‹ Lamartine inconnuChapitre 36 sur 50 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

I. Convenance d'en parler; elle appartient à mon sujet. — II. Son origine, son but, son organisation. Mon père un des premiers actionnaires. — III. ModiBcations de 1860. X'ouveau contrat avec Lamartine. — IV. Entrée en jouissance de la Société en 1869. Mon père membre du Conseil de surveillance. — V. La Société de 1869 à 1890. Je remplace mon père en 1875. — VI. Ses membres dirigeants.

Parmi les souvenirs concernant Lamartine, il en est de communs à mon père et à moi que je dois indiquer ici dans une notice particulière; ce sont ceux de nos rapports constants avec la Société créée pour l'exploitation des œuvres de Lamartine.

Mon père a été actionnaire depuis sa fondation et membre du Conseil de surveillance depuis son entrée en jouissance jusqu'en 1875, époque où je l'ai remplacé. De plus, cette Société étant la gardienne de la mémoire littéraire de l'illustre écrivain, il est naturel que j'expose sommairement son origine, son but et son histoire, et que je donne au moins les noms de ceux qui l'ont dirigée et de ceux qui la dirigent aujourd'hui.

Sans inconvénient pour personne, cette petite publicité peut avoir le double avantage d'intéresser mon lecteur et de faire connaître la Société.

C'est à l'extrême obligeance de son gérant que je dois la précision de mes renseignements; je lui adresse l'expression de ma vive reconnaissance. Je le remercierais bien mieux; je dirais avec bonheur tout le bien que je pense de lui et d'autres hommes qui existent, si je ne m'étais imposé la règle inflexible de ne pas parler des vivants, excepté d'une seule personne qui, dans l'espèce, est la plus légitime exception dont je puisse confirmer ma règle.

Qu'on ne s'étonne donc pas de mon silence sur ce point. Ce n'est ni de l'indifférence, ni de la froideur, ni de l'ingratitude, c'est une réserve prudente pour éviter le piège auquel il est pour ainsi dire impossible de ne pas tomber quand on parle des vivants. On flatte, on dénigre, ou on oublie. Le plaisir qu'on fait par certains éloges exagérés ne compense pas les blessures qu'ouvrent parfois certaines critiques même mesurées, ou certains oublis qui passent toujours pour de l'injustice.

J'ai été trop frappé de l'esprit élevé avec lequel le but de la Société est compris; trop frappé aussi de la haute courtoisie qui règne toujours entre ses membres, pour que ma réserve vis-à-vis des personnes cache la moindre critique envers une œuvre à laquelle je considère comme un très grand honneur de participer.

Elle n'enlève rien non plus à la reconnaissance que j'éprouve au souvenir de la bienveillance avec laquelle j'ai été accueilli dans son Conseil.

Cette bienveillance, qui m'a été continuée jusqu'ici, me

le sera encore, j'espère, et me suivra jusque dans le jugement porté sur ce travail.

On me pardonnera ce que j'ai mal dit en faveur de mon intention de mieux dire, on me pardonnera ce que je n'ai pas dit du tout par la certitude de ce que je pense.

L'origine de la Société remonte à 1853. D'accord avec Lamartine, un certain nombre d'hommes, désireux de lui procurer le plus vite possible des ressources nouvelles, désireux aussi d'assurer entre des mains amies la propriété des œuvres du grand écrivain, œuvres menacées d'être exploitées par la spéculation, organisèrent une société en commandite. Les statuts furent arrêtés le 12 avril et la société paiement organisée le 20. Je ne reproduirai pas ici ses statuts qui sont imprimés tout au long sur les actions de la Société, mais je leur ferai quelques emprunts, ceux qui me paraissent susceptibles d'intéresser et de montrer le mobile des fondateurs.

Le nom de la Société était :

Société en commandite pour V acquisition des œuvres

générales de M. de Lamartine pendant sa vie

et après sa mort.

En tête des statuts, les fondateurs expliquent ainsi leur pensée dans un préambule rédigé par Lamartine luimême :

H Les soussignés :

« M\I. Alfred -Ferdinand Poullain-Dumesnil, ancien professeur suppléant au Collège de France; Ampère, membre de l'Académie française; Ponsabd, homme de lettres; Pagnerre, éditeur; Lacan, homme de lettres; Desplace, propriétaire ; de Lacretelle, propriétaire; Cerfreer, ancien préfet; de Ronchaud, propriétaire; Dargaud, homme de lettres ; Emile de Girardin, propriétaire ; Rolland, propriétaire;

« Tous ces derniers, simples commanditaires, ainsi qu'il sera dit ci-après, d'autre part,

« Voulant former une Société désintéressée d'amis des lettres, sans acception de partis, d'opinious politiques ou d'écoles littéraires, sans autre but que de prolonger pour les écrivains éminents et pour leurs familles l'honneur, le fruit et la durée de jouissance des travaux de l'esprit, en ont arrêté les bases de la manière suivante :

Titre premier.

