DE 1854 A 1857. I.M
Lecture pour tous. » On trouvera donc là ce que Lamartine, en repassant ses œuvres, considère comme le plus propre à instruire et améliorer tous les lecteurs, en particulier le peuple.
La Préface se termine ainsi :
« Faites comme nous, laissez couler l'eau surabondante ou trouble, laissez retomber le sable, et ne recueillez dans votre mémoire que ce peu d'or du cœur qu'on appelle un bon sentiment, un beau vers, une tendresse de famille, uue larme d'émotion pour ce qui est bien, une pitié pour ce qui est mal, une contemplation pieuse de la nature, une admiration de son auteur, une résignation à ses décrets, une foi dans sa providence, une évidence de votre immortalité.
« C'est le but de ce livre. Si, après l'avoir lu, vous vous sentez meilleur, ne souhaitez pas d'autre récompense au poète. Sa gloire est dans votre âme, et non dans la renommée.
« Paris, 25 mars 1854. »
Cette préface, véritablement superbe, est digne des chefsd'œuvre qu'elle précède. Le choix des morceaux est irréprochable, et ces morceaux méritent tous d'être signalés comme correspondant bien au titre qui les rassemble, comme dignes d'être une lecture pour tous. On y trouve des passages pris dans toutes les œuvres principales et dans tous les genres; mais il commence et termine par la poésie. Il débute par la Prière de l'enfant à son réveil, et finit par
Dieu. C'est un trésor de pensées, de style et d'inspirations qu'on ne saurait trop répandre et qui n'est pas suffisamment connu.
Dans tous les cas, les tendances vraies de l'auteur y sont nettement accusées. Il le dit lui-même : il a réuni ce qu'il aime le mieux et considère comme le meilleur dans ses œuvres. Eh bien ! sur quoi ce choix si réfléchi tombe-t-il? Sur ce qui contient le plus de foi en Dieu, le plus de respect de la croyance, le plus de pieux sentiments envers la famille, le plus d'admiration pour les humbles dévouements , le plus de flétrissure contre les crimes, le plus de charité chrétienne vis-à-vis de l'humanité. Et quand on a lu le petit volume et qu'on vient de s'arrêter sur le dernier vers qui en est le dernier mot :
L'homme cessa de croire ! il cessa d'exister !
on comprend mieux, en tournant la page, cet élan de foi que, sous le nom d'Adieu au lecteur, Lamartine, dans un coup d'aile d'une simplicité sublime, envoie aux pieds du Créateur et termine ainsi :
« Mais si, après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à lafiu de ma vie ce que je fus au commencement : un poète, un adorateur, un chantre de sa création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nombre éternel et infini, et mes vers, au lieu d'être des
retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur, a
Pendant l'année 1854, il se passa dans l'intimité du grand homme un véritahle événement. Madame de Lamartine désirait beaucoup avoir de son mari un nouveau buste, moins olympien que celui du comte d^Orsay, où l'on pût mieux retrouver l'homme lui-même. Lamartine promit de poser suffisamment devant l'artiste choisi. Elle s'adressa à un sculpteur de mérite, Adam Salomon, avec lequel des relations sympathiques étaient déjà établies et qui, plus tard, ajoutant une branche à son art, devint fructueusement célèbre par la photographie.
Les séances de pose chez Adam Salomon devinrent, poulies étrangers de marque et aussi pour des Français de haut rang, l'occasion d'entrevoir ou de saluer Lamartine.
Tout naturellement, les intimes s'intéressaient beaucoup à ce buste, et ils résolurent de faire entre eux une souscription destinée à payer un exemplaire en marbre qui serait offert au grand homme comme gage de leur affectueuse admiration.
Le buste, terminé dans les derniers jours de décembre 1854, fut apporté, avant le 1er janvier, dans le petit hôtel de
LU LAMARTIYE INCONNU.
la rue de lalille-l'Évêquc, où Lamartine s'était réfugié en quittant son magnifique appartement de la rue de l'Université. Il fut placé dans la salle à manger qui faisait suite au salon et était toujours ouverte les soirs de réception. J'avais vu l'œuvre chez Adam Salomon, je vins la revoir en place, pendant le congé du jour de l'an.
