AVANT 18-V
sous mes yeux. De même, il me fut facile de reconnaître les véritables amis des ambitieux ou de ceux que le seul attrait de la mode ou de la curiosité amenait.
k Toutefois, le salon de M. de Lamartine était principalement politique. Il était donc naturel que le flux et le reflux de la marée politique s'y fissent vivement sentir.
« Le grand orateur avait-il fait un beau discours gouvernemental, le salon avait une couleur ministérielle prononcée.
« Avait-il, au contraire, parlé avec force dans le sens populaire, le salon était saturé d'hommes politiques de l'opposition.
« S'était-il prononcé avec éclat en faveur d'une des questions chères au parti religieux et légitimiste, le faubourg Saint-Germain arrivait à flots.
« On dit que les fusions sont impossibles à faire, c'est bien à tort. L'éloquence de M. de Lamartine en a opéré à plusieurs reprises dans son salon des plus merveilleuses et des plus piquantes. Après son admirable campagne contre la coalition, on crut généralement qu'il serait ministre ou président de la Chambre : son salon devint alors la mosaïque la plus pittoresque et la plus instructive. Toutes les couleurs s'y étaient mêlées, confondues, oubliées.
« Le même phénomène se renouvela uu peu plus tard, à la suite de la mémorable lutte qu'il soutint contre la loi des fortifications de Paris, et à la chute du cabinet de M. Thiers, terrassé par lui.
» Il serait impossible de donner une idée des adulations outrées, extravagantes, dont M. de Lamartine a été l'objet depuis l'époque dont je parle jusqu'à la dissolution de la
8 I.AMARTIXE INCONNU.
Commission après les fatales journées de Juin, de la part de tant d'hommes, dont le plus graud nombre, depuis, l'ont lâchement renié et odieusement calomnié. »
C'est ainsi que se développèrent, durant ces six années, de 1842 à 1848, au milieu d'une époque politique calme el régulière, des sentiments de sympathie réciproque qui allaient bientôt prendre une flamme particulière et une force indestructible pendant les secousses, les angoisses et les luttes terribles d'une révolution.
Ici, et avant d'arriver à la période du gouvernement provisoire, je dois placer mes premières impressions personnelles sur Lamartine. Elles remontent à 1 847 ; j'étais encore tout à fait un enfant, j'avais à peine dix ans. On ne s'étonnera donc pas que ces impressions soient celles d'un âge frappé avant tout des détails accessoires de la mise en scène.
Interné dès l'âge de sept ans dans une bonne, honnête et religieuse pension laïque des environs de Paris, à Suresnes, je n'avais que de rares congés et par conséquent de rares occasions de suivre mon père chez son illustre ami.
C'est pendant un de ces congés que je fis au grand homme 1rs deux premières visites dont je me souvienne. L'une eut lieu dans la journée; l'autre, le soir; toutes doux, dans le bel appartement, très vaste et très élevé de plafond, de la rue de l'Université.
AVAXT 1848. y
A la première, Lamartine était dans son cabinet de travail où mon père me conduisit aussitôt. Ce que c'est que l'enfance! Je ne me souviens pas du tout de ce qui s'est passé dans ce cabinet. L'émotion a sans doute empêché ma mémoire de dix ans de fonctionner dans sa plénitude. Mais ce qu'elle n'a jamais oublié, c'est l'aspect d'une grande pièce qui servait d'antichambre à l'appartement particulier de Lamartine, pièce que nous avons traversée en entrant et en sortant. Là se trouvaient alignées au moins douze chaises sur lesquelles étaient étendus avec soin autant de ces immenses pantalons larges à sous-pieds comme en portait toujours le grand poète; à coté des chaises attendaient autant de paires de chaussures et les vêtemen ts nécessaires pour compléter chaque costume.
De la première visite à un pareil homme rapporter seulement le souvenir de détails aussi insignifiants, il faut bien n'avoir que dix ans pour commettre un pareil méfait. Il faut en avoir plus de cinquaute pour oser l'avouer !
Ce qui me réhabilite un peu à mes propres yeux, c'est que de ma seconde visite, très rapprochée de l'autre, le souvenir qui m'est resté s'applique à Lamartine lui-même. Je vois encore sa superbe figure, et je retrouve l'émotion que j'ai éprouvée, moi si jeune, dans son salon, en sa présence, en face de Madame de Lamartine et d'une douzaine de personnages politiques. La chose qui m'a le plus frappé, c'est le respect que tous témoignaient à l'illustre maître de céans. Agissant vis-à-vis de lui comme on a coutume de le faire dans le monde vis-à-vis des femmes, toutes les fois qu'il se levait pour changer de place, chacun
ii) LAMARTINE INCONNU.
se levait aussi et attendait qu'il fût assis pour se rasseoir. Dès ce moment, AI. et madame de Lamartine furent pleins de honte pour moi; et je les aimais avec ce qui l'ait aimer l'enfant, avec l'instinct, un instinct qui était l'écho des sentiments paternels.