MÉMOIRES POLITIQUES DE LAMARTINE. (LIVRE XXXV
« Je finis ici le récit complètement vrai de ma vie politique. Je n'ai pas tout dit, mais j'ai dit sur tout la stricte vérité. J'ai pour témoins, Dieu, ma conscience et l'histoire. Voilà ma conduite. Devant les hommes je n'ai pas à rougir d'un acte ou d'une pensée. Devant le juge suprême des actions humaines, c'est autre chose; je vais l'examiner avec la même franchise.
« Je commence par affirmer avec serment que, dans toute ma vie politique, je n'ai laissé aucun intérêt personnel agir sur les principes de mes actions ou de mes paroles ; hors une seule fois dont je me suis toujours repenti et que je me reprocherai jusqu'à ma dernière heure.
u Le 22 février est le jour qui pèse sur ma conscience. » Et il fait un sficond récit de la fameuse réunion de l'opposition chez Durand, puis il termine ainsi :
a Je sortis triomphant, mais, au fond, un peu honteux moimême de ce que j'avais fait. La conduite patrioliquement prudente de MM. Barrot, Berryer et de leurs amis, était certainement plus sage que la mienne, car ce n'était pas de leur sang qu'il s'agissait, mais d'une conflagration de Paris et de la France. J'aurais voulu m'être moins avancé, mais l'amour-propre du point d'honneur me retint, et je persistai tout le jour et tout le lendemain dans ce que ma conscience me reprochait comme une faute grave et peut-être comme un crime.
u II est certain que, sans le dénouement pacifique indépendant de moi, j'aurais marché au banquet de Paris, à tout risque, et que j'en serais revenu, ou mort ou avec une révolution.
u Ktait-ce moral? était-ce consciencieux? Non.
a Mes conseils ne pouvaient produire que du sang répandu en vain ou une révolution. Du sang répandu? je l'avais en horreur. Une révolution? je ne la désirais pas, je ne voulais pas y concourir. Les paroles prononcées par moi ce jour-là étaient donc aussi absurdes que coupables.
u Voilà mon jugement d'aujourd'hui sur cette légèreté parlementaire. C'est la seule; je ne me la pardonnerai jamais.
« On m'a accusé pour ma conduite énergique au 24 février ; selon moi, on a eu tort
u De cette minute je n'ai rien à me reprocher. J'ai agi en bon citoyen et j'ai contribué à sauver mon pays sans penser à moi , en sacrifiant ambition, fortune et vie au salut de toutes les classes. Tout ce qui a été écrit, même à bonne intention pour moi, sur ces événements du 24 février au 24 juin, pour attribuer la nomination du gouvernement provisoire à telle ou telle coterie, n'a aucun fondement. Celui qui, du haut de la tribune, en a appelé les membres et a passé par-dessus leur épaule leurs noms à Dupont de l'Eure, placé par moi de force à la présidence, c'est moi, moi seul! je le dis, je l'écris, je l'affirme, je le jure.
« Je n'emporte qu'un seul remords : celui de la faute commise par mon discours du 22 février dans la réunion de l'opposition chez le restaurateur Durand, faute que j'ai confessée.
« A Dieu qui m'enlève une à une toutes les consolations de la vie, je ne demande que de me laisser finir mes jours dans l'oubli, honteux de ce que j'ai fait de mal, heureux de ce que j'ai fait de bien. Mais ce que j'ai fait de mal, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas la République, seul salut de la France dans ce momentlà; c'est l'impulsion téméraire donnée à la coalition parlementaire sur la place de la Madeleine. Je le dis, parce que le salut du
pays par des moyens honnêtes est, tout considéré, ma seule loi; et parce que je suis homme de gouvernement avant d'être homme de liberté. Je l'avoue : la liberté honore tout le monde, mais n'a jamais sauvé personne. Telle est ma profession de foi. »
DOCUAIEXT C
Le portrait de Louis-Napoléon par La Guéronnière débute ainsi : « La première figure qui doit prendre place dans cette galerie est celle du président de la République française. Cette figure, sur laquelle sont fixés en ce moment les regards du monde entier, résume le mouvement politique de notre temps et semble porter en elle le secret de l'avenir. Un jour peut-être elle sera plus complète et sans doute plus imposante, mais elle n'aura jamais plus d'intérêt d'originalité. Louis-Napoléon Bonaparte a trouvé dans la grandeur de son nom le génie de sa race et le sentiment de sa mission. Né sur un trône, bercé sur les genoux d'un empereur, marqué pour l'éventualité du plus lourd et du plus magnifique héritage qui ait jamais été promis à un berceau royal, élevé dans le culte napoléonien et dans la religion de son sang, renversé et ballotté par toutes les vicissitudes qui semblent l'apanage des dynasties anciennes et nouvelles, le fils du roi de Hollande et de la reine Hortense présente l'une de ces destinées étranges, mystérieuses, profondes, dont la trame nouée et dénouée par la fatalité échappe à toute analyse. Le drame humain tout entier se déroule dans cette destinée. Voilà un enfant qui n'ouvre les yeux à la lumière que pour être ébloui de la gloire de sa race. Les premiers sons qui le frappent sont des échos de victoires qui feront retentir son nom jusqu'aux extrémités du monde et de la postérité. La vie pour lui n'est qu'un enchantement et un éblouissement. Tout à coup la scène change; un empire s'ébranle. L'Europe vaincue et humiliée se redresse derrière un million de soldats ; elle s'avance en colonnes serrées par toutes les issues de