La préparation du buste , son installation , le témoignage des amis qui l'avaient offert, la curiosité flatteuse, enfin, d'un grand nombre de visiteurs qui sollicitaient la faveur de l'admirer, occasionnèrent autour de M. et de Madame de Lamartine un mouvement de sympathie qui leur apporta quelque consolation.
Le buste n'était pas le seul sujet de conversation dans les salons du grand homme. On était au plus fort de la guerre de Crimée; on en parlait partout, et nulle part sans de vives appréhensions. Les gens indépendants, impartiaux, déclaraient bien que le principe de cette guerre était défendable, mais ils blâmaient la légèreté avec laquelle l'expédition avait été entreprise, l'ignorance dont on avait fait preuve en jetant l'armée sur des plages malsaines où elle avait été décimée, l'imprudence enfin de placer ainsi des troupes en face de murailles qui semblaient inexpugnables n'étant pas investies. En outre, on rapprochait cette guerre des paroles souveraines prononcées moins de
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Irois ans auparavant : L'Empire, c'est la paix! et l'on remarquait la contradiction.
L'esprit d'opposition exploitait cette tendance général» au blâme, et avec la clairvoyance de la haine, il semblait prévoir l'ère de véritables folies extérieures qu'allait inaugurer bientôt la guerre d'Italie au nom du principe des nationalités.
Quant à Lamartine, qui n'avait aucune haine contre Xapoléon III et qui restait vis-à-vis de l'Empire depuis sa fondation dans une attitude pleine de courtoisie et de modération, il jugeait les événements de Crimée sans autre préoccupation que celle de son propre sentiment. A cause de son affection pour la Turquie, à cause de l'armée française et même de l'armée anglaise, où Madame de Lamartine avait des parents, il était instinctivement sympathique à cette guerre. On doit même reconnaître que, réserve faite du plan militaire, son opinion théorique était absolument approbative de la guerre de Crimée. Voici, du reste, comment il la formule dans le Premier entretien du Cours de littérature :
• On a vu, à la guerre de Crimée, que l'Europe entière c:\ait l'instinct unanime du danger de livrer l'Empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman , et la France a bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion, il s'agissait de la liberté et de l'équilibre du monde.
k Puissance civilisée, la France a été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force. «
r,v LAMARTINE INCONNU.
Il est permis d'ajouter, je crois, que si la guerre de Crimée tlait légitime, le Iraité de paix de 1856 a été la première imprudence de l'Empire, imprudence très grave, en ce sens qu'elle consacrait l'intervention directe du Piémont dans les affaires européennes.
C'est pendant l'année 1855, et à l'occasion du buste dont il a été parlé, que Lamartine donna à mon père, sous une forme caractéristique, un nouveau et bien précieux témoignage de son affection.
J'ai retrouvé par hasard, il y a quelques mois, une enveloppe qui ne m'avait pas été remise en même temps que les lettres, dont je n'avais jamais connu ni l'existence ui le contenu, et sur laquelle était écrit de la main du grand homme :
-•• Codicille remis par moi à mon ami M. de Chamborant.
a A. de Lamartine.
« Paris, 3 avril 1855. i
Dans l'intérieur de l'enveloppe était tracée sur une feuille de papier à lettres, et toujours de la main de Lamartine, la disposition qui suit :
« Codicille a mox testament.
•■■ Je donne et lègue a mon excellent ami Charles-Guillaume de Chamborant, en mémoire de mon estime et
s de mon attachement pour lui, mon buste en marbre « sculpté par Adam Salomon, et qui m'a été donné par n une souscription d'amis.
a Si M. de Chamborant mourait avant moi, je d nne
et lègue ce buste à son fils.
b Al. de Lamartine.
« Paris, 3 avril 1855. »
Si les circonstances avaient permis que ce codicille reçût naturellement son exécution, et si le buste fût ainsi venu entre mes mains, il eût été mis à la place d'honneur dans la demeure de famille pour y être transmis comme le plus précieux de tous les souvenirs, de génération en génération ; ma joie serait immense, je le reconnais. Mais ce que je reconnais comme plus naturel encore, c'est qu'il n'y soit pas venu. Voici pourquoi :
En 1855, au moment où Lamartine a fait ce codicille et l'a donné à mon père, sa situation était bien différente de ce qu'elle a été depuis. Madame de Lamartine, sa femme, existait; sa nièce bien-aimée, Valentine, était déjà le charme et la consolation de son intérieur; mais elle n'avait pas encore pu montrer tout ce qu'elle avait d'infinie tendresse, d'infini dévouement dans le cœur; la place exceptionnelle qu'elle devait occuper plus tard si légitimement ne lui avait pas encore été complètement faite par les circonstances. En face de l'écroulement de sa fortune, ne sachant ce qu'il adviendrait après lui, et n'ayant pas encore aussi nettement déterminé la tête sur laquelle devait reposer l'héritage tout entier de son souvenir, il était bien naturel que Lamartine léguât son buste à un de ses meilleurs amis.
