‹ Lamartine inconnuChapitre 35 sur 50 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

I. Mon examen de conscience. — II. Le centenaire de Mâcon. — III. Dernier document. — IV. Dernier mot.

En montrant ce qu'on ne connaissait pas ou connaissait mal, en tout cas ce qu'on connaissait le moins de la vie de Lamartine, j'ai conscience d'avoir accompli un devoir.

En suivant cette grande âme aux reflets si divins, jusque dans ses replis les plus intimes, à l'heure des plus douloureuses angoisses, sous le poids le plus écrasant des humiliations et des ingratitudes humaines , j'ai conscience d'avoir célébré, se manifestant dans une des plus saisissantes leçons données au monde, la grandeur incomparable du Dieu créateur et l'incomparable soumission d'une de ses plus sublimes créatures.

Quand je proclame, avec tant de preuves à l'appui, que dans l'existence de cet homme qui est monté par son génie et par son àme jusqu'aux jouissances les plus idéales des enivrements terrestres pour descendre ensuite jusqu'au plus profond des souffrances et des épreuves, je n'ai rien

pu découvrir qui ue soit absolument conforme à la probité morale la plus délicate, à l'honneur le plus intègre, à la bonté la plus exquise, à la charité la plus large de l'or et du cœur, à la foi enfin, non pas à la foi d'un déisme littéraire ou philosophique de parade, mais à cette foi chrétienne dont Lamartine, depuis les genoux de sa mère, a été imprégné jusqu'au fond de son être comme du parfum céleste le plus pénétrant, j'ai conscience que j'affirme la vérité et que je suis dans la justice.

Ce que je dis ici à des lecteurs amis dans tout l'enthousiasme de mon cœur et dans toute la chaleur de mon émotion, la postérité ne le contredira pas. Plus elle connaîtra le Lamartine intime, vrai, trop inconnu encore aujourd'hui, plus elle l'admirera. Plus elle le comparera à d'autres génies qui, dans leur orgueil incommensurable et monstrueux, ont voulu s'asseoir à côté de Dieu et remplacer son culte par celui de leur propre démence tyrannique et meurtrière jusque dans l'âme de lointains descendants, plus elle fera écho, pour L'aimer et le bénir, à la tendresse des trois anges de sa vie, à l'attachement de serviteurs dévoués jusqu'à la mort, à la fidélité enfin d'amis qui crient la vérité avec des accents qui ne peuvent pas tromper.

LA TOSTERITE. 313

A Màcon, où éiait né Lamartine, a commencé, au mois d'octobre dernier, avec les fêtes du Centenaire, l'ère de cette équitable postérité.

Les salles des académies et des banquets n'ont pas seules retenti des éloges du poète, de l'orateur et du citoyen, loué en termes plus particulièrement magnifiques et littéraires par un des chefs (1 ) les plus éloquents de la philosophie spiritualiste. Dans un superbe panégyrique, où la sévérité de certaines réserves sacerdotales ne donne que plus de valeur à des affirmations qui resteront décisives pour l'histoire, les voûtes sacrées de l'antique cathédrale ont résonné sous la voix académique et si autorisée d'un éminent évêque jetant au monde chrétien le nom de Lamartine comme un nom bien à lui.

Oui! c'était un chrétien, le grand républicain de l'idéal qui, comprenant que la souveraineté brutale du nombre a besoin d'être corrigée par un droit qui lui soit supérieur, s'écriait, le 19 décembre 1848, lors de la promulgation de la Constitution sur la place publique de sa ville natale :

« Peuple, Dieu seul est souverain, parce que seul il est <■<■ créateur; parce que seul il est infaillible, seul juste, « seul bon, seul parfait.

(1) Al. Jules Simon.

■ Qu'il bénisse la Constitution!

■ Qu'elle finisse et commence par son nom! « Qu'elle soit pleine de lui!

b Qu'elle multiplie, qu'elle pacifie, qu'elle sanctifie le u peuple français ! »

On ne sanctifie pas un peuple avec une philosophie, on ne le sanctifie qu'avec une religion!

C'était un chrétien, le grand écrivain journaliste qui, en 1851, plaçait cette pensée en tête du Pays :

« Toute civilisation qui ne vient pas de l'idée de Dieu « est fausse.

« Toute civilisation qui n'aboutit pas à l'idée de Dieu « est courte.

a Toute civilisation qui n'est pas pénétrée de l'idée de « Dieu est froide et vide. La dernière expression d'une « civilisation parfaite, c'est Dieu mieux vu, mieux adoré, « mieux servi par les hommes.

« La prière est le dernier mot et le dernier acte de b toute civilisation vraie. »

La prière implique bien un culte au milieu d'une civilisation !

Quel autre culte que celui des chrétiens pouvait donc appeler et glorifier l'auteur du Crucifix et de l'hymne au Christ, cet enfant béni du catholicisme qui, après avoir dit en pleine poésie :

0 Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!

s'écriait dans ses OEuvres complètes en pleine douleur et en pleine vieillesse :

LA rOSTÉRITÉ. 315

« Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans, et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germes dans les paroles évangéliques.

a J'ai été élevé dans son sein. J'ai été formé de sa substance. Il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité. Et si je le pouvais, je ne le voudrais pas, le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. »

Oui ! la postérité répétera ce que Mgr Perraud, après avoir fait retentir le sanctuaire des citations qui précèdent, affirmait du haut de la chaire de vérité, et ce qu'affirment avec lui toutes lésâmes qui ont été près de l'âme du grand homme.

