‹ Lamartine inconnuChapitre 25 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I. Douze lettres de 1858; mon devoir. — II. La vérité sur les deitos, dite par Lamartine. — III. Témoignage de Madame do Lamartine. — IV. L'effort; Cours de littérature ; convenance vis-à-vis de l'Empire; M. de Morny. — V. Le comité de Mâcon; projet de loterie. — VI. Lettre décisive de Madame de Lamartine. — VII. Kchec de la loterie. Souscription nationale ; obslacles administratifs; insuccès. — VIII. Délicatesse, dignité, honneur !

Après une tranquillité passagère, l'orage va gronder. L'année 1858 est peut-être celle des plus dures épreuves pour Lamartine. Douze lettres sont entre mes mains. Toutes concernent la crise d'affaires traversée par le grand homme. Avec la franchise de la plus complète intimité, c'est-à-dire dans les conditions les plus concluantes, Lamartine y prouve sa volonté passionnée de payer ses créanciers, et pour cela de ne reculer devant aucun travail d'intelligence et aucune démarche permise; mais il s'y montre inflexible, immobile, à la perspective de franchir jamais les limites bien nettes, bien précises que son honneur lui a imposées.

De tels documents, interprétés comme ils doivent l'être,

éclairent du jour le plus vrai la figure du grand lutteur au milieu du combat de la vie ; ils dégagent un parfum d'honneur qui doit chasser l'acre odeur de l'injustice, et remplacer chez les âmes droites, par une admiration compatissante, le fiel des anciens préjugés.

Dès lors, est-ce que mon devoir n'est pas tout tracé?

Est-ce qu'il m'est permis de détourner les regards de ce grand homme dans le moment le plus noble peut-être de sa glorieuse vie, sous prétexte que les souffrances, les angoisses et les humiliations d'un des plus illustres martyrs du génie humain rappellent les ironies coupables d'une génération égarée, et réveillent de pénibles souvenirs?

Est-ce que je puis laisser dans l'oubli la lettre de Madame de Lamartine, que j'ai annoncée et que je considère de plus en plus comme un de ces témoignages décisifs qui déterminent la justice au tribunal de la postérité?

Un pareil sujet, je le sais, nécessite bien des délicatesses; j'en serais terrifié, paralysé, si je ne savais aussi que dans les questions de sentiment, d'équité, les élans d'un cœur aimant et convaincu font souvent mieux vibrer la justice dans les autres cœurs que les réserves les plus étudiées et les calculs les plus habiles.

C'est donc mon cœur, mon cœur seul que j'ai interrogé ! Il m'a répondu sans aucune hésitation. Ma raison a pleinement ratifié mon cœur.

Je crois que cette histoire des dettes est un sujet qui doit être élucidé par ceux qui savent, sous peine d'être obscurci davantage encore peut-être, par ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir.

lfi* LAMARTINE INCONNU.

Je crois qu'il n'y a aucun voile à jeter sur celte phase douloureuse de la vie qui nous occupe, parce que tant d'amertume ne provient d'aucun vice caché, et ne recèle aucune faiblesse inavouable.

Je crois enfin que la vérité conserve tous ses droits, surtout lorsqu'elle éclaire aussi vivement une des grandes leçons de Dieu terrassant dans la douleur uu des plus vastes génies de l'humanité, et lui permettant de se relever, digne toujours de l'estime, du respect et de l'admiration.

Mon devoir est donc de publier ici, au milieu d'un récit intime où l'histoire pourra les trouver, des lettres qui apportent une si grande part de lumière à cette vérité vengeresse.

Une seule crainte pourrait me faire hésiter : la crainte, en remuant toute cette tristesse, d'ajouter une larme de plus à tant de larmes qui auraient déjà fondu le cœur de la noble héritière du nom de Lamartine, si ce cœur n'était pas aussi grand et aussi fort que la mémoire dont il est tout rempli! Mais elle le sait bien, une des plus grandes joies de ma vie serait, au contraire, de pouvoir lui procurer la douceur d'une consolation ; et, plutôt que de faire tomber de ses yeux ou de son cœur une larme inutile, j'aimerais mieux enfouir à tout jamais dans l'oubli, sous la terre même, tous ces nobles souvenirs écrits qui sont cependant pour moi, dans le présent, les papiers de famille les plus précieux.