Dix ans plus tard, cette faveur pour l'ami serait devenue
lV(i LAMARTINE INCONNU.
ii ne restriction vis-a-vis de colle qui n'était plus seulement sa uièce, mais sa tille chérie, litre qu'elle avait bien mérité parle don île tout son cœur et de toute sa vie. A cette fille, il devait et voulait tout donner en mémo temps que le nom qu'elle était si digne de continuer; et elle qui désirait tout conserver de lui, jusqu'aux moindres objets, comment n'aurait-elle pas tenu à garder surtout un buste qui devait lui rappeler à chaque instant les traits de cet oncle si passionnément aimé, plus encore pour lui-même que pour sa gloire? La valeur matérielle du codicille a donc naturellement et complètement disparu. Mais sa valeur morale cà l'égard de mon père et de moi subsiste pleine et entière. Le sentiment d'affection qui l'avait dicté, la bienveillance qui l'avait étendu jusqu'à moi, tout cela est demeuré. On en trouvera la preuve dans la suite de ce récit.
L'ordre chronologique m'amène à citer une lettre qui justifie ma certitude de lacunes dans la correspondance retrouvée. Cette lettre, en effet, implique nécessairement d'autres lettres l'ayant précédée; sans cela le commencement serait incompréhensible et inexplicable.
a Monceau, 21 novembre 1855.
Mon cher ami,
- Depuis un mois, nous saluons de votre nom ami *• tontes les voitures qui débouchent dans l'avenue de
« lionceau, et toujours nous sommes déçus. Cela sera- - t-il enfin vous? Vous êtes le plus et le seul désiré par le " château et par la chaumière, c'est-à-dire par ma femme « et moi, ici; par Valentine au bout de l'avenue.
;< Ecrivez-nous : Oui ou non. Votre chambre est chaude.
« Nous restons ici jusqu'au 16 ou 20 décembre.
« Adieu, ce n'est qu'un mot au milieu d'un million « d'affaires de fin d'année. Les récoltes ont été pitoyables, « mais l'année 1856 est assurée. On travaillera d'ici en « 1857.
« Tendres amitiés de tous et respectueux souvenirs à « \Ime de Chamborant.
« Nous avons plein le château d'Anglaises et de Smyr- « niotes. Couturier et sa femme partent ce matin.
On le voit, Lamartine eut, pour 1856, un léger temps d'arrêt dans ses angoisses d'affaires. Mais malgré les illusions qu'il pouvait avoir, l'avenir était bien noir. Il ne parle donc pas de se reposer dans la quiétude d'une année. Il déclare au contraire qu'il n'interrompra pas son travail : on travaillera, dit-il, d'ici en 1857. Cette volonté persistante du travail est la pensée dominante de Lamartine à travers toute la crise de ses derniers jours.
Son intelligence supérieure est un capital qu'il ne refusera jamais de mettre en valeur au profit de ses créanciers.
Dans d'autres temps et dans d'autres mains, la plupart de ses dettes auraient pu être assez légitimement couvertes ou évitées par l'emploi des fonds secrets dout dispose tout gouvernement; lui n'avait pas compris ainsi le pouvoir, et pour ne l'avoir pas compris de la sorte, il était écrasé sous un fardeau dont il aurait pu jeter une portion en arrière
pour décharger ses épaules. Il no l'a pas voulu, et il a travaillé jusqu'au dernier momeut. Honneur à lui pour son travail !
Encore une digression personnelle. Le lecteur ami, le seul auquel je m'adresse en ce moment, me pardonnera, j'espère; je m'efforcerai d'être bref. Et puis, il aura toujours une ressource, c'est de sauter ces pages.