« Ce n'est pas au Dieu de la pure raison que Lamartine a voulu remettre ses meilleures espérances pour les destinées de son âme immortelle. Il a formellement entendu dormir son dernier sommeil au pied de la croix du divin Rédempteur. »

La postérité redira, après l'évêque d'Autun, cette belle et laconique parole de Victor de Laprade :

<■<■ Lamartine est mort; Lamartine a été enseveli dans le Christ. »

316 LAMARTI.VE INCONNU.

S'il était besoin d'une preuve de plus pour asseoir définitivement cette conviction, on la trouverait dans le document inédit suivant, lettre intime oii la noble, pieuse et sainte nièce de Lamartine voulait bien, au mois de novembre dernier, me communiquer ses impressions sur les fêtes du Centenaire de Màcon, auxquelles la perte douloureuse et récente de ma mère m'avait empêché d'assister :

a Saint-Point, 9 novembre 1890.

« Mon cher ami,

■-■- Je n'ai pu vous remercier plus tôt de votre si affectueuse lettre m'apportant votre union au grand hommage •< en préparation pour la mémoire qui nous est si chère.

u Je vous assure que je vous y ai bien souvent regretté, -< parce que rien ne peut rendre, pour qui ne l'a pas vu, le - respect, l'enthousiasme, la pacification des partis, « l'union de toutes les classes, Y amour je puis dire qui a « régné pendant ces trois jours. Il n'y a pas eu une seule -- note discordante. Les discours, celui de .11. Jules Simon, u je devrais dire ceux, car il en a fait deux, magnifiques ; « celui de Mgr Perraud superbe, superbe. Le pèlerinage si contrarié par un très mauvais temps le matin a été des « plus touchants, et a offert un spectacle que je n'oublierai « jamais.

« Après avoir porté des couronnes et récité des vers

" devant la tombe, par une inspiration spontanée, au

moins deux cents hommes sont entrés dans la vieille

« église, s'y sont agenouillés pendant que le curé qui se b trouvait là a récité un Libéra me et un De profundis « auquel ils ont répondu tous tout baut. C'était trèsémou- - vaut, d'autant plus qu'il y en avait de tous les rangs et a de toutes les opinions, entre autres, beaucoup de a reporters.

« Dieu a eu toujours et partout sa place dans ces trois « journées où l'on sentait le souffle de Lamartine. Il est v- ressorti de tout cet ensemble un grand sentiment de spi- « ritualisme chrétien. Je vous dis tout cela parce que je a suis sûre que vous en serez très heureux. Tout le monde a le sentait et le disait. Vous auriez pu être là sans man- « quer de respect à votre deuil, je vous le jure.

« Je n'ai pas besoin de vous dire par quelles émotions a j'ai passé. Si j'ai joui, j'ai encore bien plus pleuré en a pensant que tout ce triomphe, tout cet enthousiasme, b toute cette tendresse n'aboutissaient plus qu'à une a tombe.

a Je me sens encore très fort de ce surmenage moral et a physique; plus encore maintenant que dans le moment a même, parce que j'étais soutenue par les nerfs. Mais c'est « une belle chose que la gloire, même humaine, quand « elle est aussi grande et pure que la sienne.

« Je ne sais pas encore quand je pourrai vous parler de « revoir. Mais, de loin comme de près, comptez, cher ami, « sur mes sentiments les plus vrais et les plus affectueux.

a Valentine de Lamartixe. »

Après ce cri de la noble femme qui prolonge Lamartine ici-bas, je n'ai plus aucun argument à ajouter.

La cause est entendue.

Mon œuvre est finie. J'y ai mis tout mon cœur. Malgré ma faiblesse, si ce cœur vaut encore quelque chose, peutêtre quelques cœurs lui répondront-ils avec les émotions de la conviction et de la justice. C'est la seule récompense que j'envie !

Dans tous les cas, j'ai été sincère, comme fils, comme citoyen, comme chrétien.

Comme fils, j'ai interprété fidèlement l'invariable affection de mon père, et j'ai payé ma dette envers une amitié si illustre, qu'elle restera, à coté des souvenirs militaires d'autrefois, le plus grand honneur du nom que je porte.

Comme citoyen, j'ai laissé paraître la part de vérité que je savais sur un des plus grands hommes de mon pays.

Comme chrétien enfin, en face d'une société qui, à la suite de cent ans de révolutions, achève de se décomposer dans un athéisme officiel, prêt à biffer Dieu de tout, du ciel, des constitutions, de la civilisation elle-même, j'ai cru rendre l'hommage qui lui est dû au Dieu vivant et personnel de la religion vraie, en montrant la place qu'un des plus hauts génies de l'humanité, un républicain de toutes les grandeurs et de toutes les honnêtetés, celui-là, a faite à ce Dieu, toujours et partout!

Le nom que Lamartine a le plus prononcé dans sa vie, c'est, sans contredit, celui de Dieu. Et ce saint nom, infini d'ailleurs, dans lequel il a eu l'intention constante de renfermer l'immensité de son génie, restera pour lui un Panthéon bien autrement enviable que l'autre, parce que le signe surnaturel n'en sera jamais détaché, et qu'aucune puissance humaine n'en pourra chasser sa mémoire !

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