CHAPITRE PREMIER
AVAXT 1848
I. Premières relalions de mon père avec Lamartine. — II. Première lettre de Lamartine au sujet des chemins de fer. — III. Deuxième lettre placée en tête d'un ouvrage sur le paupérisme. — IV. Salou de Lamartine. — V. Aies premières visites au grand homme.
Le 6 février 1841, Lamartine écrivait au comte de Virieu une lettre qui fut la dernière avant la mort de cet ami si tendre, enlevé peu de temps après. Cette lettre commence aiusi :
" Je ne t'ai pas écrit ces temps-ci, étant sur-occupé . Tu ne sais pas ce que c'est d'être à la fois aux commissions de la Chambre, parlant trois fois par jour des heures, comme ce matin, et le point de mire de tout ce qui rêve en France ou en Europe une idée, une chimère ou un noble sentiment. Le but est bientôt en pièces, c'est ce qui m'arrive.
2 I, iMARTINE INCONNU.
J'ai plus d'.iMaiics qu'an ministre spécial, parce que je suis ministre d'une opinion, et que n'ayant pas une spécial ilé, ton! me vieui et veut m'aborder. »
Je puis bien l'avouer, puisque Lamartine, comme on le verra, ne lui en a gardé aucune rancune, mon père était un de ces jeunes hommes qui, ayant quelques idées et quelques bons sentiments, avaient pris Lamartine comme point de mire et voulaient l'aborder.
Né en 1807, mou père finissait ses études de droit à Paris, lorsque éclata la révolution de 1830. La chute des Bourbons plongeait mon grand-père dans la désolation et fermait à mon père les fonctions publiques dont l'entrée lui avait été promise. Pour continuer des études sérieuses et utiliser celles qu'il avait déjà faites, il se fit admettre au barreau de la Cour de cassation, où il occupa pendant plusieurs années une place honorable, mais dont il sortit peu de temps après son mariage, pour se livrer exclusivement à son goût pour Y économie politique et à la^o/ïtique.
Plein de respect pour les idées religieuses et monarchiques de son père, idées qu'il partageait d'ailleurs entièrement dans leurs principes, il avait, dès son arrivée à Paris en 1828, recherché respectueusement la fréquentation des hommes les plus éminents du parti royaliste. Bientôt il entretint des relations régulières avec Berryer, Henncquin et autres avocats célèbres qui, plus lard, après son mariage, vinrent s'asseoir à sa table. Chateaubriand l'honora d'une bienveillance marquée, qui resta toujours pour lui un précieux souvenir de jeunesse.
AVANT 1848. :i
Lorsque Lamartine parut à la Chambre des députés avec son auréole incomparable de poète, avec la magie de sa parole toujours enflammée d'un souffle merveilleux de générosité chrétienne, grandi encore par son isolement parlementaire qui, aux yeux du pays, le plaçait bien, en effet, à ce piaf ond oh il avait dit qu'il voulait siéger, c'està-dire au-dessus des petitesses et des passions des partis, mon père fut au nombre des hommes de cœur, séduits par le caractère et le génie du philanthrope chrétien, dont les vues politiques étaient si larges, si hautes et si honnêtes. Il se fit présenter à lui en 1836 pour le consulter sur l'opportunité de créer un journal qui devait s'appeler la Démocratie chrétienne, dont quelques amis de mon père avaient eu le projet de faire un organe des idées de Lamartine et pour lequel ils désiraient le patronage de l'illustre député. D'après le conseil de celui-ci, et pour des raisons particulières à l'époque, cette création n'eut pas lieu; mais mon père resta charmé de l'accueil qu'il avait reçu, et ne manqua pas de profiter de l'invitation qui lui fut adressée de revenir toutes les fois qu'il le voudrait.