Le codicille du 3 avril 1855 a donné la preuve, éclatante de la bouté de Lamartine à mon égard. Cette bonté se manifestait sous toutes les formes.
Dans les derniers jours de décembre de cette même année, à la veille de mon congé du jour de l'an, Madame de Lamartine écrivait à mon père :
« iVous voudrions voir votre fils un peu plus longtemps. Voulez-vous venir avec lui dîner chez nous mardi prochain à l'heure ordinaire, sept heures moins un quart? •
Le moment était venu où je commençais à aller régulièrement dans la maison du grand homme. Je n'étais plus un petit enfant. A dix-huit ans, avec ma haute taille et ma moustache noire bien poussée, je paraissais avoir plus de vingt aus.
Seul, sans frères ni sœurs; élevé au milieu de personnes mures ou âgées, ne parlant guère que de choses graves, religieuses et politiques surtout, j'avais évidemment, malgré l'entrain qui couvait au dedans de moi, un sérieux au-
dessus de mon âge. De plus, j'envisageais l'avenir avec une certaine mélancolie. La carrière à laquelle je me destinais ne m'attirait pas outre mesure. Je n'y étais porté par aucun goût déterminé, ni par la nature de mon intelligence, ni par ses aptitudes, ni par la tournure philosophique de mon esprit, ni par l'ambition instinctive qui chez moi eût été orientée vers des régions différentes. Si j'allais cependant vers la vie militaire sans aucune hésitation, et si mon père n'en éprouvait pas davantage à m'y conduire, c'était uniquement pour renouer la chaîne des honorables souvenirs attachés à mon nom, c'était pour obéir à la religion de la famille qui est la tradition.
La religion de la patrie n'avait pas encore imposé la flamme militaire à l'àme de chaque bon citoyen. Les catastrophes de l'année terrible n'étaient pas encore tombées sur nous; rien ne devait les faire prévoir, surtout à un adolescent. Le soldat pouvait passer sous ses yeux sans remuer dans son cœur tout cet ensemble de récentes et douloureuses émotions, qui nous fait voir aujourd'hui dans notre armée, ou la martyre future d'une patrie anéantie, ou la libératrice d'une France de nouveau triomphante.
Toujours est-il que 1855 et 185G, les deux années qui ont précédé mon entrée à Saint-Cyr, sont l'époque où j'ai eu la bonne fortune de fréquenter le plus la maison de Lamartine. Les dimanches et autres jours de sortie, j'accompagnais le plus souvent mort père chez son illustre ami. Mon cœur battait en y arrivant; je subissais déjà d'instinct l'influence de ce génie dont j'ai compris depuis toute la noblesse et toute la grandeur.
Quand nous avions sonné à la porte du petit hôtel, au
150 I. \\IARTI.\E INCONNU.
fond de la cour allongée du n" 43 de la rue de la Villel'Evêque, nous étions immédiatement introduits par un des fidèles serviteurs. J'ai vu là le grand homme dans la réception et dans l'intimité. Je l'ai vu dans son salon du rez-de-chaussée, assez long, mais étroit, donnant de plainpied sur un jardin adossé au mur du ministère de l'intérieur et s'agrandissant, dès qu'on le voulait, de la salle à manger qui était à la suite. Le soir, plus particulièrement, il y recevait avec ses amis toutes les célébrités cosmopolites attirées, même dans la retraite, par l'éclat de son grand nom. Après le dîner, en attendant les visiteurs, il fumait avec bonheur, à demi étendu sur un canapé de velours rouge, un tout petit cigare très doux, sorte de cigarette à l'odeur inoffeusive. Puis, après cet instant d'engourdissement, il se retrouvait prêt à recevoir chacun avec un charme inexprimable.
Je l'ai vu aussi dans sa chambre à coucher; ou bien à sa modeste table de travail où tant de grandes pensées étaient chaque jour si magnifiquement exprimées; ou bien cloué par le rhumatisme sur son humble lit de fer au-dessus duquel planait le crucifix qu'il a chanté en vers sublimes; ou bien enfin, dans la posture qu'il se permettait avec plaisir devant ses plus intimes, en face de son feu les pieds plus hauts que la tête, et appuyés sur le manteau de la cheminée, avec sa levrette favorite étendue sur lui.
