‹ Lamartine inconnuChapitre 41 sur 50 · RÉSUMÉ DU MANUSCRIT DE MOX PÈRE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DU MANUSCRIT DE MOX PÈRE

En 1830, mon père avait vingt-trois ans. Empêché par des circonstances fortuites d'embrasser la carrière militaire, il venait de finir son droit et faisait son stage au barreau de la capitale. Il y était arrivé naguère à la veille des obsèques de Talma; première grande manifestation populaire à laquelle il assista.

D'un esprit sage, mais indépendant, il n'avait pas accepté sans contrôle les opinions religieuses et politiques de son berceau. Un examen sérieux l'avait confirmé dans les unes comme dans les autres. Les idées de conscience les plus élevées étaient en harmonie parfaite avec le catholicisme et le progrès, la démocratie elle-même, compatible avec la vieille royauté nationale.

A Paris, ses relations furent les conséquences de ses principes. Il fut admis chez Chateaubriand, fréquenta les salons de MM. Hyde de Neuville, deLalot, de Martignac, etc., et fut reçu enfin membre de la Société des bonnes études qui devait être, ce me semble, quelque chose dans le genre du Cercle catholique du Luxembourg. De plus, sa bonne éducation l'avait fait admettre dans l'intimité du propriétaire de la maison qu'il habitait rue de Verneuil, le baron R..., intendant militaire en retraite, marié, père de famille, et qui avait lui-même son domicile dans cette maison. Cette intimité lui était d'un grand agrément et d'une grande ressource.

La publication des fameuses ordonnances de Juillet produisit une grande impression sur mon père. L'émotion publique qui la suivit et dont il fut témoin, lui sembla d'un bien mauvais présage. Il se rendit alors en toute hâte à la Société des bonnes éludes, où il trouva quelques camarades réunis. Alors, comme aujourd'hui, il y avait à tous les âges des intransigeants et des modérés. Mon père n'était pas des premiers ; il eut une grande discussion avec les défenseurs du ministère Polignac et blâma énergiquement un acte inconsidéré qui compromettait le trône. Mais il déclara à ses amis que son amour pour la monarchie légitime n'était en rien diminué, que l'heure était venue de la défendre, et qu'il était prêt à donner sa vie pour elle. Il leur annonça qu'il allait réclamer l'honneur de combattre à côté des gardes du corps, et les engagea à se joindre à lui.

M. Ernest de C..., fils d'un homme politique fort honorable, se laissa entraîner par son exemple, et ils coururent ensemble à la caserne des gardes du corps du quai d'Orsay. Là, comme on peut le prévoir, ils trouvèrent les portes fermées, les trottoirs barrés parles sentinelles, et, malgré tous leurs efforts, furent dans l'impossibilité de se mettre en communication avec personne.

Ils continuèrent leur route, traversèrent le pont Royal, et vinrent frapper à la porte de la caserne de l'Assomption occupée par les Cent-Suisses dont le commandant, le comte de Thièvres, était l'ami de mon grand-père et le principal correspondant de mon père à Paris.

Cette fois, ils furent introduits. Le comte de Thièvres félicita les deux jeunes gens; le mouvement de leur cœur était excellent, mais irréalisable. Au point de vue militaire, l'adjonction de deux volontaires inexpérimentés constituerait une faiblesse plutôt qu'une force. En outre, comme homme privé, M. de Thièvres ne voulait pas prendre la responsabilité d'exposer inutilement la vie de deux jeunes gens pleins d'avenir, dont l'un lui était particulièrement recommandé.

Il fallut donc renoncer à s'enrôler. Les deux amis rentrèrent dîner à leur pension habituelle, consternés de l'effervescence dont

ils étaient témoins, et des nuages qui s'amoncelaient au-dessus de la monarchie.

Après diner, ce fut bien pis encore : ne pouvant rien apprendre de sérieux dans leur quartier, ils revinrent du côté des boulevards, où l'agitation était très grande.

En passant rue de Richelieu, à la hauteur de la Bourse, ils virent beaucoup de mouvement.