Les relations étaient ainsi commencées lorsque survint la fameuse discussion parlementaire de 1842 sur les chemins de fer. Connaissant les dispositions de Lamartine favorables aux intérêts du centre de la France, mon père résolut d'y faire appel au profit de son département d'origine,
((•lui de la Charente. H adressa doue sur ee sujet uue sorte de mémoire à l'emincut orateur, qui lui répondit par une lettre, la plus ancienne de celles que j'ai retrouvées, et qui était ainsi conçue :
- Paris, le 27 mars 1842.
« Moxsieur et Ami,
■ J'ai reçu les observations si pleines de raison où vous laites valoir les droits du centre de la France à un égal partage du bienfait des chemins de fer. Elles me serviront à convaincre mes collègues, car pour moi, je suis * depuis longtemps convaincu. Le principe de la loi de a ISI'2 est l'exécution des chemins de fer par l'Etat au « moyen des impôts; tout ce qui doit concourir doit pro- « flter.
« Comment une zone immense et centrale du territoire, < déshéritée de grandes vallées et de grands fleuves par la « nature, serait-elle oubliée par le gouvernement et par « les Chambres dans la distribution d'une faculté nouvelle n conquise par l'argent, l'intelligence et le patriotisme de « tous? C'est vous dire combien je suis personnellement « dévoué à la justice de la cause que vous représentez. ■ Puissiez-vous triompher, Monsieur, dans cette cause de vos « plus intimes compatriotes, et leur prouver ainsi que vous >' n'employez pas vainement pour eux le dévouement, « l'étude et les talents dont vous honorez le département qui vous a vu naître !
« Recevez, Monsieur, avec mes remerciements pour vos intéressantes communications, l'assurance de ma haute •< et affectueuse estime.
H Lamauti.ve. »
AVAXT 1848.
Mais ce n'était point assez pour mon père de demander à Lamartine son appui touchant une question d'intérêt général, il désirait obtenir son encouragement au sujet des travaux ^'économie politique et sociale qu'il avait entrepris.
A la suite d'un voyage d'études en Hollande et en Belgique, voulant publier un ouvrage sur le paupérisme, il sollicita et obtint la permission de lui en communiquer les épreuves, dans l'espoir de mériter son assentiment.
Le 6 mai 1842, Lamartine écrivait à mon père la lettre suivante, destinée à être placée en tête de son ouvrage, et qui s'y trouve en effet :
« Monsieur,
a J'ai lu vos belles études morales et politiques sur le » paupérisme ; il faut un flambeau pour marcher dans « ces recherches à travers les obscurités des systèmes « et à travers les sophismes des intérêts. Ce flambeau, < c'est un principe. Vous avez saisi le vrai, le principe de « la charité chrétienne appliqué à l'organisation et à l'ad- « ministration des peuples.
« Vos intentions étaient dignes de marcher à cette clarté « et votre talent digne de les refléter.
« Recevez mes remerciements pour la conformité de « plusieurs solutions sur les questions que nous avons son- « dées du même regard.
i, LAMARTINE INCONNU.
n Comme moi, vous ne comprenez dans les sociétés a que le mouvement régulier. Les révolutions ne sont i bonnes que pour préparer le terrain de la reconstruction.
« Puisse celle de notre époque avoir beaucoup d'ouvriers h comme vous !
a Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les « plus distingués et les plus affectueux.
« Al. de Lamartine. »
Les circonstances à la suite desquelles furent écrites les deux premières lettres que je viens de citer, la seconde surtout, avaient imprimé aux relations de mon père avec Lamartine un caractère plus intime qui s'accentua encore les années suivantes. Attiré chaque jour davantage par la bonté et le charme d'un homme dont la fréquentation offrait un si haut intérêt, mon père se laissa entraîner sur une pente aussi agréable et prit bientôt l'habitude de se rendre presque chaque soir dans son salon. Ce salon, dont une femme éminente et sainte faisait les honneurs avec une véritable distinction, pouvait tenir lieu des autres; on y rencontrait déjà toutes les illustrations contemporaines.
Voici à ce propos un passage des notes intimes de mon prie que j'ai retrouvées :
« Je ne tardai pas à être fort au courant de la petite chronique de chaque personnage important qui venait poser