J'en suis certain, elle m'adresserait, au contraire, un sévère reproche si, semblant méconnaître aujourd'hui l'esprit de sacrifice dont elle a été perpétuellement animée, et pour lui éviter une émotion, j'oubliais, en face de ld

grande figure de son oncle bien-aimé, que, ne pouvant rien ajouter au plateau de la gloire qui déborde , je dois chercher du moins à ajouter de ma main qui la possède, ne fût-ce que la plus petite parcelle de ce qui manque au plateau de la justice.

Lamartine lui-même a exposé dans ses Mémoires politiques ses embarras financiers, ses efforts et ses espérances. Il en est aussi question bien souvent dans la correspondance publiée de .\Iadame de Lamartine. Il ne s'agit donc, pour moi, de divulguer aucun mystère; il s'agit, à propos de choses dites tout haut, mais très mal connues du public, de confirmer, par des preuves intimes et irrécusables qu'on ne connaît pas, ce droit à l'estime de l'histoire que Lamartine même, à propos de ses dettes, revendique avec une si noble hauteur dans ses Mémoires, et que sa sainte femme lui décerne avec une si touchante émotion dans sa correspondance.

Voici ce qu'on lit au livre vingt-deuxième des Mémoires politiques, paragraphe VIII :

« Tous mes biens étant hypothéqués pour leur valeur, je fus contraint de marracher le cœur de ma propre main, en vendant la terre libre de Milly. Je n'y suis jamais retourné. Depuis cette séparation forcée de la scène de mon berceau et de ma vie, je n'ai plus vécu qu'à demi; je

1CG LAMARTIVK INCONNU.

n'ai jamais pardonné à la nécessité qui m'en faisait expulser comme un coupable. Je mourrai je ne sais où, en le reprochant à mon pays. J'empruntai sept cent mille francs au Crédit foncier, et, devant encore deux millions au delà de la valeur de mes biens, je fondai deux ouvrages dont le produit, si je vivais, devait en quelques années me libérer. Le premier de ces ouvrages était les Entretiens littéraires, que je pouvais continuer jusqu'à ma mort, et qui a dix mille abonnés à vingt francs , c'est-à-dire environ deux cent mille francs de produit, moins les frais. Le second, c'est la collection , en quarante magnifiques volumes, de mes œuvres complètes, mise en vente à huit francs le volume et payable en quatre ans. C'est sur ces deux entreprises que tout l'avenir de mes créanciers se fonde et que j'ai réussi à les payer, avec les intérêts, année par année. Deux loteries à quelques centimes le billet, pour lesquelles l'autorisation de l'administration me fut accordée en faveur de ces créanciers, allégèrent encore mes fardeaux de quelques centaines de mille francs. Voilà où j'en suis au moment où j'écris ceci.

« Je ne dois pas oublier que Bonaparte, devenu empereur, et entendant parler de mes embarras, m'envoya offrir deux millions de sa cassette pour me libérer. Je refusai à tout risque ; l'honneur mel'interdisait. Récemment encore, il m'a envoyé par un de ses ministres faire les offres les plus spontanées et les plus larges pour le même objet. Je remis à son ministre une note commençant ainsi : « M. de Lamartine remercie l'Empereur des offres obligeantes qu'il lui a fait faire par M... ; mais l'honneur, qui appartient à toutes les opinions élevées, lui interdit

de l'accepter. Tout ce qu'il désire, c'est que l'administration ne s'interpose pas entre lui et le pays qui désire l'aider dans sa libération par le moyen de la loterie dont il fait demander l'autorisation légale à l'administration. »

b Quelques jours après, l'autorisation du ministre de l'intérieur me fut adressée. La subvention individuelle et volontaire du pays eut la liberté de s'exercer en ma faveur. Si cette loterie a quelque succès, tous mes créanciers, à l'exception des sept cent mille francs du Crédit foncier, seront payés, et mes biens répondront du reste. Je pourrai mourir, non pas où je suis né, puisque Milly, la terre de mon cœur, est perdue pour jamais; mais du moins sous les tuiles qui ont abrité une partie de ma vie.

