‹ Lamartine inconnuChapitre 8 sur 50 · LE SECOND VOYAGE EY ORIE YT · texte numérisé non relu

LE SECOND VOYAGE EY ORIE YT

faire jour à travers les flots du peuple et se jeter dans le canot de YOronte. Le quai était bordé de cette foule agitée de sentiments affectueux. Pas un cri ne s'est fait entendre. Un instinct remarquable semblait indiquer à cette foule qu'il ne fallait mêler aucune manifestation politique à ce regret de voir s'éloigner un homme qui a rendu de si grands services méconnus à son pays. Les gestes et les visages disaient seuls combien de vœux et de sympathie suivaient le voyageur et le rappelaient dans la patrie. »

Lamartine a écrit son second voyage. Je n'ai pas l'intention de reproduire son récit; mais je serai amené à lui emprunter plusieurs citations.

Les voyageurs à bord de YOronte étaient donc M. et madame de Lamartine, If. de Champeaux et mon père.

A peine Lamartine a-t-il commencé la narration de son voyage en communiquant à ses lecteurs ses premières impressions sur le haut de son navire en face des flots bleus et de l'horizon sans fin, qu'il s'empresse de présenter ses compagnons de voyage.

Après avoir dit que \I. de Champeaux, ancien officier dans la garde royale de Charles X, était un ami de vieille date, du plus entier dévouement, qu'il devait avoir la douleur de perdre à son retour par suite d'un accès de fièvre pernicieuse, il s'exprime ainsi sur le compte de mon père :

« M. de Chamborant, élevé dans les principes du libéralisme royal par lequel la Restauration de 1815 à 1830 avait essayé de rattacher le passé à l'avenir, la tradition au progrès, le trône à la liberté, la dynastie des Bourbons au droit national, aime de la République la liberté, et de

Sfl LAMARTINE INCONNU.

l.i royauté légitime le titre, sinon le droit. Son idéal sérail l'association du droit républicain avec le droit légitime; son intelligence est à la nalion libre, son cœur est aux Hourbons nationalisés. La monarchie ambiguë de Juillet, usurpation pour sa famille, révolution pour la nation, n'a Jamais été pour lui qu'un poids sur son cœur, poids que la logique et le sentiment ne pouvaient pas porter longtemps. Comme moi, il a refusé de la servir pour ne pas consister ses souvenirs de fidélité d'honneur aux dogmes de sa jeunesse. Ainsi que moi, il accueillit la République comme un dénouement franc et entier qui finissait un contresens.

« Homme de premier mouvement et d'énergie, il a assisté volontiers de loin à plusieurs de ses grandes scènes, il y a pris le rôle que le courage d'esprit, la force corporelle, l'attitude imposante, la forte voix, le geste résolu donnent toujours dans les agitations indécises des multitudes assemblées. »

Loin de produire aucune désillusion à mon père pendant le tête-à-tête ou le cote-à-côte de la traversée et du voyage, Lamartine suscita au contraire en lui un attachement tous les jours plus vif qui se manifeste dans ses notes. On va en juger. Voilà comment mon père raconte sa soirée du 23 juin sur le pont du navire :

« Assis sur le pont, adossé aux parois de la dunette, If. do Lamartine, le coude appuyé sur son genou et sa belle tète penchée dans sa main, laisse aller son âme et son imagination à des contemplations sublimes. Sa pensée roule peut-être dans ses profondeurs quelque grande épopée de la mer? Quoique étendu près de lui, et plié

LE SECOND VOYAGE EN ORIENT. :n

dans le même manteau, je n'ose troubler le religieux recueillement dans lequel il parait enfermé. Mais il faut que le trop plein de son cœur s'épanche, et il rompt le silence pour me parler de Dieu!

« — Quel tableau, me dit-il, et quelle éloquence cachée « dans cette vague qui palpite et dans les millions de clous . de feu qui étincellent au firmament! Que d'abîmes, que « de secrets, que de drames sous cette planche qui nous « porte! Que de magnificences, que de beaux poèmes, b que de sublimes annales à redire, à chanter et à con- « templer dans ces mondes qui roulent si majestueusement u sur nos têtes! Des hommes pourtant restent sourds, « aveugles et muets devant ces merveilles de la main de m Dieu! Qu'est-ce que cela prouve? Sinon qu'il y a des

aveugles de l'âme comme il y a des aveugles du corps.

\ 'est-il pas évident que l'âme a besoin de s'exhaler dans

l'adoration, dans la prière?

u — Dès lors, ajoutai-je, la nécessité du culte est « démontrée.

« — Sans doute, répondit M. de Lamartine; mais ce « culte doit être libre comme la conscience, ce sanc- ' tuaire inviolable , cette source primordiale de toutes les u libertés.

« — Ce qui ne veut pas dire assurément, répliquai-je,

que tous les cultes doivent être également agréables à

Dieu et admis par la saine raison!

« — Non, évidemment! Mais cela veut dire, continua « M. de Lamartine, qu'en une matière si délicate, le -< gouvernement et la loi doivent se borner à garder la « morale et la paix publique, à maintenir chacun dans

. l'usage do sa liberté, de manière que cet usage ne soit * jamais de nature h gêner ou absorber la liberté d'au-

■ trui. De cette tolérance absolue dont la diversité des

■ sentiments de notre temps démontre la nécessité, jailliront les inspirations les plus pures et les plus propres

■ à la grande conciliation des esprits. Si la foi chrétienne, « comme je le pense, est la plus digne de nos respects, « soyez bien convaincu qu'elle se ravivera dans les pleines u eaux de la liberté, que les dissidences des sectes s'y effa- « ceront et que l'unité religieuse se refera. »

Après avoir rendu compte de cette causerie si élevée, mon père continue ainsi :

u Les conversations du bord n'étaient pas toujours aussi sérieuses. Il n'y avait pas seulement dans l'illustre voyageur de la politique, de la religion, de la poésie, du rêve ; il y avait aussi de la verve et de la gaieté.

« Le lendemain ou le surlendemain de celte conversation religieuse, ému par le spectacle des vagues, j'essuyai de me rappeler quelques-unes des strophes de Lamartine à la mer et commençai tout haut :

Murmure autour de ma nacelle, Douce mer dont les flots chéris, Ainsi qu'une amante fidèle, Jettent une plainte éternelle Sur ses poétiques débris.

« — Ah ! ah ! me dit M. de Lamartine comme s'il s'était « réveillé en sursaut. Voilà quelqu'un de ma connais- « sance : vous savez donc des vers? je ne vous en avais u jamais entendu réciter.

■ — Eh bien! écoutez ceux-ci, répliquni-je, ils sont

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