien ne doit effacer! Mais l'ami de mon père n'aurait-il pas été un peu suspect de partialité? Peut-être vaut-il mieux pour moi, peut-être même est-il plus consolant au point de vue du patriotisme, qu'un catholique de plus, royaliste avéré, ait été décoré alors sciemment, spontanément, sous l'impulsion seule de l'équité la plus méritoire, par des adversaires politiques, républicains et libres penseurs, comme Clément Thomas et Moutagu.

Depuis cette époque néfaste, le général Callié vécut assez retiré. Lamartine était mort! mon père venait passer peu de temps à Paris ; les occasions de voir le général devinrent plus rares pour moi. Mais lorsque j'avais la bonne chance

de le rencontrer, j'étais heureux de retrouver sa même bienveillance et de lui renouveler l'expression de sentiments qui ont toujours été les miens et qui le resteront toujours.

Toujours son nom me rappellera de chers ou grands souvenirs :

Le souvenir de la table de mon père où il s'est assis si souvent et si intimement avec Lamartine;

Le souvenir de sa ravissante villa, près de Bayonne, belle au soleil, belle aux étoiles, belle surtout au rayonnement de charme et de beauté de celle qui en était la si gracieuse souveraine;

Le souvenir enfin de cette année terrible où, de loin, j'admirais son patriotisme intelligent, son active et verte vieillesse, son sang-froid dans le commandement; où, de près même, quelques circonstances fortuites m'ont permis de retrouver en lui le même intérêt pour moi et la même bonté.

Au moment de la mort du général Callié, j'étais absent de Paris. L'adieu que je n'ai pu porter à sa tombe, je le donne ici à sa mémoire. Un éloignement fatal m'a empêché d'assister à ses obsèques, mais rien ne peut empêcher mon cœur de lui conserver l'hommage de ses plus sincères regrets. Puisse cet hommage être agréé en son nom par celle qui, après avoir été la moitié du meilleur de sa vie, reste, dans une immuable beauté que le temps ne semble devoir jamais atteindre, la gardienne honorée de son souvenir; par la compagne fidèle qui, après avoir été le charme de son existence, sut lui adoucir les souffrances de la mort en lui prodiguant les soins les plus délicats et en

lui procurant, avec les secours de la religion qui console, l'espoir céleste pour l'éternité!

Les trois dernières lettres de 1852 confirment les impressions suggérées par les précédentes.

Lamartine écrivait à mon père, de Monceau, à la date du 15 novembre 1852 :

« Mon cher ami,

« Les difficultés de finances me retiennent,, je ne sais b combien de jours; mais je pense d'ici au 25 ou 31 être à Paris.

« C'est vous que je désire le plus vivement y voir. a Votre départ d'outre-mer est une triste nouvelle pour « moi; abrégez-le bien.

" Je suis en plein volume de Y Histoire de 1789, magni- « fique sujet, supérieur mille fois à la Restauration et b même aux Girondins.

« Le 1er avril, j'aurai deux volumes. Je passe mes nuits «. à l'ouvrage.

u II parait que le public s'abonne et se réabonne au « Civilisateur ; c'est là mon pain. Aidez-moi à le pétrir.

« Parlez à votre excellent père, à Mme de Chamborant b et à votre fils, de moi.

b Adieu, et bientôt, à revoir.

a J'adresse, par le chemin de fer, votre manuscrit très « intéressant à M. X. Prenez-le chez lui pour plus de « sûreté.

Quel labeur! L'écrivain est aussi persévérant et infatigable que l'ami. L'honneur lui commande un travail incessant, et il s'y livre avec une ardeur et une puissance telles, que tout à la fois il écrit de nombreuses pages d'histoire et alimente sa revue mensuelle : le Civilisateur.

L'hiver approchait, cependant mon père dut encore attendre quelques semaines avant de revoir son illustre ami. Plusieurs considérations retenaient Lamartine à Monceau; il lui en coûtait surtout d'assister à Paris au triomphe de l'Empire, édifié sur les ruines de son idéal.

C'est ce qui ressort de la lettre suivante :

-. Monceau, 22 novembre 1852.

Mon cher ami,

« Accusez l'infortune et l'excès de labeur, si je ne vous ai pas répondu selon notre cœur, plus vite et plus à . loisir.

'. Je dispute les minutes aux pendules, les heures à la . nuit, les matinées et les soirées aux jours, hélas ! et je a ne triomphe pas des difficultés. Elles me submergent « plus que jamais. J'ai franchi l'année, c'est beaucoup, » mais voilà tout. L'autre se présente jusqu'ici plus •■ sinistre. Monceau et Màcon sont affichés, bientôt peutb être Milly ou Saint-Point. Enfin, n'en parlons plus.

J'attends, pour aller à Paris, une éclaircie après ■ l'Empire. Il se fait ici sans nombre et sans chaleur. b On retire le pied avant de l'avoir dedans. J'en ai été b étonné hier dans nos villages; mais on n'en saura rien •■ à Paris. Les journaux ne diront pas le chiffre rare des « électeurs. Ce temps est celui des instabilités.