« Telle est l'exacte vérité. Mais pourvu que mes créanciers soient payés avant ma mort ; je ne regretterai rien en mourant; je commence à l'espérer. »

Telle est l'exacte vérité, dit Lamartine en terminant cette page de sa propre histoire. Pour nous, toute la question est là! Xous devons examiner si, en réalité, les dettes effrayantes qui ont pesé sur la fin de sa vie doivent mériter à Lamartine la sévérité ou la compassion.

Madame de Lamartine, dans sa correspondance, complète sur certains points les explications de son mari. Sans doute elle ne détaille pas ses dettes, mais elle en dit assez

168 LAMARTINE IXCOXXU.

sur leur origine pour détruire tout soupçon mauvais et tout doute intime chez le lecteur. Elle ne cherche pas à dissimuler la part que les erreurs de l'imagination et les illusions de l'esprit ont pu avoir dans la situation dont elle souffre; mais à un âge et dans des conditions où elle ne saurait être trompée, elle prend Dieu à témoin qu'à l'origine de tout cela il n'y a rien qui ne soit grand, pur et honnête.

Dans une lettre écrite en 1855 et qui a été publiée, elle dit ci propos de son mari :

« Il faut payer ses qualités : l'optimisme, l'idéal, le génie, sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparaît sous les perspectives idéales, et, lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre.

« Le génie comporte un laisser-aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes qui sera, je l'espère , reçue en balance par Dieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment. »

En 1858, elle écrivait : « Nous sommes dans une crise bien cruelle; il en souffre bien affreusement...

«... Je suis un peu soutenue par la certitude que la trop grande générosité et l'abnégation de sa personne en 48, et en bien d'autres années et dans bien d'autres circonstances, ont causé, en grande partie, la douloureuse, la navrante position où nous sommes. Personne n'en est si humiliée que moi, ni aussi lière de sa glorieuse conduite en 48; et sa générosité, sans compter toutes les infortunes qui se sont adressées à lui.

« Je n'ai contribué en rien aux embarras financiers,

mais j'en connais les sources, et, sauf l'imprudence des terres, elles sont celles que Dieu admet en atténuation de tous les torts. La charité couvre une multitude de péchés, dit l'Evangile, et j'aime cette parole. »

Elle disait, dans une autre de ses lettres publiées : « Je pourrais supporter la pauvreté réelle, mais je ne puis supporter des dettes! Cela me met au désespoir, et je tremble souvent pour M. de L. Il se contient et se remonte; mais, au fond, il souffre plus qu'on ne peut croire, et il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. »

A côté des affirmations véridiques, incontestables, veuton des faits matériels prouvant la générosité de Lamartine? J'en cite deux pris encore au hasard, dans la correspondance publiée de sa femme.

En 1857, elle écrit : "M. de L. n'est pas sorti depuis deux jours qu'il était à l'enterrement de ce pauvre M. R., qu'il a fait enterrer convenablement, car il ne vivait que de lui depuis longtemps, et maintenant M. de L. s'inquiète pour sa servante qu'il a laissée sans sou ni maille. Il faudra tâcher de lui trouver une existence. »

En 1858, le 15 février, au moment de la plus forte détresse, elle écrit encore :

o Mon mari est si harcelé de demandes ici, où il a tant payé qu'il ne lui reste plus rien, que je n'ose pas troubler sa demi-convalescence par un nouvel appel à une bourse vide; mais dès qu'il sera à Paris il recevra le prix de quelques abonnements, et il en enverra tout de suite à notre pauvre ami. En attendant, voici 500 francs que je puis lui avancer. Envoyez-les-lui et dites-lui de nous les rendre, lorsqu'il aura reçu son traitement, et vous, gardez-

les-moi, car ils me seront indispensables pour Saint-Point, l'été prochain... »

Et ainsi, d'après Madame de Lamartine dont la sincérité ne saurait être mise en doute plus que la sagacité et le bon sens, les dettes du graud homme proviennent : d'abord des sommes considérables qu'il a jetées pendant le gouvernement provisoire au milieu des misères et des lamentations du commerce parisien; secondement, d'une charité qui s'est manifestée tout le temps de sa vie dans les proportions les plus généreuses envers tous les malheureux; troisièmement, enûn de son amour excessif de la terre.