Constitution de la Société.

« Article premier. — Il est formé entre les soussignés et les personnes qui prendront les actions dont sera ci-après parlé, une Société en commandite, par actions, ayant pour

but l'exploitation de la propriété littéraire des œuvres de M. de Lamartine, désignées ci-après. »

(Suit l'énumération des œuvres et la date où la Société pourra en jouir. D'après les traités passés par Lamartine avec ses éditeurs, la Société ne pouvait avoir un commencement de jouissance réelle avant 1863.)

La durée de la Société est fixée à l'article 3 de ce titre premier en ces termes :

« Art. 3. — La durée de la Société est de trente années, qui commenceront à courir le 1er mai 1853, pour finira pareille époque de l'année 1883. >>

L'article 5 dit que la Société sera constituée dès qu'il aura été souscrit pour deux cent mille francs d'actions.

Au titre II, Actions, fonds social, on lit :

« Art. 6. — Le fonds social est fixé à 450,000 francs, représenté par deux catégories d'actions, dont 100 de la première catégorie de 2,000 francs et 500 actions de la deuxième catégorie de 500 francs chacune.

« Art. 7. — L'avoir de la Société se composera de la propriété littéraire des œuvres susdésignées de AI. de Lamartine. »

Le titre III, Administration de la Société, donne la gérance à M. Poullain-Dumesnil, et règle la manière dont il devra administrer.

Le titre IV, Comité de surveillance et Assemblées générales, établit un Conseil de surveillance, règle sa nomination et ses attributions.

Le titre V, enfin, Dissolution et liquidation de la Société, prévoit les cas de dissolution et le mode de liquidation.

Pour que l'organisation légale du 20 avril devint une constitution définitive, il fallait donc la souscription d'un capital de deux cent mille francs; mon père voulut tout naturellement y contribuer. Le 25 avril 1853, il souscrivait deux actions de première catégorie et en versait de suite les quatre versements. Ces actions portent les numéros 34 et 35. Le voilà donc bien à l'origine même de la Société Lamartine. Du reste, le capital nécessaire ayant été souscrit en peu de temps, la Société fut définitivement constituée.

Mais la constitution de la Société n'avançait pas l'époque où elle pourrait commencer à jouir des droits dont elle s'était assuré d'avance la propriété. Il fallait attendre l'année 1863, pour profiter d'avantages appréciables. Jusque-là aucune activité, aucun mouvement d'affaires ne pouvait se produire.

Tous les intéressés de la Société étaient dans cette attente prévue, lorsquen 1860 M. de Lamartine vint leur faire la proposition suivante, que je prends dans le rapport du 18 avril 1869 et que je cite textuellement :

« Je vous ai cédé la jouissance de mes œuvres générales seulement, et j'ai limité la durée de cette cession à une période de trente années. Laissez-moi cette jouissance jusqu'à ma mort, ou jusqu'au 1er janvier 1869 si je viens à décéder avant cette époque. En échange de cette prorogation de jouissance, je vous abandonnerai l'exploitation, à

partir de mon décès ou du 1er janvier 1869, non seulement de mes œuvres générales comprises dans l'actif social, mais de toutes mes œuvres faites et à faire, actuelles et à venir, sans aucune réserve, et je vous ferai cette cessioD, non plus seulement pour trente ans, mais pour toute la période pendant laquelle les auteurs peuvent ou pourront disposer de leur propriété littéraire selon les lois existantes ou futures. »

La proposition ayant été agréée à l'unanimité des membres présents et représentés dans l'assemblée générale des actionnaires du 15 janvier 1860, un contrat, autorisé par la délibération de cette assemblée, intervint avec M. de Lamartine. Les statuts sociaux furent modifiés, en ce qui concernait l'avoir de la Société et sa durée. Le tout fut réglé par acte notarié, enregistré et publié conformément à la loi.

C'est ce qu'on a appelé la seconde époque de la Société ! Les droits à la vie à venir sont avantageusement modifiés, mais l'époque de jouissance est reculée de 1863 à 1869, au moins.

Telle était la situation quand survint le décès de Lamartine, le 28 février 1869.

C'est la troisième époque sociale. Par une opposition douloureuse, mais fatale, c'est la mort du grand homme qui donne la vie à la Société de ses œuvres.

Organisée jusque-là pour attendre, la Société dut prendre ses mesures pour agir activement et régulièrement.

Dans rassemblée générale des actionnaires du 18 avril isii!), |f. Emile de Girardin ayant été invité à présider avec If. Martin d'Oisy comme secrétaire, M. Poullain-Dumesnil, gérant, fit un rapport très clair et très intéressant qui fut unanimement approuvé et dont voici les points principaux.