Dans l'abandon le plus entier de l'intimité la plus complète, dans l'inconscience même que donne parfois la douleur, Lamartine conservait toujours le plus grand air du monde et les formes les plus bienveillantes. Jamais ses angoisses morales ou physiques ne donnaient de rudesse à
son humeur; jamais il n'était maussade. Toujours aussi éloquent, il était toujours aussi bon. Jamais enfin on n'aurait pu surprendre la moindre trivialité, je ne dis pas dans sa pensée, mais dans sa parole, ni même dans aucun de ses mouvements. Je ne crains pas de dire qu'il avait une manière à lui, très aristocratique, de fumer ce petit cigare de la Havane dont je parlais tout à l'heure, et surtout de priser. Il lançait sa prise avec une élégance singulière et une prodigalité effrayante, au milieu de laquelle son nez était certainement la partie de sa personne qui recevait le moins de tabac.
Quand nous étions depuis un moment avec lui, si le temps était beau, comme il aimait les longues promenades à pied, il en proposait une. Nous sortions alors, et j'étais fier de circuler aux côtés du grand homme. Quand je rencontrais quelque ami de ma famille ou quelque camarade, je tressaillais d'un mouvement d'aise involontaire.
Si, pour un motif quelconque, on devait rester au logis, la visite se passait en une causerie qu'animait et élevait toujours la parole si facile, si limpide, si noble de l'incomparable improvisateur. Tout d'abord je me tenais à l'écart, ouvrant aussi grands que possible les yeux et les oreilles. Mais bientôt Lamartine me faisait approcher. Avec sa parfaite bonté, il m'interrogeait sur mes études et sur mes chances d'avenir, ou bien me demandait mon avis sur le sujet de la conversation. Ainsi encouragé, provoqué, je n'hésitais pas à dire franchement mon opinion, et Lamartine trouvait toujours moyen de m'adresser quelque éloge.
Après ces visites rue de la Ville-l'Evêque, je rentrais, satisfait de ma sortie. On trouvera comme moi, je pense,
qu'elle était mieux employée de la sorte qu'à faire une connaissance un peu anticipée avec les plaisirs faciles de la capitale.
Je ne sais pas si la carrière à laquelle je me destinais paraissait bien choisie à Lamartine; toujours est-il que je ne lui ai jamais entendu dire un mot qui put paraître un blâme quelconque de la direction qui m'était donnée par mes parents.
Du reste, je puis l'affirmer, pendant plus de vingt ans, soit au cours des nombreuses conversations dont j'ai été l'auditeur, soit dans les longues promenades auxquelles j'ai participé, jamais je n'ai entendu sortir de la bouche de Lamartine, à propos de religion ou de politique, ni critique ni ironie, ni la moindre parole capable de blesser la conscience la plus ombrageuse; jamais je n'ai vu, ni en lui ni près de lui, rien qui fût capable de causer le plus petit étonnement à l'imagination, à la jeune âme la mieux imprégnée de tout cet ensemble de convictions que donne dans une famille chrétienne et monarchique l'éducation la plus vigilante. Les souvenirs contraires affluent à ma mémoire. Je n'en citerai qu'un seul.
Un jour, pendant que je m'y trouvais, on annonça dans le salon de Lamartine une dame d'un nom connu et fille elle-même ou petite-fille d'un savant célèbre. Interrogée avec la meilleure grâce du monde sur tout ce qui l'intéressait, cette dame fut amenée à parler de sa petite fille qui était avec elle et pour laquelle elle paraissait avoir une véritable adoration. Ce qui l'occupait et la préoccupait surtout en ce moment, c'était l'instruction religieuse de cette enfant qui allait bientôt faire sa première communion.
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Bile insistait >m- ce poinl evec beaucoup de naturel , encouragée d'ailleurs par lei queslîoni persistantes do maiti um, lorsque loul d'un coup, craignanl sans
doute de s'être trop étendue sur un pareil sujet, elle s'exeaaa en rougiaaant d'entretenir un homme aussi illustre de
nVoaei Si peu intéressantes pour lui et qui n'étaient peutêtre pas dans ses idées. Je ne nie rappelle plus les mots, niais je n'oublierai jamais l'impression que me fit ressentir la réponse si pleine d'à-propos que lui lit Lamartine. L'assurance du plus profond respect pour la religion s'y mêlait à des témoignages pleins de délicatesse sur la manière dont sa charmante visiteuse comprenait son devoir de mère.