C'était une gigantesque barricade qu'étaient en train d'édifier les commis des maisons de commerce du voisinage; les garçons de magasin leur passaient les matériaux. L'ouvrage était exécuté avec autant de méthode que de tranquillité, presque sous l'œil de quelques détachements militaires qui se tenaient l'arme au pied à peu de distance. D'anciens officiers supérieurs de l'Empire, reconnaissables à leur tenue et au ruban rouge qui s'étalait à leur boutonnière, dirigeaient militairement le travail. Paris était en ébullilion. Le mécontentement paraissait unanime. Mon père et son compagnon rentrèrent, absolument désolés. Rien n'était encore définitivement perdu, mais tout leur paraissait gravement compromis. Leur nuit fut agitée non seulement par les atteintes d'une chaleur suffocante, mais par l'acuité de leurs inquiétudes. Le 28 au matin, mon père sortit seul, et, avant de reprendre sa course à travers la ville, alla déjeuner dans son quartier. Les rues étaient assez calmes ; il ne rencontra qu'un seul groupe, mais composé d'hommes très excités qui poussaient les cris les plus menaçants. Il s'aboucha avec eux, essaya de les détourner de leurs projets de lutte, mais vit bientôt que ses efforts étaient inutiles. Des cris de fureur, des menaces lui firent comprendre le danger de son intervention ; il partit.

Aussitôt après son repas il continua sa promenade d'investigation. Un grand bruit l'attira dans la rue de Tournon, tout à l'heure absolument calme. Un grand rassemblement était formé devant la caserne de la gendarmerie d'élite ; le peuple s'apprêtait à l'envahir. Quelques gendarmes, en veste d'écurie, se promenaient seuls derrière les grilles ; ils paraissaient très pacifiques, et, dans aucun cas, ne pouvaient suffire à la défendre. La foule

appuya sur les grilles pour les faire céder. Après une courte résistance elles cédèrent; le peuple entra et livra la caserne à un véritable pillage. Après avoir pris les armes, il voulut prendre les chevaux. Des gamins, petits Parisiens endiablés, grimpés sur le premier cheval venu avec un simple licol pour le conduire, s'élancèrent dans la rue. C'était sinistre et grotesque ; mon père essaya d'agir sur les spectateurs en se moquant bruyamment de ces cavaliers improvisés. Il trouva de l'écho. Quelques chutes venues à propos firent le reste; les chevaux furent réintégrés. La foule se dissipa; mais la caserne restait sans armes.

Mon père descendit alors vers la Seine, et avant d'y arriver, rencontra une bande d'émeutiers assez nombreux, à l'accoutrement ridicule et à l'aspect féroce. Comme le matin, il essaya de les disloquer. N'ayant pu réussir, il les suivit de loin pour se rendre compte de leur conduite. Il les vit s'engager sur le quai, passer devant l'Institut et remonter vers le pont Neuf.

Du reste, le mouvement du peuple sur cette portion de la rive gauche, et, de l'autre côté, le déploiement de quelques troupes devant le Louvre, indiquaient que cet endroit de Paris serait un des points principaux de la bataille. Très désireux de perdre le moins possible des péripéties de cette lutte décisive, et voulant, d'autre part, fuir le contact direct de tout groupe insurgé, mon père monta sur un des kiosques alors installés à l'entrée du pont des Arts. De là, avec sa lorgnette, il voyait admirablement le champ de bataille jusqu'au pont Neuf.

Les coups de feu commencèrent à retentir. Les insurgés de la rive gauche tiraient sur les troupes qui ripostaient lentement, avec beaucoup de sang-froid et sans perdre aucun terrain. Un émeutier, par son audace bientôt punie, frappa mon père d'émotion et d'étonnement. Peu à peu, en rampant, il s'était avancé jusqu'au milieu du pont des Arts, et de là, avec une précision et une intrépidité dignes d'une meilleure cause, il avait, à lui seul, jeté à terre plusieurs soldats. Lassé enfin de cet ennemi, un capitaine s'avança de quelques pas, ayant un sergent à ses côtés, et fit signe vivement à l'insurgé de se retirer ; loin d'obéir, celui-ci

ajusta le capitaine, mais cet officier avait vu le mouvement, s'était saisi du fusil du sergent et avait étendu l'insurgé raide mort à quelques mètres du kiosque sur lequel se trouvait mon père. Pendant ce temps, des artilleurs envoyés sur le quai près de Saint-Germain l'Auxerrois fraternisaient avec le peuple. Le commandement des officiers avait été entendu, mais les pièces avaient été pointées en l'air. La décharge n'avait fait aucun mal. Le peuple entourait les canons en serrant la main des canonniers.

Au pont des Arts, les coups de feu échangés avaient attiré l'attention du chef de la défense du Louvre. Ayant examiné la situation, il aperçut mon père debout sur le kiosque, la lorgnette braquée en tous sens, et, ne doutant pas qu'il ne fût un chef insurgé, il ordonna de faire sur lui une décharge générale ; il ne pouvait manquer d'être touché. Heureusement un voisin bienveillant, plus attentif, et garanti derrière le kiosque, le tira violemment en arrière et le reçut dans ses bras pour amortir cette descente précipitée, au moment même où une pluie de balles atteignait le sommet du kiosque ou passait par-dessus.