Après avoir fait l'historique des deux premières époques de la Société, Rf. Dumesnil expose la fortune sociale à ce moment.

Il résulte des renseignements obtenus, dit-il :

« 1° Qu'il existe un certain nombre d'ouvrages sur lesquels la Société n'a aucun droit, parce qu'ils avaient été cédés antérieurement à l'acte social de 1853;

« 2° Que d'autres ouvrages ne peuvent être exploités par la Société que dans une édition d'oeuvres complètes;

« 3° Qu'il faut attendre pour d'autres l'expiration d'un certain délai ;

» 4° Que la plus grande partie des ouvrages composant l'œuvre de XI. de Lamartine sont immédiatement exploitables par la Société ;

« 5° Que parmi les ouvrages acquis à la Société par suite des modifications de 1860, quelques-uns sont encore liés par des traités, qui, il est vrai, n'engagent nullement la Société elle-même, mais la succession de If. de Lamartine, situation compliquée et litigieuse qui a vivement préoccupé le gérant, et lui a fait désirer la prompte nomination d'un Conseil de surveillance, afin d'arriver à la conciliation de tous les intérêts. »

Plus loin, le gérant insiste avec un sentiment très élevé sur l'esprit de convenance et de conciliation qui doit amortir tout choc entre les intérêts de la succession Lamartine et les intérêts de la Société Lamartine.

Puis il expose les deux modes possibles d'exploitation : l'exploitation directe ou l'exploitation par les éditeurs que conseillent absolument les hommes compétents auxquels il se joint; mais il constate, aux applaudissements de tous, que dans un cas comme dans l'autre :

« Il est une obligation, dont tous les actionnaires ont senti la profonde importance, c'est qu'il convient à l'honneur autant de la Société que du nom qui lui est confié comme un glorieux patrimoine, de colliger, de préparer, de suivre, en quelques mains qu'elles soient exploitées, les éditions à faire, afin que non seulement elles ne soient ni défectueuses ni fautives, mais que, grâce à nos soins et à l'accomplissement du devoir qui nous incombe, pendant toute la durée de notre exploitation, il ne soit publié des œuvres de M. de Lamartine que des éditions parfaitement correctes et revues sur les textes les plus exacts.

« Messieurs, ajoute-t-il, c'est là une responsabilité morale envers nos contemporains et la postérité que notre Société a prise. »

L'assemblée générale, après avoir sanctionné par son vote unanime les propositions du gérant, nomme également à l'unanimité membres du Conseil de surveillance les douze actionnaires suivants :

MM. Maurice Bixio,

Baron de Chamboraxt de Périssat,

Desxiarest, DuroxT Whit, Ambroise Firmin-Didot, Emile de Girardin, Henri de Lacretelle, Victor de Laprade, Lehodey,

MlLLAUD,

Emile Ollivier, Victor Salneuve.

Voilà donc dans quelles conditions mon père lit partie du Conseil de surveillance à partir de 1869, c'est-à-dire à partir du moment où la Société Lamartine, créée depuis seize ans, put commencer à fonctionner effectivement.

Comme l'indique le rapport du 13 avril 1869, la Société, à son entrée en jouissance, se trouvait dans une situation assez complexe. Les engagements pris avant elle devaient être tenus, les traités avec les éditeurs, exécutés dans toute leur étendue, et un certain nombre avaient encore une durée de quinze ans.

Il est donc facile de comprendre que n'ayant encore que des droits incomplets et ne voulant jamais sacrifier l'intérêt moral au calcul financier, elle ne pouvait entrer de suite dans l'ère des dividendes, et qu'il a fallu même autant de

tact que de prudence pour l'amener petit à petit à l'état satisfaisant où elle se trouve.

De 1869 à 1882, le capital n'a produit aucun intérêt régulier pour les actionnaires. Xéanmoins, ils ont eu dans cet intervalle deux satisfactions. En 1870, par suite d'arrangements avec la Société qui venait d'entrer en jouissance , les éditeurs ayant versé d'avance sur les droits d'auteur une somme de 150,000 francs, l'assemblée générale décida que 63,000 francs, soit 70 francs par action, seraient distribués comme dividende extraordinaire pour récompenser un peu le capital improductif depuis 1853, et que le reste, placé en fonds garantis par l'Etat, constituerait une réserve destinée à subvenir aux frais divers qu'entraînerait la vie de la Société jusqu'au moment prévu des bénéfices.

D'autre part, quelques mois après, une convention, facilitée par l'esprit de conciliation de tous et puissamment secondée par l'intervention du président, M. de Girardin, était conclue entre le gérant et les représentants des intérêts Lamartine, supprimant toute cause d'antagonisme entre sa succession et la Société, dont un des vœux les plus ardents était ainsi réalisé.