« La terre m'a tué » , s'écriait-il lui-même dans une lettre précédemment citée; et cela est vrai. Elle l'a tué, parce que sans compter il la rachetait aux siens dans le but d'améliorer leur situation; parce qu'il en recueillait de trop nombreux débris pour reconstituer, arrondir, agglomérer la propriété des ancêtres; parce qu'entraîné par son imagination enfin, il n'a pas su résister aux offres des vignerons ses voisins qui, ayant pleine confiance, lui vendaient sur sa parole ou sur de simples billets toutes leurs récoltes de vin; récoltes qui lui constituaient une base de crédit, un gage pour ses combinaisons financières, mais qu'il finissait presque toujours par revendre à des prix inférieurs, de telle sorte qu'en perdant ainsi des sommes importantes, loin d'éteindre sa dette, il ne faisait que l'augmenter.

Ce qui ressort encore de l'irrécusable témoignage conjugal, c'est l'angoisse réelle, profonde et perpétuelle de Lamartine sous l'écrasement de ses embarras financiers.

« Il soutfre affreusement, dit sa noble femme, il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. «

Quel est donc l'adversaire assez passionné, l'homme de parti assez égaré, qui osera dire à cette femme : "Vous roulez nous tromper, je ne vous crois pas; toutes ces angoisses n'étaient que de la comédie ! »

Ah ! je sais trop ce que la prévention peut faire de la justice dans l'esprit même de très honnêles gens. Il s'en trouvera peut-être qui ne seront pas convaincus des citations que je viens de faire et qu'ils ont pu lire comme moi dans les livres; il en est qui diront : Les Mémoires politiques contiennent des affirmations, mais pas de preuves.

Eh bien, en attendant que Madame de Lamartine nous dise ici, dans la lettre la plus inlime et la plus émouvante, le dernier mol du cœur sur les dettes de son mari, voici, dans les lettres que j'ai annoncées, Lamartine lui-même qui va nous montrer l'incroyable persévérance de son effort et l'inflexible délicatesse de son honneur. Ces lettres sont les plus confidentielles qu'il y eut jamais : c'est ce caractère qui leur donne une importance décisive à l'appui de ma thèse de justice et de vérité.

Dans les premiers jours de 1858, mon père recevait la lettre suivante :

« Mon cher Aiir,

a Je vous croyais en Esclavonie, votre lettre me détrompe et me donne un beau premier jour de l'an, car l'amitié

d'un homme comme vous est retienne de la Providence. Une Dieu vous rende à vous, à votre femme et à votre - fils si prédestiné un bonheur que je n'aurai jamais.

L'année 1858 commence pour moi par de rudes épreuves. J'ai bien de la peine à payer 710,000 au lieu de (300,000 dont je suis chargé ce mois-ci. Je succombe. Mais si le réabonnement se lève, je me relèverai encore avec lui. On m'écrit qu'il se fait bien. Hélas! il me le faudrait double.

« J'ai fait véritablement de superbes récoltes, mais combien n'en faut-il pas pour payer mon million en treize mois! Or c'est littéralement ce que j'aurai payé dans trois semaines.

Je ne puis, à cause de cela, aller vous serrer la main avant la première semaine de février. Plaignez-moi et faites-moi des abonnés ou la mort!

o Ma femme et Valentine se plaignent de vous, mais ■ vous pardonnent. Je comprends que tant d'affaires vous refusent huit jours dans nos frimas.

« D'ailleurs, vous me trouveriez bien triste.

a Adieu et vive et éternelle affection

k Lamartine.

Au milieu de ce mouvement de fonds que nécessitent les tranformations successives de sa dette , Lamartine s'est épuisé pour payer des sommes considérables. Un million en treize mois! Quel effort de travail et de combinaisons! Mais, hélas! tout cela ne suffit pas; l'effort doit continuer. Cependant le grand lutteur ne désespère jamais, son intelligence est sou capital; il entend l'exploiter par le travail ; et si le goût des lecteurs rend ce travail fructueux, il se relèvera.