\Iadame de Lamartine s'associait à toutes les boutés de son mari pour moi. Elle me donna même un appui des plus efficaces dans un moment décisif de mes tribulations scolaires. Je me préparais à Saint-Cyr; pour se présenter aux examens de l'Ecole militaire, il fallait être bachelier es sciences. Conformément à la loi universitaire de mon temps, j'avais bien bifurqué du côté desdites sciences; mais je n'avais aucun attrait, aucune disposition naturelle de ce côté. Deux ans d'école préparatoire ne m'avaient pas rendu savant; c'était au contraire le goût des lettres qui s'était développé chez moi au point de me l'aire trouver des charmes à l'humble version latine. Qu'allais-je devenir, à la fin de 1855, devant les examinateurs avec un bagage scien-
til'npic aussi restreint? Enfin, le moment terrible arriva. Le hasard du bon Dieu fit que sur trois examinateurs de sciences deux étaient particulièrement connus rue de la Ville-l'Evèque.
Dès que Madame de Lamartine apprit cette bonne chance, elle ne pensa plus qu'à s'en servir à mon profit; elle me recommanda avec une insistance et un intérêt décisifs aux deux savants, mes juges.
Je fus reçu. La joie de Madame de Lamartine d'avoir contribué à cet acte de justice fut très grande, presque aussi grande que celle de mes parents et de moi-même.
L'année suivante, je fus admis à Saint-Cyr.
Aussitôt la liste parue, j'aurais dû me jeter sur ma plume et remercier mes illustres et bienfaisants protecteurs, en leur faisant part de mon succès définitif. Dans mon émotion d'entrer très prochainement dans la fameuse école où, par suite des célèbres brimades, les premiers mois d'incarcération étaient particulièrement désagréables, je crois bien que j'ai oublié cet acte de déférence. Mais, à Monceau, où se trouvait alors Lamartine, avec sa femme et sa nièce, on n'oubliait pas d'être bon comme à l'ordinaire. Madame Valentine fut l'intermédiaire des félicitations de son oncle et de sa tante, dans la lettre suivante :
Dl 1851 A 1857.
i II : octobre 1 *
\In\sn;i | i.t ami,
u Mon eux le et ma tant»1 veulent bieo me céder l'agi ble mission de complimenter, rom d'abord, puis M. \lbert, de son edmiasion h Saint-Cyr. Quoique nom fussions bien certains d'avance, d'après ses brillant!
[nous, de le \<>ir reçu, nous avons été très beureui iltlire son nom parmi ceux des élus. C'est moi qui I ai découvert le première. J'ai eu le plaisir de l'annoncer i mou oncle, qui a été ravi de cette bonne nouvelle. Nous
« nous réjouissons d>> voir \I. Albert dans son uniforme, qui deviendra, avec les années, brillant d'épaulettes et de décorations. Dites, je vous prie, à Mme de Cbamborant combien nous partageons sa joie de ce succès.
Vous avons quitté hier Saint-Point, après un séjour de trois mois, qui a été attristé par le rhumatisme de
• mon oncle; il a été plus long que douloureux. Nous •vont vécu dans la plus complète solitude. Xous nous parions, ma sœur Mme de Pierreclos et moi, les heures de lecture. Notre métier de garde-malade a été très doux ; mon oncle sait le rendre aimable; il est si bon et si charmant, même au milieu des souffrances!
\Ia tante a été aussi bien malade; elle est moins bien remise que mon oncle; les changements de saison l'éprouvent toujours.
Vous voila maintenant à Monceau .
Si ou pouvait entendre à travers la distance, vous sauriez combien de fois nous avons dit cet été, et maintenant
■ nous disons encore : — Pourquoi Confolens est -il si loin .' C'est triste de ne jouir de vous que pendant une partie de l'aunée et de vous regretter l'autre. N'aurons- BOUS donc jamais un chemin de fer reliant Màcon à la Charente? Où en est Vil le vert ' Vos tours s'élèvent-elles,
150 LAMARTINE IXCOWI .
« et pourrcz-vous bicutùt jouir de votre ouvrage ? A quelle k époque comptez-vous être à Paris? Je ne sais eucore rien a des projets de mon oncle ; ils dépendent de tant d'évé- « nements et de choses! Il travaille énormément et admi- « rablement.