Ramené ainsi à la réalité, honteux d'avoir exposé sa vie aussi inutilement, mon père résolut de rentrer chez lui; il s'arracha donc au spectacle du drame révolutionnaire, se glissa le long des parapets du quai jusqu'au pont Royal, et, par la rue de Beaune, revint rue de Verneuil.

La soirée lui parut bien longue. La fusillade l'empêcha longtemps de s'endormir. Vers deux heures du matin, il venait de céder au sommeil lorsqu'il entendit frapper à sa porte. C'était le baron R..., son propriétaire, qui venait lui annoncer qu'il était demandé en toute hâte à Saint-Cloud par le duc d'Angoulême, qu'il ne pouvait se dispenser d'y aller, et qu'en son absence il priait son jeune ami de veiller sur sa femme et sur sa fille.

Mon père passa la matinée du 29 chez Mmes R..., prêt à les protéger en cas de besoin, et, quelque dure que lui parût cette inaction en pareille circonstance, il était décidé à rester à son poste de confiance jusqu'au moment où il en serait relevé. Mais, vers les deux heures de l'après-midi, un domestique, remontant

de la rue, vint annoncer que le bruit de la prise et du pillage des Tuileries se répandait de toutes parts. Mmes R..., désireuses de savoir la vérité, permirent à mon père de s'assurer du fait, mais en lui recommandant toutefois d'être très prudent et de revenir au plus vite.

C'est alors qu'arrivé au pont Royal, mon père aperçut les trois Suisses qu'on voulait jeter à l'eau et qu'il eut le bonheur de les sauver, comme l'a raconté Lamartine.

Entraîné par ce succès, et voyant la foule se précipiter vers le château, il traversa le pont sous lequel la Seine charriait des débris de toutes sortes, jetés des appartements royaux sur le quai, et du quai dans le fleuve. Quand il fut au guichet des Tuileries, il se joignit à un groupe d'hommes dont il ignorait les sentiments politiques, mais dont il constata les efforts pour arrêter l'envahissement du château et mettre la main sur les voleurs d'objets précieux. La foule, du reste, criait : « Qu'on fusille les voleurs ! »

On ne fusilla personne ; mais mon père ayant été grossièrement repoussé par un de ces voleurs, dont les poches laissaient voir des couverts d'argent, se précipita sur lui, lui arracha les objets volés, le jeta à terre malgré sa résistance, et après l'avoir frappé de quelques forts coups de talon de boite pour punition, l'envoya tout meurtri se faire pendre ailleurs. Il aurait voulu pouvoir traiter de même des hommes avinés, affublés d'ornements religieux pris dans la chapelle, qui se mettaient aux fenêtres et déchargeaient leurs fusils en poussant de grands cris, ce qui fit dire, par une insigne mauvaise foi, que des prêtres avaient tiré sur le peuple.

De plus en plus excité par ces divers incidents, mon père voulut joindre les envahisseurs et monta par un escalier dérobé qui donnait dans les appartements de la duchesse d'Angoulême. Des misérables pillaient sans scrupule. Mon père sauva de leurs mains un superbe christ d'ivoire. Ce fut l'occasion de sa fameuse lutte avec un véritable bandit qui, non content de remplir ses poches, voulait décharger son pistolet sur le christ en question.

S' étant jeté sur celte brute pour l'empêcher d'accomplir son acte de vandalisme impie, il essuya le coup de feu destiné au crucifix, coup de feu heureusement mal dirigé, et il put ahaltre à ses pieds, d'un coup de pommeau de sahre, son redoulahle adversaire. C'est alors, au moment où la foule un instant hésitante semblait se prononcer contre lui, qu'il fut sauvé, comme l'a raconté Lamartine, par la présence d'esprit d'un ouvrier. Cet ouvrier était employé chez un chapelier du carrefour de Iiussy dont mon père était le client, et l'avait reconnu. On le pense hien, mon père remercia ce brave homme avec effusion.

Mais tous deux, exaltés par cette lutte, résolurent de ne pas s'arrêter en si hon chemin. Après s'être entendus, ils se séparèrent, et, au hout d'un instant, se mirent à crier chacun de leur côté : « Sauve qui peut, voilà les Suisses qui arrivent ! » Ce cri fut répété par cent houches ; une débandade effroyable se produisit, et, en quelques minutes, le château fut évacué.

Il était vraiment temps d'aller tranquilliser Mmes R... d'une absence qui, au lieu d'être de quelques instants, avait duré plusieurs heures.

On ne tarda pas à apprendre que toute résistance avait cessé, et que les troupes fidèles s'étaient repliées sur Saint-Cloud, d'où le haron R... vint confirmer les tristes nouvelles.