Le 5 février 1858, il écrivait à mon père :

a Mon cher ami,

« Les adversités nous accrochent et nous retardent.

Trois catastrophes financières viennent de m'écraser à la

fois. Je lutte comme il faut lutter : vainqueur ou vaincu.

Je vous conterai confidentiellement ces disgrâces de

fortune.

«• En attendant, vous verrez dans le programme ci-joint

le parti que je prends. Soyez assez bon de le seconder

de vos efforts, dans la Charente ou ailleurs, et mieux à

Paris eu recueillant tous les abonnés que vous pourrez

provoquer.

« L'œuvre est purement littéraire, neutre en politique « comme eu religion et en philosophie; il s'agit du beau « et non du vrai; aussi cela va à tout le monde.

« J'espère être à Paris dans les derniers jours du mois, a si je puis sortir du dédale d'impossibilités où je suis « plongé. Mon bonheur sera de vous voir tous les jours.

«• Ma femme et Valentine iraient bien sans ces adver- - sites qui retentissent dans leurs cœurs. Moi, je ne dors « plus et je travaille plus la nuit que le jour. Je rapporte » seize cents pages de travaux, et je commence celui-ci. .. Il faut que ce germe vive ou que je meure! « Adieu.

L'œuvre dont il s'agit est le Cours de littérature; quant à la neutralité annoncée, bien difficile à tout homme, elle était impossible à Lamartine. Avec son sens rapide et profond de toutes choses, ayant à sa disposition une tribune toujours ouverte, il devait fatalement s'en servir pour dire bien nettement son opinion sur tous les grands sujets et les grands évéuements. C'est ce qui est arrivé, et il faut s'en féliciter. Plusieurs numéros très importants ont été la

conséquence de cette heureuse fatalité. D'ailleurs, j'oserai dire en toute sincérité que les frontières entre le beau et le vrai me paraissent le plus souvent bien difficiles à démarquer. Dans le domaine de la pensée, peut-il y avoir quelque chose d'absolument beau qui ne soit pas éclairé d'une étincelle de vérité? Mon instinct ne peut pas le comprendre; mou cœur ne comprendrait pas davantage que, quand la vérité resplendit, il n'y ait pas en elle une part, et la part la meilleure, de la beauté.

Enfin l'effort constant se manifeste; la facilité éclate prodigieuse ; seize cents pages eu quelques mois ; la pensée se résume dans ces mots : u II faut que ce germe vive ou que je meure. » Quelle image et quelle concision !

Ce qui me paraît remarquable au point de vue du style dans ces lettres intimes écrites le plus souvent avec une hâte fébrile, ce n'est pas l'ensemble, c'est la perle qui se rencontre toujours, jetée de-ci de-là au moment inattendu. Quand il a le temps et l'espace, Lamartine, historien, orateur ou poète, développe sa pensée superbement vêtue des plus riches et des plus amples parures; à court même des minutes, quand il correspoud pour les affaires et pour l'amitié, en quelques mots martelés comme une sentence il jette la pensée la plus douce ou la plus forte.

Madame de Lamartine, à son tour, écrivait à mon père le 8 février 1858 :

« MOXSIEUR ET AMI,

v- M. de Lamartine est malade; il a été atteint d'une « grippe très violente la veille du jour fixé pour notre « départ. Il a eu tous les symptômes d'uue fluxion de poi-

« trine. Prise à temps, elle ne s'est pas développée, grâce ^ à Dieu ; mais il a une très forte fièvre qui a même été a plus intense hier qu'au début.

« Aujourd'hui, je le trouve moins mal et j'attends notre « médecin, qui est venu deux fois par jour, pour me dire ■i ce qu'il en est.

« Malheureusement, M. de L. est sous le coup des plus « cruelles préoccupations : la ruine est à la porte! — Il b dit : — Consummatum est! Mais moi, je dis que Dieu « peut faire avorter le coup. Enfin , nous sommes bien b tristes!