Depuis 1882, un dividende annuel d'environ 10 francs en moyenne a été régulièrement distribué aux actions. La Société marche donc très convenablement; elle vit de sa vie propre, et comme, par un esprit exceptionnel, elle n'est pas étrangère au sentiment, qu'au contraire elle est avant tout une affaire de souvenir, de respect et de propagande, elle se regarde avec raison comme prospère. Si le capital engagé ne trouve qu'une légère rémunération, les

intérêts moraux dont elle a pris la charge trouvent une satisfaction aussi complète que possible.

Au point de vue de la diffusion des œuvres, un grand résultat a été obtenu de 18G9 à 1889. Le rapport à l'assemblée générale de 1890 donne les renseignements les plus précis à cet égard.

Voici les plus intéressants :

L'ouvrage de poésie le plus acheté a été Jocelyn, dont on a vendu pendant ces vingt ans 58,751 exemplaires. Viennent ensuite : les Premières Méditations, avec 32,626 exemplaires vendus; les Nouvelles Méditations, avec 31,625; la Chute d'un ange, avec 28,251 ; les Harmonies, avec 25,251, et les Recueillements, avec 17,251.,

Parmi les ouvrages en prose, les plus vendus ont été : Graziella, à 91,251 exemplaires; Raphaël, à 48,851; les Girondins, à 33,134; le Tailleur de pierre de Saint- Point, à 28,251; le Voyage en Orient, à 25,900; les Lectures pour tous, à 18,500; les Confidences, à 10,500; les Nouvelles Confidences, à 8,000.

Avec ces chiffres généraux de vente, l'œuvre poursuitelle un développement progressif?

Le gérant va le prouver dans son rapport à l'assemblée générale de 1889.

« En mai 1882, dit-il, 351,540 volumes avaient été publiés, dont les droits d'auteur étaient de 161,973 fr. 60.

« En mai 1889, le chiffre de nos tirages s'élève à 504, 793 volumes, avec des droits d'auteur de 273 ,330 fr. 90.

« La moyenne du revenu annuel pendant les treize premières années, de 1869 à 1882, était de 12,459 fr.50; le revenu annuel pendant les sept dernières années atteint

une moyenne de 15,992 fr. 18, soit une augmentation du quart environ, de 3,448 fr. par annuité et de 24,140 fr. 76 pour l'ensemble des sept années, m

Comme exemple de ce que peuvent valoir pour des éditeurs les œuvres de Lamartine, j'indiquerai que, le 10 janvier 1888, le droit pour douze années de publier les Girondins en édition populaire illustrée a été vendu 20,000 francs.

Après avoir jeté ce coup d'oeil général sur la Société des œuvres de Lamartine, voyons ceux qui l'ont dirigée et ceux qui la dirigent.

Le rôle principal dans l'administration de la Société Lamartine appartient tout naturellement à son gérant , M. Dumesnil, qu'elle a eu la chance de conserver depuis son origine, toujours aussi zélé et aussi actif qu'au premier jour. Mais, par une modestie intelligente et par un sentiment très juste de sa responsabilité, depuis 1869, c'est-àdire depuis le moment où il y a eu des déterminations graves et fréquentes à prendre, il a tenu à ne rien faire sans le Conseil de surveillance.

Avant de dire la composition actuelle de ce Conseil, je dois faire connaître les transformations qu'il a subies depuis la première élection de 1869, dont j'ai indiqué les élus.

Trois ne tardèrent pas à être remplacés : en 1870,

II. Bizio, démissionnaire, par M. Coulurier, et M. Lehodey, décédé, par M. de Ronchaud ; et en 1872, M. Millaud, décédé, par M. Charles Rolland.

Le conseil se trouva alors constitué de la manière suivante :

1. M. de Chamborant, mon père, dont on connaît les sentiments;

2. M. Couturier, ancien consul général à Smyrne, chez lequel Lamartine trouva pendant son second voyage en Orient l'hospitalité la plus affectueuse, une véritable famille, comme il l'a dit dans ses Mémoires, et qui lui fit les honneurs de la ville de Smyrne avec une bonne grâce et un tact parfaits;

3. M. Desmarest, avocat célèbre de Paris, qui a été bâtonnier des avocats à la Cour d'appel ;

4. M. Ambroise Firmin-Didot, éditeur bien connu pour sa fortune et ses sentiments élevés ;

5. M. Dupont Whit, homme de lettres, père de Mme Sadi-Carnot;

6. M. Emile de Girardin, le fameux directeur de la Presse, trop connu pour que j'aie rien à ajouter;

7. M. Henri de Lacretelle, le député radical de Saôneet-Loire, issu d'une famille alliée et amie de celle de Lamartine;

8. M. Victor de Laprade, le poète monarchique et religieux de l'Académie française;

Page 1