‹ Lamartine inconnuChapitre 34 sur 50 · M0\ CHER ET PAUVRE AMI · texte numérisé non relu

M0\ CHER ET PAUVRE AMI

■ Ce n'est qu'hier seulement que j'ai appris la maladie « de votre auge adoré et votre malheur. Je n'ai pas besoin « de vous dire avec quelle douleur et quelle tendresse je « pleure avec vous.

a Je sais tout ce que vous aviez mis d'espérances, d'af-

;il,2 LAMARTINE INCONNU.

a fection sur ce polit être trop beau et trop bon pour cette misérable vie. Dieu l'a voulu pour sou ciel; il est heureux; aussi mes larmes sont pour vous tous qui avez à . lui survivre avec un cœur brisé. Que Dieu vous soutienne, . mon pauvre ami ! Je sais que vous êtes admirable de foi, . de courage et de résignation à la volonté de celui qui .. nous frappe, mais qui nous aime. Il sait mieux que nous i ce qu'il nous faut. Haïssons la tète, et adorons-le à Irait vers nos larmes.

u J'ai été rue Bassano. J'ai vu Mme de Chamborant, . toujours si admirable, s'oubliant elle-même pour ne . penser qu'à vous et à vos enfants; puis votre fils, digne

- de vous, si fort et si touchant daus son affliction. J'en . reviens si émue que j'ai besoiu de vous le dire. Il me .. semble que j'ai le droit d'une part dans tout ce qui vous . touche.

\"ai-je pas à vous rendre ce que vous avez été pour b moi, il y a cinq ans, quand j'étais frappée dans la a moelle de mon être? Les douleurs partagées font une a parenté; les larmes sont le sang du cœur, les nôtres ne a sont-ils pas frères ainsi?

« Adieu, cher et pauvre ami; quand vous songez à ceux u qui vous aiment, après les vôtres, donnez-moi la meila leure place; je la mérite. X'ai-je pas double tendresse à a vous donner? Je vous embrasse bien tristement, mais

- bien affectueusement.

a Valcntine de Lamartixe. «

Quelques semaines après, une sœur de ma mère, très intime, très affectionnée, et qui m'aimait comme un iils, mourut d'une maladie qui la minait depuis plusieurs années. Madame Valentiue écrit de nouveau à mon père

une lettre où se retrouvent les mêmes sentiments que dans la précédente, mais exprimés sous une forme nouvelle, caractéristique, bien faite pour confirmer l'opinion qu'on doit déjà avoir de sa nature si chrétienne, si délicate et si tendre, en même temps que de son culte toujours le même pour le souvenir de son oncle.

. Paris, 6 juillet 187G. « Mo\ PAUVRE CHER AMI,

« Un billet de part m'apprend qu'un nouveau malheur « vient de frapper votre famille si éprouvée. Dites, je vous « prie, pour moi à Mme de Chamborant combien j'en suis « navrée!

u Que de plaies saignantes dans son cœur, que Dieu seul « peut panser! C'est lui qui les fait; il a ses raisons éter- « nelles et suprêmes que nous devons adorer tout en pleu- ■* rant ceux qu'il nous prend. Comment font ceux qui « n'ont pas de foi? et comment douter du revoir là-haut a au ciel, quand ceux que nous aimons sont partis et nous « y attendent?

« ... Vous ne pouvez pas savoir combien je pense à vous k et combien vos douleurs sont miennes! C'est vous qui « m'avez donné l'exemple, il y a cinq ans, et les larmes •■■ que je vous envoie ne sont que le juste retour de celles « que vous avez versées avec moi ; car, même absent, il est « toujours notre plus cher lien !

« Adieu, mon cher ami; parlez de moi à tous les chers « vôtres et gardez-moi une place dans votre affection; je u la mérite, et elle m'est due par celle si grande que vous « avez dans la mienne.

« Valentine de Lamartixe. »

Quelque triste que soit pour tous et quelque douloureux que soit pour moi ce chemin où je suis engagé, chemin marqué seulement par des tombes, je crois devoir le poursuivre. Sautant cinq années, j'arrive en 1879.

Au lendemain du plus irréparable des malheurs pour moi, de celui qui en me laissant le corps et le cœur a brisé ma vie à quarante et un ans, Madame Valeutine écrivait encore à mon père cette lettre, la dernière que j'emprunterai à leur correspondance :

« Paris, 22 mai 1879.

u Cher et si excellent ami,

« M. D... m'a appris le si affreux malheur qui vient de

« vous frapper. Je n'ai pas besoin de vous dire toute la

a part que j'y prends et combien je suis de cœur avec

« vous. J'aurais voulu écrire de suite aussi à votre pauvre

u. fils; mais, ne sachant où lui adresser ma lettre, je vous

« prie d'être auprès de lui l'interprète de ma douloureuse

« sympathie. Je le plains si profondément et je m'unis au

a vide que cette céleste créature va faire dans votre inté-

a rieur. Elle vous était si nécessaire à tous comme femme,

a fille et mère! Elle n'a vécu que pour le bonheur de tous

a les siens et pour faire le bien par sa charité et son

« exemple. Son esprit si élevé, si cultivé, faisait d'elle la

a femme accomplie de l'Ecriture. A celles-là, il faudrait

b une vie doublement longue, et, au lieu de cela, Dieu

a leur fait des années si courtes! Il les veut trop vite pour

a le ciel !

a Je suis trop sûre de votre cœur pour en douter jamais. « Nous avons, hélas! trop de souvenirs et de regrets com- ''• muns. Le passé m'est garant du présent et de l'avenir...