« Le Cours, avec l'aide des hommes de bonne volonté, « peut encore nous sauver !

b Mais tout semble conspirer contre nous dans ce com- « mencement fatal de l'année!... M. de L. ne veut pas « laisser paraître les numéros du Cours pendant l'émotion « publique du procès de l'horrible attentat. — C'est comme « un respect pour l'émotion publique qui le retient. Mais a cette suspension peut lui coûter son unique moyen de « salut pécuniaire, si elle se prolonge trop. Déjà on mûrit mure, et les abonnements sont suspendus.

« Il voudrait bien savoir confidentiellement à quel a moment le procès sera jugé.

« Les journaux, après l'avoir annoncé pour le 10 de ce « mois, n'en parlent plus.

ti C'est une grande préoccupation pour lui dans sa b maladie de n'être pas à Paris, au courant de tout, et fai- « sant quelques efforts pour ranimer les abonnements. Il k a pensé que vous pourriez, par M. de M., savoir la b vérité sur l'époque du procès. S'il doit trop tarder, il b serait mieux de paraître le plus tôt possible. Mais s'il « doit avoir lieu bientôt, il vaut bien mieux respecter le - sentiment public.

«• Je crains que la convalescence de M. de L. ne nous . force de rester ici encore presque quinze jours. Mes

170 LAMARTIXE INCONNU.

« malles sont fermées, tout est prêt pour le départ; et je b ne dérange rien pour lui laisser l'espoir de bientôt partir.

\lais, au fond, je pense que ce serait imprudent d'y « songer avant ce temps là, même en supposant que la « convalescence puisse commencer bientôt.

a 11 vous dit mille choses les plus affectueuses auxk quelles je me réunis.

a M. E. de Lamartine, n

Madame de Lamartine fait allusion à l'attentat d'Orsini et au sentiment de si délicate convenance qui empêchait son mari de faire paraître les premiers numéros du Cours de littérature au milieu de l'émotion publique et du procès des assassins. Cette attitude était conforme à celle prise par Lamartine depuis la proclamation de l'Empire. Tout en ménageant scrupuleusement sa dignité, non seulement il voulait éviter toute brutalité contraire à sa nature, mais il tenait à reconnaître par une certaine déférence de forme les bons procédés du prince qui avait voulu le faire son ministre à la fin de sa présidence, et qui, depuis son avènement au trône, lui montrait des sentiments qui n'avaient rien d'hostile. Il voulait donc bien attendre le moment opportun pour lancer son œuvre nouvelle; mais cette attente pouvait lui coûter cher. S'il savait l'époque du fameux procès, il pourrait prendre ses précautions en conséquence. C'est alors qu'il pense aux relations de mon père avec M. de M.

M. de M..., je n'ai aucune raison pour le cacher, désigne M. de Morny, alors président du Corps législatif. Eloigné de toute politique, sous l'Empire, ce n'est pas sur ce terrain que mon père connut M. de Morny. Le hasard, ce précur-

seur de la Providence, les mit un jour en présence dans une réunion d'actionnaires. Ce jour-là, mon père montra une telle netteté et une telle énergie dans la revendication des droits de tous, que ses coïntéressés le désignèrent d'acclamation pour une mission de confiance qui devait forcément le mettre en rapports avec AI. de Alorny. Ces rapports furent d'abord rares et froids. Le roi de l'industrie, sous le second Empire, était un souverain assez autoritaire, peu habitué au contrôle, même dans l'emploi des millions des autres. Tout d'abord il fut surpris, tant il y était peu accoutumé, des allures indépendantes du nouveau venu. Mais, comme au bout du compte il était homme d'esprit, d'intelligence, de bonne compagnie, et mieux que cela même au fond, je l'espère pour lui du moins, il ne tarda pas à comprendre que l'attitude de mon père ne venait pas d'un parti pris d'hostilité personnelle contre lui, et qu'elle tenait tout simplement à un parti pris de franchise et de loyauté. C'étaient des qualités assez rares, dit-on, sous les lambris de son palais, pour exciter son étonnement. L'étonnement devint de la curiosité, la curiosité de l'estime. L'estime se doubla bientôt de sympathie. Alorny ne fut pas seulement aimable, mais confiant. Dans la mesure que de pareils rapports comportaient, il fut même affectueux. Il déclara à mon père que sa porte lui serait toujours ouverte, et son dévouement en toutes choses acquis. Sachant que j'étais dans l'armée, il offrit de la manière la plus gracieuse son concours pour moi, et je dois dire que si je n'en ai pasprofité, c'est que les circonstances ne l'ont pas rendu nécessaire.