cet immense territoire agrandi de récentes conquêtes qui ont reculé la frontière française; elle envahit le sol de la patrie; elle triomphe de l'héroïsme et du génie par le nombre; elle dégrade celte dynastie de la guerre et des batailles qui la faisait trembler jusque sur les bords de la Vistule et de la Xéva. L'Empereur abdique et s'exile ; sa famille, qu'il avait distribuée sur les trônes, se disperse sur la terre étrangère. La reine Hortense, cette femme charmante, aussi dévouée qu'aimée, emporte ses fils dans sa modeste retraite d'Arenenberg, sur le bord du lac de Constance. La femme s'oublie, et les sensibilités de la nature se transforment, s'épurent et s'ennoblissent dans les tendresses exquises et dans les affections exaltées de la mère. La rude éducation de l'exil succède à l'éducation facile et douce du palais. Le prince qui devait apprendre à être roi, apprend à être homme. 11 essaye de devenir soldat en se mêlant aux exercices des jeunes officiers suisses réunis au camp de Thoun. La révolution de Juillet le réveille et l'exalte. Il échange les tristesses du proscrit pour les aventures du conspirateur, et se jette en Romagne avec son frère aîné pour marcher sur Rome à la tête des insurgés. Entraîné dans la déroute de celte armée indisciplinée, qui se disperse au premier choc des escadrons autrichiens, il n'échappe à la mort que pour assister à l'agonie de son frère Charles-Xapoléon, dont il reçoit le dernier soupir. Epuisé de souffrances et de fatigues, abîmé de douleur, traqué par la police, il est sauvé par sa mère qui le rejoint à Ancône, lui fait traverser la France d'où un ordre du gouvernement l'expulse presque aussitôt, et le ramène en Angleterre et en Suisse.
« Alors commence une autre phase de cette existence si tourmentée. Le fils de Napoléon meurt, son neveu devient son héritier ; l'insurgé de la Romagne se fait prétendant; il refuse dédaigneusement un trône en Portugal; il prépare l'entreprise de Strasbourg. Le gouvernement ne le juge pas et le déporte en Amérique ; il en revient pour aller échouer à Boulogne. Vaincu, il est traité en victime. La prison de Ham se referme sur lui. Il en sort en fugitif pour rentrer en France, après l'avènement de la République,
en favori du peuple. Six millions de voix rélèvent à la Présidence. L'homme d'État va se mettre à l'œuvre. Voila cette vie. Je reviendrai à ses épisodes les plus curieux. Voyons l'homme. « Après l'historique, voici le portrait proprement dit : u Cet homme ne peut être expliqué que par la comparaison des rapports intimes qui unissent sa nature morale et sa nature physique. Cette figure est douce et calme, mais elle n'est que le masque d'une vie intérieure forte et puissante. Ces yeux sont voilés, mais ils sont profonds comme la pensée dans laquelle ils plongent, et qui remonte par instants de l'âme à leur orbite, comme la flamme monte du foyer où elle s'allume. Ce front est sombre, mais il est vaste et plein de conceptions. Ces lèvres sont froides, mais elles sont fines, délicates, parfois railleuses, et leur discrétion ne rend que plus sensible l'expression brève et précise d'une volonté réfléchie et arrêtée. Cette parole est indolente, mais elle est sûre d'elle, et son indifférence apparente n'est que le signe d'une confiance qu'aucune émotion ne trouble, qu'aucune difficulté ne décourage. La fermeté de caractère tempérée par la bonté du cœur ; la finesse cachée par la simplicité ; le calme inspiré par une conscience qui n'hésite jamais et par une résolution qui persiste toujours ; le courage simple, naturel, sans éclat, sans bruit, sans orgueil; le tact d'un esprit qui saisit toutes les pensées, toutes les impressions dans leurs nuances les plus imperceptibles ; la pénétration qui devine et qui observe sans paraître regarder ; la patience que l'attente la plus longue, même celle de l'exil ou de la prison de Ham, ne peut ni fatiguer ni tromper ; l'û-propos le plus exact dans toutes les choses de la vie pour agir, pour avancer à temps, pour atteindre le but et ne pas le dépasser; pardessus tout, la magnanimité qui permet de concevoir les grandes choses, et la décision qui permet de les accomplir; tel apparaît Louis-Xapoléon Bonaparte.