Relevé de sa garde d'honneur auprès de Mmes R. . . , pensant à la possibilité d'un siège et n'ayant que d'insuffisantes réserves pécuniaires, mon père, très désireux d'ailleurs de calmer le plus tôt possible les inquiétudes de sa famille, résolut de partir dès qu'il trouverait une place.

Dans ce hut, dès le soir même du 29, il courut au hureau de la malle-poste, où il apprit que, par ordre du général La Fayette, on ne laisserait monter dans la malle et sortir de Paris que les citoyens munis d'une autorisation spéciale. Décidé à vaincre, s'il était possible, cette difficulté, il se rendit aussitôt à l'Hôtel de ville, où grâce à l'intervention d'un de ses anciens camarades, sorti de l'École polytechnique, qui était dans le camp victorieux, mais se montra néanmoins hon enfant pour mon père qu'il savait roya-

DOCUMENTS. 37l

liste, l'autorisation de départ fut accordée pour le lendemain 30.

Mon père partit à côté du courrier qui était un protégé de Mme la duchesse d'Angoulême, et avec lequel il s'entendit de suite.

Arrivée à Montrouge, la malle-poste fut entourée ; de longs pourparlers s'engagèrent avant qu'on consentit à la laisser passer. Pendant ce temps, mon père, étant descendu, entendit annoncer dans les groupes que, par suite d'un courrier intercepté, on savait qu'un régiment arrivait à marches forcées d'Orléans, qu'il devait passer à Montrouge, et qu'on allait tout préparer pour le surprendre à son passage.

Aussitôt remonté en voilure, mon père confia celte nouvelle au courrier. D'un commun accord, ils résolurent d'essayer de sauver ce régiment, qu'ils ne pouvaient manquer de rencontrer. En effet , au relais d'Etampes, les premières personnes qui vinrent à la malle étaient des officiers du régiment en question faisant étape dans la ville, et en quête de nouvelles. Mon père les prévint aussitôt du danger qui les menaçait. Xe sachant à qui ils avaient affaire, les officiers appelèrent leur colonel. On se mit à l'écart. Mon père se nomma. Son nom, son langage, son émotion évidemment sincère et généreuse, tout enfin sembla convaincre ces officiers, qui lui témoignèrent la plus vive reconnaissance. On a su depuis qu'au lieu de passer par Montrouge, le régiment était allé du côté de Saint-Cloud rejoindre la petite armée restée fidèle à la royauté.

Tout le voyage fut très mouvementé.

A Ylerzon, la malle fut arrêtée par une députation limousine, conduite par un ancien ministre du Roi et composée d'hommes connus de mon père. Us allaient à Paris saluer la chute de la Monarchie et annoncer que, partout, les populations étaient gagnées à la cause insurrectionnelle. Mon père, consterné, apprit bientôt par lui-même que cette nouvelle n'était, hélas ! que trop vraie.

A Chùteauroux, la vitesse des chevaux lancés brusquement au galop par le postillon permit seule à la malle de se dégager

d'un <rroupc de furieux qui voulaient arrêter le courrier et mon père, dont quelques paroles imprudentes avaient indiqué les sentiments monarchiques.

Enfin, on arriva à Limoges. Dès qu'il fut descendu à l'hôtel de la Boule d'or, on vint le prévenir qu'un colonel désirait lui parler. Ce colonel portait un nom de cour connu, que le manuscrit ne dit pas, et que j'ignore. Il se fit raconter les événements, et son altitude fut tellement molle, tellement pitoyable, il avait tellement l'air d'un homme prêt à toute évolution, que mon père, indigné, ne put s'empêcher, malgré sa jeunesse, de le quitter en lui jetant celte phrase à la tête : « Je le reconnais, si le Roi n'a nue des hommes comme vous à la tête de ses régiments, il n'y a pas de retour possible pour lui ; son trône est renversé, sa cause perdue. »

Un instant après, mon père sautait sur un cheval de poste, pour arriver quelques heures plus tard dans les bras de sa famille, déjà fort inquiète, et remerciant la Providence de le lui avoir ramené sain et sauf.

Tel est le manuscrit condensé. Il me semble qu'il n'est pas sans quelque intérêt rétrospectif, même au point de vue historique.

Dans tous les cas, il permettra de juger si l'amitié de Lamartine l'a égaré quand il a parlé avec éloge de l'énergie physique et morale de son ami Chamborant.

Du reste, les actes de virilité patriotique accomplis sous ses yeux par l'homme fait de 1848 dans la journée du 15 mai, ne lui permettent pas de douter de l'initiative et du zèle de l'étudiant royaliste de 1830.

Page 1