« Je serais si heureuse si je pouvais vous recevoir

■ sous le vieux toit où vous avez été aimé et où vous le « serez encore tant que mon cœur bâtira! Dites à Mme de « Chamborant combien je la plains; elle a double douleur « à porter, la sienne et celle de son fils.

Adieu, non, à revoir! Que Dieu vous garde et vous « console! Mille bien, bien affectueux sentiments.

-• Valentine de Lamartine, n

Etait-il inutile, inopportun, anormal, de présenter ainsi dans toute la variété de leurs délicatesses les sentiments de la nièce bien-aimée de Lamartine, de montrer comment la foi en Dieu avait débordé de l'âme de son oncle dans la sienne, comment les affections de cet oncle étaient devenues ses propres affections, jusqu'à quel point enfin elle restait identifiée avec sa grande mémoire? Je ne le crois pas. Sans ces preuves multiples, la vérité pouvait être moins éclatante et l'hommage incomplet.

En ce qui me concerne, m'était-il permis de compter assez sur l'indulgence et la pitié du lecteur ami pour soulever devant lui le voile qui cachait la douleur intime dont mon cœur a été frappé? M'étail-il permis de le faire passer à travers tant de tombes et de l'importuner de tant de larmes, sous prétexte que cette douleur et ces larmes ont été partagées par une si haute et si noble amitié? Je l'ai cru et je l'ai fait avec une confiance qui ne sera pas déçue.

Hélas! je n'ai pas fini; ma roule va passer encore près d'un tombeau, celui du fidèle ami de Lamartine. Ah! cette fois, j'espère, on ne s'étonnera pas que Madame Valentine m'ait envoyé un peu de son cœur près de ce

tombeau. Je laisse ce cœur daus son émotion redire à tous ce qu'a été mon père pour son oncle et pour elle.

Elle m'écrivait donc de Saint-Point, le '21 juin 1887 :

« lUo.Y PAUVRE AMI,

« J'arrive à Saint-Point après m'êfre attardée en route, « chez ma nièce, Mme de Parseval, et j'y trouve votre t» lettre, m'attendant sur ma table. J'en suis profondéo ment émue ! Vous avez eu bien raison de penser que « votre malheur serait mien aussi. Il me semble que la o mort de votre cher père, auquel j'étais doublement atta- " chée, emporte avec lui un morceau de mon cœur. L'af- « feclion si profonde qu'il avait eue pour mon oncle, et « dont il avait bien voulu faire retomber une partie sur « moi, m'était si précieuse! Je retrouve son souvenir « mêlé à tout mon meilleur passé. Il me semble que je « perds en lui un dernier lien me rattachant encore à mon « oncle, dont il gardait la mémoire si vivante dans son a cœur.

a Tout en m'inquiétant de sa santé, j'étais bien éloignée « de penser, la dernière fois que je vous ai vu, que vous « auriez si prochainement la douleur de le perdre.

« Merci de tous les détails que vous me donnez sur ses « derniers jours. Sa mort a été le couronnement de sa « belle vie, et, s'il est une consolation dans un aussi « grand déchirement que le vôtre, vous devez la trouver « dans le souvenir de sa tendresse au milieu de ses souf- « fiances et de sa soumission à la volonté de Dieu, qui a lui a fait accepter la mort avec un si religieux courage.

« Merci, mille fois, de toutes les choses affectueuses « que vous voulez bien me dire ; je les accepte avec d'auo tant plus d'empressement et de satisfaction qu'elles <■■■ répondent à ce que j'éprouve moi-même. L'affection

« que j'ai pour vous depuis bien des années se confondra a avec celle que j'avais pour votre cher père. Mon oncle « et lui seront pour nous des liens que rien ne pourra u rompre.

« Vous avez donc bien raison de m'appeler votre amie ; a vous n'en trouverez jamais une plus fidèle ni une plus « affectueuse.

« Valentine de Lamartine. »

On comprendra que ces éclatants témoignages d'affection m'aient paru des documents indispensables pour couronner dignement cette œuvre modeste, mais toute de cœur, faite surtout de Souvenirs.