Il était donc très facile à mon père d'obtenir les rensei-

178 LAMARTIXK IXCOXXl.

gnementa désirés par Lamartine, et très nature] à Lamartine de les demander à mon père. C'est ce que je tenais à bien constater.

Mon père ayant fait à la lettre du 5 une réponse qui s'était croisée avec la lettre du 8 de Madame de Lamartine, son illustre ami lui écrit l'importante missive datée de Monceau du 11 février. Je ne crains pas de la publier; elle porte en tête le mot confidentielle. La voici :

« Mon cher ami,

« Je n'ai pas répondu parce que je croyais arriver. Une « grippe de quinze jours me retient avec fièvre au lit. Je « ne pense pas pouvoir arriver avant le 25.

a J'arrive achevé , fini , ruiné , anéanti ! Onze cent « mille francs payés cette année, quatre cent mille perdus « sur les vins, empruntés pour payer le million, trois cent « mille manquant à Paris, et six cent mille à payer en « 1858, font une masse en déficit de deux millions et plus, « sous laquelle je succombe enfin.

« Un Comité de concitoyens et d'amis maçonnais s'oc- » cupe de vendre pour moi mes terres, même l'inaliénable - Saint-Point. Nous avons fait tous les sacrifices pour que « personne ne souffre ni n'attende de cette catastrophe. <■■■ Elle a été soudaine, imprévue, en plein beau ciel, comme « toutes les catastrophes. C'est le destin, il n'y a qu'à « plier.

« Voyez confidentiellement M. de Morny qui a toujours

« été bon et amical, à travers les politiques, pour moi, a comme moi pour lui. Demandez-lui si le Comité màconb nais, devant solliciter l'autorisation de vendre l'énorme -. terre de Monceau et celle de Saint-Point et dépendances, par voie de loterie (seule voie qui soit libératrice), obtien- - dra ou non cette autorisation pour moi.

b Une seule personne peut donner cette solution. Quand c vous le saurez, écrivez-le-moi, très confidentiellement, « pour que j'informe, confidentiellement aussi, le Comité

maçonnais avant les démarches.

h Si l'autorisation n'est pas admise, il n'y a pas de « remède, et la ruine s'écroulera peut-être plus loin que « moi. Je vous demanderai une chambre au grenier de « Confolens, en attendant les ventes.

« Les abonnements seuls peuvent me soutenir quelques « mois; mais, quoique bons, ils languissent, faute d'ar- « gent pour imprimer et pour annoncer.

« Voilà une lugubre page, hélas! Elle est au-dessous du « vrai! Plaignez-nous et aimez-nous!

« Vous jugez quelle vie nous menons sur cette croix dont » on ne connaît pas au dehors tous les clous.

« Adieu et amitiés quand même.

Trois choses, dans cette lugubre lettre : 1° l'énumération des dettes; 2° l'annonce de la constitution du Comité maçonnais; 3° la prière de demander à M. de Morny si l'Empereur autoriserait la loterie.

De ces trois choses, deux, les dettes et le Comité, sont parfaitement connues.

Une seule était restée confidentielle : c'est la pensée de savoir par M. de Morny les intentions du souverain vis-àvis des projets maçonnais.

Cette dernière pensée était-elle naturelle? Après les explications que j'ai données sur les rapports si faciles de mou père avec l'hôte du Palais-Bourbon, je ne crains pas de répondre : Oui !

Naturelle, était-elle conforme à la dignité politique? Je ne crains pas de répondre encore : Oui ! Il était très digne, très prudent, 1res intelligent, c'était un droit enfin, au moment où le Comité de Maçon allait tenter une démarche auprès de la juridiction gracieuse du souverain, de ta ter le terrain afin de prévoir un peu d'avance la réponse qui serait faite, et d'agir selon ces prévisions.