Vous savez le peu de succès de l'ami D... en Amé- « rique; il doit être en route pour revenir, mais, hélas! « les mains vides.
Adieu. Venez donc nous voir; je vous tends la plus « cordiale et la plus affectueuse des mains.
- Vale.\ti.\e. »
Bientôt nous allons retrouver Madame Valentine se faisant encore l'interprète des sentiments de son oncle.
Je n'insiste pas encore sur le charme propre de sa correspondance.
Ce que je dois souligner de suite, c'est le renseignement donné sur le voyage de AI. D... en Amérique. L'ami devait profiter de ses nombreuses relations aux Etats-Unis pour attirer des abonnés aux œuvres littéraires de Lamartine. On avait basé ces espérances sur la sympathie naturelle, probable, des affranchis de Washington pour le fondateur de la République de 1848. L'attitude de quelques Américains d'élite semblait les confirmer. Elles se font jour dès 1854 dans la correspondance de .\Iadame de Lamartine. On y trouve, en effet, à la date du 19 février, à propos du buste par Adam Salomon :
« Le buste vient très bien. Un Américain, \I. B..., en a commandé un en marbre, qu'il emportera pour être placé dans la salle du Congrès. Nous avons été très entourés d'Américains ces temps-ci ; ils ont une très grande admi-
ration pour M. de L... » Le voyageur aux Etats-Unis venait de revenir les mains vides , constatant que chez les pratiques enfants du Nouveau Monde l'admiration était bien éphémère, ou tout au moins n'allait pas jusqu'à la générosité.
Quelque temps après la lettre de sa nièce, Lamartine en écrivit à mon père une de sa main. Je n'ai pu citer plus tôt son texte pour ne pas enfreindre l'ordre chronologique, mais j'y ai fait allusion à propos du vicomte de La Guéronniere. La voici :
« Monceau, 2 décembre 1856.
a Itlo.ï CHER AMI,
« Un mot à tout risque. Votre lettre nous a instruits et a amusés; votre présence vaudrait mieux.
« J'ai eu, et j'ai encore, une sévère et interminable « rechute de rhumatisme. Pendant ce temps-là j'ai écrit a 800 pages et payé 250,000 francs. Jugez si je suis à mon a aise.
« Je ne serai à Paris que le 4 janvier; soyez-y pour nous « consoler.
a En attendant, soignez mon réabonnement. S'il mana que, je suis perdu sans ressource.
« Voici une commission de cœur. Vous seul pouvez la a faire. Je ne suis pas en mesure de solliciter directement a H. Magne pour un ami que j'aurais bien à cœur de a servir.
« Ne pourriez-vous pas prier La Guéronnière, toujours « bon, quoique distancé de moi, de le voir, de lui remettre
.. ce mot et de lui recommander, en mon nom, ce mot et a ce nom ?
. Adieu et tendresses de tous et à tous.
L'esprit large de Lamartine se manifeste. Oubliant les évolutions un peu rapides de son second au journal le Pays en 1851 , il rend hommage à la bonté de l'ami d'autrefois et lui demande avec confiance de l'aider à faire une bonne action. On se souvient que La Guéronnière fit immédiatement ce que désirait Lamartine, et répondit à mon père à ce sujet la lettre pleine de cœur que j'ai citée.
La tolérance et la justice étaient deux des grandeurs de l'âme de Lamartine ; l'âme de La Guéronnière était assez généreuse pour les comprendre, assez élevée pour les admirer, assez reconnaissante enfin pour y correspondre parla persistance du plus sincère dévouement.
De 1857, je n'ai qu'une lettre à citer, lettre qui est de la main et du style de l'aimable secrétaire de Lamartine, sa nièce chérie, Valentine.
• Monceau, 31 octobre 1857.