« Ce portrait, esquissé d'après nature, explique l'homme tout entier. Ainsi se justifient également les jugements si divers portés sur lui. On comprend en effet comment les uns ont pu contester de très bonne foi la supériorité politique de Louis-Xapoléon Bona-
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parle, et comment les autres l'exaltent avec enthousiasme. Louis- Xapolcon est un homme supérieur, mais de celte supériorité qui se cache sous des dehors modestes. Sa vie est tout intérieure; sa parole' ne trahit pas son inspiration; son geste ne traduit pas son audace ; son regard ne reflète pas son ardeur ; sa démarche ne révèle pas sa résolution. Toute sa nature morale est contenue en quelque sorte par sa nature physique. Il pense et il ne discute pas ; il décide et il ne délihère pas ; il agit et il ne s'agite pas, il prononce et il ne raisonne pas. Ses meilleurs amis l'ignorent. Il commande la confiance et il ne la demande jamais.
a La veille de l'expédition de Boulogne, le général Monlholon lui avait promis de le suivre sans savoir où il allait. Chaque jour, il préside consciencieusement son conseil des ministres ; il écoute tout, parle peu et ne cède rien. D'un mot bref et net comme un ordre du jour, il tranche les questions les plus controversées. C'est ce qui explique pourquoi un ministère parlementaire a été impossible à côté de lui. Un ministère parlementaire aurait voulu gouverner, et lui ne voudrait jamais abdiquer, même à la condition de régner.
« Avec cette inflexibilité de volonté, rien d'absolu ni de tranchant dans la forme. 11 domine sans humilier. La reine Hortense l'appelait son doux entêté. Ce jugement maternel est complètement vrai. Louis-Xapoléon Bonaparte a cette bonté de cœur qui tempère et qui souvent dissimule les allures de l'esprit. Sa raideur un peu anglaise, dans sa personne, dans ses manières et jusque dans sa démarche, s'efface sous l'affabilité qui n'est chez lui que la grâce du sentiment. Au fond, il se possède complètement ; il est absolument maître de lui; et ses meilleures inspirations n'entrent dans ses actions que selon la mesure qu'il détermine. Facile à passionner, impossible à entraîner, il calcule tout, même ses enthousiasmes et ses audaces. Son cœur n'est que le vassal de sa tête
u Louis-Napoléon est capable de tout ce qui est grand et incapable de tout ce qui ne serait pas sensé ! Son audace elle-même n'est
chez lui que le résultat d'un profond calcul. Sa magnanimité est aussi calme que sa raison. Il s'élève aux plus hautes conceptions, sans effort et sans travail. 11 ferait les plus belles actions d'éclat sans orgueil, en restant froid et simple. Il est sensé parce qu'il est réfléchi. Il est magnanime parce qu'il est noble et généreux. La grandeur est mêlée dans sa nature à toutes les forces du bon sens.