Le droit existant, le devoir lui-même imposait à Lamartine de s'en servir. Ayant besoin, dans l'intérêt de ses créanciers, d'un moyen exceptionnel de se libérer, on lui avait présenté ce moyen dans une manifestation acceptable et honorable de la reconnaissance nationale; mais pour atteindre ce but, la loi exigeait une autorisation, et il était non seulement légitime, mais obligatoire en conscience de la demander à celui-là seul qui pouvait la donner. Si, au lieu de venir directement des Français, l'argent eut dû sortir de la cassette impériale, comme l'offre en a été plusieurs fois faite, la situation eut été toute différente ; mais c'est ce que Lamartine ne voulait pas et n'a jamais voulu. Les preuves sont nombreuses.

Mon père ayant répondu immédiatement avec toute la chaleur de son affection dévouée , la correspondance se poursuit, et Lamartine lui écrit :

« De mon lit, 13 février 1858.

« Mon bien cher ami,

« On a lu votre lettre, entre ma femme, Valentine et « moi, seuls, avec l'émotion de cœurs qui trouvent tout ce « qu'ils attendent dans un autre cœur.

« J'attends votre mot, lundi au plus tard.

« Souvenez-vous seulement qu'excepté une autorisation b de vendre mes terres par voie de. loterie, autorisation « accordée à un Comité de concitoyens maçonnais, rien « ne serait acceptable. Pas de salut sans le plus strict hon- « neur; car de quoi servirait le salut sans l'honneur? J'aime a mieux périr tout entier.

« Je suis bien touché du cœur de M***. Dites-le-lui. « Je le lui dirai bientôt moi-même.

« Je vous aime deux fois, pour le passé et pour le préci sent.

« Ces dames ont été émues aux larmes par ces élans de « votre amitié aux jours difficiles.

Est-ce clair? le sentiment de Lamartine est-il assez net : ce Pas de salut sans le plus strict honneur, dit-il; car de quoi servirait le salut saus l'honneur? J'aime mieux périr tout entier. » Voilà un cri du cœur qui doit retentir dans la conscience de la postérité. Quand on a eu un si noble sentiment des choses, qu'on l'a précisé par écrit avec une telle netteté, et que rien dans l'avenir ne doit le démentir, on peut sans crainte avouer à ses amis comme à ses ennemis qu'on a fait demander, par le confident le plus intime de ses angoisses, à l'homme le plus influent de l'Empire, si une autorisation, indispensable, pouvait être accordée, et si lui-

même pousserai! à user de sa faculté le seul dépositaire

légal du droit de la donner. L'équivoque n'est pas possible !

Lamartine aime ses amis, comme il aime son honneur!

Par une coïncidence frappante, c'est deux jours après celui où il vient de pousser ce cri de conscience magnifique, que sa femme, qui l'aime de la passion la plus sainte, arrache, elle aussi, à sa propre conscience, pour le faire entendre à mon père dans tout l'élan de la vérité, un cri sublime d'amour, de compassion et de justice.

Voici cette lettre, dont j'ai déjà fait pressentir maintes fois l'importance décisive :

t Monceau, 16 février 1858.

« Je m'inquiète de ne pas avoir un mot de vous ! Serait- « il bien possible que vous n'ayez pas trouvé le moyen que « vous cherchiez? Ne suffit-il pas d'une députation du « Comité formé des hommes les plus respectables de la ville « qui iraient à Paris demander cette faveur? Aurait-ou le « cœur de la refuser à celui qui s'est ruiné pour sauver " Paris , lorsqu'elle a été accordée pour des choses moins « importantes à coup sûr?

« Vous ne pouvez vous figurer l'état où il est. Vous cornet prenez que la perte de nos biens, même du pauvre Sainlu Point, mon premier nid et mon dernier asile, n'est rien « pour moi, si je le voyais tranquille.

« Mais le voir se miner la santé, se troubler l'esprit, se

Fac-similé d'une lettre de Madame de Lamartine au Baron de Chamborant .

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