Vous, Madame, vous qui avez voulu me laisser ma liberté entière, sans m'influencer en rien dans mon œuvre, et qui cependant, par le droit comme par ma volonté, êtes la maîtresse absolue, non seulement de tous ces documents, mais de toutes les pensées qui s'y trouvent, tant je serais au désespoir d'en formuler une qui put vous déplaire, j'espère que vous me pardonnerez de faire ainsi violence à votre modestie, à votre horreur du bruit et de toute mise en scène personnelle, pour éclairer d'un petit jour de publicité une part intime de vos sentiments. Vous avez l'intelligence trop haute, l'âme trop pleine de lui pour pouvoir le nier : vous n'êtes pour ainsi dire plus vousmême sur la terre, mais Lamartine encore ici-bas! Ces lui qui parle par votre bouche, c'est son cœur qui bat dans chacun des battements de votre cœur; vous ne donneriez pas votre affection si vous ne sentiez pas qu'elle est aussi bien la sienne que la vôtre.

Sous peine de mutiler mon œuvre, œuvre de justice

aussi bien que de sentiment, qui se tieut d'un bout à l'autre comme un édifice auquel toutes les pierres sont indispensables, j'avais besoin de Lamartine tout entier, par conséquent de la part de lui qui est en vous.

Mais en la prenant, l'émotion que j'éprouve est mêlée d'une reconnaissance qui me semble être, en quelque sorte, la consécration définitive de mes sentiments pour votre oncle et pour vous. La reconnaissance, ce devoir si lourd pour tant d'êtres indignes qui ne pensent qu'à s'y dérober, devient pour les âmes droites le plaisir le plus doux et le plus consolant. C'est un sentiment qui, chez elles, peut doubler tous les autres. Il donne à l'affection, au respect, au dévouement, ce je ne sais quoi de plus tendre, de plus ému, de plus touchant et aussi de plus solide qui permet aux liens du cœur de braver toute l'usure du temps et toutes les secousses de la destinée.

Malgré la réserve qui m'était imposée, malgré tout ce que j'ai dû passer sous silence, mes lecteurs, j'en suis convaincu, ont compris l'âme de Madame Valentine. Plus on ira, plus la vérité sera connue, et plus la postérité ratifiera la justice qui lui est promise ici. Quand on parlera de Lamartine, il ne sera pas plus possible d'oublier sa nièce que sa mère et que sa femme.

Sans rien enlever à personne, on peut même dire que la nièce a eu un mérite de plus que les deux autres.

MADAME VALEXTIXE DE LAMARTIXE. 309

Il est naturel, en effet, à une mère d'aimer sans limites le fruit de ses entrailles, et quand cette femme a les qualités suprêmes du cœur et de l'intelligence, il est presque naturel encore de trouver une mère comme l'incomparable mère de Lamartine.

Il est naturel aussi qu'une femme qui a pu mettre tout son cœur dans le mariage aime de toutes les forces de la terre et du ciel cet être qui lui a donné, ne fût-ce que pendant quelques mois, quelques jours, quelques heures, un bonheur qui lui a fait l'illusion des félicités éternelles, et quand cette femme, ayant pour époux l'un des plus grands hommes de la terre, est douée de l'intelligence qui fait les grands esprits, et de la foi qui fait les hautes vertus, il n'est pas étonnant de trouver une épouse grande comme celle de Lamartine.

Mais pour trouver une créature qui, sans avoir eu cette existence à deux de la mère avec son enfant, a aimé comme une mère ; qui, sans avoir senti les enivrements intimes du bonheur dans l'autre existence à deux, a eu toutes les délicatesses, tous les dévouements de l'épouse, et qui, sans avoir reçu la vie enfin, a aimé comme la meilleure des filles, il ne faut pas chercher dans l'ordre naturel, il faut monter dans Tordre de la grâce parmi les anges de la terre qui aiment d'amour divin, parmi ces vierges saintes qui, la croix de Jésus-Christ sur le cœur, aiment comme des mères dans les écoles, comme des épouses près des lits blancs des malades, comme des filles près du fauteuil des vieillards.

Madame Valentine, inspirée par une grâce surnaturelle, a été, on ne saurait trop le répéter après Lamartine, l'âme

et l'ange de sa maison : l'âme, c'est-à-dire ce qui est divin et veut retourner à Dieu en entraînant autour de soi tous les éléments de la terre ; l'ange, c'est-à-dire ce qui veille et qui protège. Élevant son rôle à la proportion de l'homme immense à qui elle s'est vouée tout entière, elle n'a pas seulement soigné son corps, elle a aidé son âme, suppléé son esprit. Elle s'est identifiée avec lui de telle sorte qu'en partageant tous ses sentiments, elle a adouci ses douleurs sans nombre et doublé ses quelques joies.

Pour tout dire d'un mot qui sera le dernier, sans être arrêtée par aucun sacrifice, enflammée de l'amour sacré qui contient tous les autres, Madame Valentine, près de son oncle, a eu le génie de la charité, et a été la Sœur de charité du Génie.

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