AlOXSIELR ET AMI,
- Je suis très troublée en pensant que vous avez en ■• ouvrant cette lettre une désagréable déception. Pardonnez à mon écriture sa ressemblance, et croyez que si
« je n'ai pas la niaiu de mou oncle, j'en ai le cœur pour « vous. Ce matin, en partant pour une petite course obligée, u il m'a priée de vous dire combien il était désolé de « n'avoir pas encore pu répondre à votre lettre, et aussi « combien il serait heureux et combien nous le serions « tous avec lui si vous réalisiez enfin votre aimable projet « de visite à Monceau. Il y a si longtemps que vous nous « bercez de cet espoir, qu'il serait temps d'en faire une k réalité. Je regrette seulement que cette bonne pensée ne « vous soit pas venue pendant que nous étions à Saintk Point ; mais, en mettant à part la vanité de vous montrer a un plus joli pays, sachez que partout et toujours vous « serez le bienvenu. Je serais si heureuse de prêter à « M. Albert mon cheval arabe, qui est la plus charmante k bête du inonde : le caractère d'un chien, le pied d'un « chamois et la légèreté d'un oiseau. Il serait très fier, j'en k suis certaine, d'avoir sur son dos un charmant militaire a comme votre fils.
« Mon oncle travaille énormément. Il vient, en trente « jours, de faire 500 pages de la Vie d'Alexandre le « Grand. Avec cela, il parle à soixante paysans par jour, « fait ses comptes de vin, visite ses vignes et n'a pas une « minute à lui ni à nous; il faut le prendre au vol. Cette « vie si active lui va, il est frais (j'allais dire comme une « rose, mais c'est la plus juste des comparaisons). Il est, « comme toujours, bon et divin ; il est impossible de vivre « avec lui et de ne pas l'adorer; aussi c'est ce que je fais u avec bonheur. Vous partagez ce sentiment pour lui avec « moi, comme je partage les siens pour vous, et ils sont « bien forts, bien sincères.
« Vous ne savez pas combien votre nom est souvent sur « nos lèvres; nous vous faisons vivre ici malgré vous, et il ii faut que le temps manque bien véritablement à mon oncle a pour qu'il m'ait chargée de vous donner de ses nouvelles, « au lieu de le faire lui-même.
« De la voiture, il m'a dit : '• Dis bien à Chamboraut qu'il se garde des Esclavons. Que va-t-il faire là-bas? C'est un peuple de brigands qu'il ne faut pas confondre avec les Turcs; dis-lui d'aller doucement parmi ces voleurs, de se défier d'eux, d'agir avec la plus grande prudence. C'est le plus vilain peuple de la terre. » Donc, gare aux Esclavons, de sa part, et d'après tout ce qu'il m'a dit, je vous le répète de la mienne. k Vous êtes tellement le Juif errant, que je ne sais où vous adresser ma lettre ; je vous l'envoie à tout hasard à Confolens ; peut-être ira-t-elle vous chercher au pied de vos tours de Villevert? Où en sont-elles? et les voit-on
* poindre de loin dans le paysage?
« Pourquoi la Charente ne louche-t-elle pas au Maçonnais et ne pouvons-nous pas voisiner? A Paris, heureusement, on se retrouve, et c'est son grand charme. Il est de certains pas qu'on est si content d'entendre dans son escalier!
k Ma tante va bien pour elle ; c'est même étonnant de la voir si remise en comparaison de ce printemps. Elle peint énormément. Elle me charge de ses plus affectueux
i souvenirs pour vous et de vous répéter encore : Venez ! venez! Toute la famille est ici, et tous me chargent de vous parler d'eux.
« Pour moi, je vous prie d'offrir à Mme de Chamborant mes compliments les plus empressés, et je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments affectueux en vous tendant la main.
« Valextiive de Cessia. »
Si mon père a eu quelque déception en recevant une pareille lettre, c'est évidemment une déception qui n'a pas été de longue durée.
Le moment viendra où j'aurai à parler des qualités épi-
stolaires de Madame Valentine. En ce moment, je me contente de signaler deux passages :
Celui où elle parle du travail énorme de son oncle qui, malgré quelques instants d'un calme relatif que nous allons bientôt voir disparaître, ne s'arrête jamais dans son effort;
Celui surtout où elle manifeste, dans un cri du cœur qui est en même temps un appel à l'amitié, les sentiments que Lamartine inspire à tous ceux qui vivent près de lui.
Quand on aura appris à bien connaître le grand homme intime, on comprendra que les autres affections s'unissent à une affection véritablement filiale pour répéter :
<■•• Il était toujours bon et divin ; il était impossible de vivre avec lui et de ne pas l'adorer. »