« Ce double caractère ne se trouve pas seulement dans les actions de Louis-Napoléon Bonaparte, on le retrouve aussi dans les écrits. Le style de l'écrivain ressemble à la politique de l'homme d'État. Sa précision est presque toujours rehaussée par sa puissance. Sous un mot vrai on sent une grande idée. L'expression exacte, dans sa nuance la plus délicate, ne fait jamais défaut à la pensée. On reconnaît à chaque phrase tombée de cette plume un esprit qui a tout à la fois la boussole du bon sens pour le diriger et l'inspiration de la grandeur d'âme pour l'élever. »
u Louis -Napoléon Bonaparte est aujourd'hui le chef incontesté et libre du gouvernement, il sera quand il le voudra le chef de l'esprit public. »
Et voici maintenant un des passages qui donnèrent lieu aux polémiques les plus ardentes et durent le moins satisfaire Lamartine :
« Louis-Napoléon Bonaparte n'a qu'à prendre résolument le pas de l'avenir et de la démocratie pour entraîner la nation. 77 est sûr de rallier autant d'âmes que son oncle rallia de soldats dans sa marche triomphale de Grenoble à Paris. Il ne laissera en dehors de lui que quelques débris de partis, quelques lambeaux de drapeaux et quelques convictions honorables et généreuses que retient la fidélité et que désarme le patriotisme. »
Parlant de ce qu'on a appelé les échauffourées de Strasbourg et de Boulogne, La Guéronnière, après les avoir racontées, les explique ainsi :
« Obéir au destin, suivre son étoile, sonder la France avec
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l'épée de Napoléon pour y trouver le bonapartisme et l'Empire, appeler le peuple à manifester ses vœux pour un régime qu'il croyait celui de ses préférences et des enthousiasmes, voilà très sincèrement et très impartialement ce que voulait faire Louis- Napoléon Bonaparte en entrant à main armée à Strasbourg, le 30 octobre 183(3, comme en débarquant à Boulogne le 6 août 1840. ■
L'éloge, l'approbation, l'enthousiasme s'accentuent de plus en plus quelques pages plus loin.
a Louis-Napoléon Bonaparte avait trouvé six millions de voix dans l'urne du suffrage universel. Il avait un peuple pour son nom, mais il n'avait même pas un parti pour son œuvre et pour ses desseins. Le parti bonapartiste n'existait pas, ou s'il existait, il n'était qu'une force latente dans la nation. Il ne devait surgir que plus tard dans la combinaison des événements.
« La France aime la gloire, surtout quand elle, la voit de loin. On ne se rappelait déjà plus ce qu'avaient coûté de larmes et de sang les victoires qui ne sont plus que des souvenirs immortels coulés dans le bronze et dans l'airain, et des titres imprescriptibles de la souveraineté française sur le monde. La douleur des mères pleurant leurs fils ensevelis dans les neiges de Moscou, la tristesse des campagnes privées des bras qui fécondent le sol, le poids toujours si lourd à porter delà dictature militaire même quand cette dictature s'appelle Napoléon, tout cela s'était effacé de la mémoire du peuple. Pour tous il ne restait que le grand Empereur, le héros de cent batailles, chanté par Béranger, et dont l'image enluminée, appendue aux murailles les plus humbles, forme le musée de chaque chaumière. Louis - Napoléon apparaissait comme une légende vivante. Ce sentiment si vrai, si profond, si naïf, qui était l'orgueil de notre génération, après avoir été la passion de la génération précédente, ce sentiment est remonté à son nom et à sa personne, et l'a fait choisir entre tous et de préférence à tous. . .
a Un souvenir et un instinct : le souvenir de l'Empereur; l'instinct de quelque chose de grand et fort, par un gouvernement qui s'appellerait Bonaparte : voilà le 10 décembre.
« En résumé, Louis-Xapoléon Bonaparte n'arrivait au pouvoir qu'avec la force d'un nom ; il devait bientôt s'y montrer avec le génie d'un homme. »
Après avoir approuvé tous les actes du Prince Président, depuis son avènement, La Guéronnière couronne son apologie en lui adressant un appel catégorique. Il le provoque, l'incite avec la dernière énergie à rétablir le suffrage universel par l'abrogation de la loi du 31 mai, et le pousse enfin à prendre les plus promptes déterminations en lui déclarant qu'on ne peut lui adresser qu'un seul reproche, c'est d'avoir trop tardé à faire le salut du pays.
« Mais, pour que tout cela soit encore à faire au jour où j'achève cette étude, il faut que l'heure du salut d'un peuple et de la gloire d'un homme soit retardée sur le cadran de l'Elysée.
u Cette heure sonnera-t-elle? Pour en douter il faudrait douter de la conscience et de la raison, et du courage de l'homme dont je viens d'esquisser la vie. Je n'en doute pas.
u L'avenir achèvera ce portrait. Il donnera le dernier mot de cette figure qui est un problème, et de celte vie qui est une énigme. Ce mot, je n'ai pas encore le droit de l'écrire. Honte ou gloire ! ambition d'un lendemain sans horizon ou d'une postérité sans limite ! Succès éphémère d'un parti ou puissance invincible d'un droit ! Caprice d'une popularité qui passe ou estime d'un peuple qui reste ! Un grand nom qui s'éteint ou un grand homme qui revit! Louis-Xapoléon Bonaparte décidera ! Que Dieu et la France l'inspirent î
« Juillet 1851. »