J'intercalerai une de vos belles scènes dans le hui-

tième volume, quand les épreuves me reviendront. Votre

b nom, encadre dans mon cœur, le sera avec bonheur dans h mes annales.

u Le Civilisateur, pour lequel je fais les derniers efforts .. et les dernières dépenses, répond bien mollement, niais s constamment. Il devait me sauver, il n'existera qu'après ■ ma perte. Maudite soit l'indifférence du public français » et bénie soit la Providence, même dans ses fléaux !

» Nous sommes, ici, toujours la lésion d'amis qui vous a regrettent : .Mine Craigy, Dargaud, Rolaud, etc., etc.

« Adieu, et priez pour nous!

« Lamartine, b

L'heure des angoisses est arrivée; je le constate avec une vive émotion. Mais autant il m'est pénible à tant d'égards de rappeler la phase des longues souffrances et de raviver ainsi les plus cruels souvenirs dans de nobles cœurs qui en ont douloureusement saigné, autant je mentirais à ma conscience, et je manquerais au but le plus élevé de ce travail intime et sincère, si je passais sous silence les heures si nobles de l'adversité. Sans les dernières épreuves de sa vie, Lamartine perdrait à mes yeux la plus sainte des auréoles, une auréole indispensable.

Comme les autres mortels, les grands hommes traînent après eux des erreurs, des faiblesses, des fautes, plus retentissantes même, à mesure qu'ils sont plus grands. Ils seraient incomplets sans le travail et la souffrance, ces deux réhabilitations de la vie. Leur gloire est un trompel'œil sans leçon morale pour nous, si, derrière leur génie, leurs chefs-d'œuvre et leurs triomphes, nous n'apercevons pas ce signe inhérent el fatal de faiblesse, de faillibilité et,

à un moment donné même, d'impuissance absolue, qui fait qu'entre le plus grand parmi les hommes et Dieu, il y a la même différence qu'entre le temps et l'éternité, qu'entre un atome et l'infini.

C'était bien la pensée de Lamartine lorsqu'il terminait sa lettre par ces mots :

Adieu, et priez pour nous. »

Le 29 décembre, enfin, mon père recevait la nouvelle de la rentrée à Paris de son illustre ami, par un mot ainsi conçu :

« Mon cher ami,

« J'arrive; si j'ai un instant, j'irai vous voir. Sinon, •■ venez, passé six heures.

b Amitiés.

« P. S. — Mercredi matin au réveil; il faut se réveiller " avec ses amis. »

Lamartine avait écrit à mon père :

« J'intercalerai une de vos belles scènes dans le huitième volume, quand les épreuves me reviendront. Votre nom, encadré dans mon cœur, le sera avec bonheur dans mes annales. »

Cette promesse a été tenue.

Dans son Histoire de la Restauration, livre quarantcuenvième el avant-dernier, Lamartine, racontant les trois fatales journées de Juillet et les combats qui les ont ensanglantées, place les deux épisodes suivants :

« Prés du Pout-Royal, un groupe de furieux s'était rué sur trois malheureux soldats suisses que l'on accablait de coups et d'injures, en s'efforçant de les entraîner vers le parapet pour les précipiter dans la Seine. Attiré par ce tumulte, un jeune homme d'une grande force physique et d'une plus grande énergie morale, M. de Chamborant, se jette au-devant des victimes : « Depuis quand, s'écrie-t-il, a des Français massacrent-ils ainsi des ennemis vaincus u et désarmés? Avant de consommer ce crime, vous pasci serez sur mou corps, n

« Ces mots excitent des bravos sympathiques. Ceux qui laissaient tout à l'heure commettre ce crime, en le déplorant sans doute, retrouvent le courage d'appuyer les reproches de M. de Chamborant. Celui-ci répond des malheureux soldats, plus morts que vifs. Il leur fait crier : -• Vive la Charte ! » pour désarmer le peuple. Aidé de quelques braves ouvriers, il les guide jusque dans une maison de la rue voisine, et les fait évader sous un déguisement populaire, v

Plus loin, Lamartine s'exprime ainsi :

.. L'insurrection était maîtresse des Tuileries, et après les combattants venaient les pillards. M. de Chamborant, mêlé à la foule, parcourait avec elle les appartements

royaux. Dans ceux de la Dauphine, il aperçut un homme qui s'emparait insolemment de quelques objets précieux. Indigné, M. de Chamborant s'élance et lui fait lâcher prise; celui-ci décharge sur son agresseur un coup de pistolet qui ne fait qu'effleurer ses habits. On entoure les deux lutteurs : la mise de M. de Chamborant, son langage, les injures de son adversaire, semblent révéler en lui un ami ou un défenseur du château, et compliquent son danger. Une voix amie l'en tire :

« Vive le fils du général Lafayette ! s'écrie-t-elle, c'est . lui, je le reconnais. Honte et mort aux voleurs! a La foule répète ces acclamations, et ce nouveau péril est conjuré par l'inspiration d'un homme du peuple. »

Ces épisodes sont tirés d'un manuscrit rédigé par mon père, sur des notes prises pendant les journées de Juillet (1).

Quoique certain de l'authenticité des faits, Lamartine, en les insérant dans son histoire , a donné à son ami une preuve d'estime et d'affection trop manifeste et trop honorable pour qu'il m'ait été possible de la passer sous silence dans ces Souvenirs.

(1) Voir Annexe, document F.

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