LE ROI
d*0rléansl Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère : Le fils a racheté les crimes de son père!
Et comme les rejets d'un arbre encore fécond, Sept rameaux ont caché les blessures du tronc.
La mère de Lamartine ne tarda pas à s'apercevoir q^e le silence aurait mieux valu qu'un semblable hommage. Le duc d'Orléans, en effet, averti avant la publication, fit demander au poète, par une démarche courtoise, la suppression ou la modification d'un passage qu'il considérait comme injurieux pour la mémoire de Philippe Égalité. Lamartine consentit une yariante, d'ailleurs incompréhensible :
Le fils a racheté les armes de son père.
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Tout se serait ainsi arrangé le mieux du inonde si un article du Cotisiiiutionnel, désobligeant pour Lamartine, et une nouvelle démarche, cette fois comminatoire, du prince n^avaient blessé le poète dans sa dignité. Il se refusa à mainiemrsous la menace ce qu'il avait aooordé à la prière; le vers primitif fut rétabli. Lamartine fit connaître au prince les motifs de sa détermination. « Je dois dire à sa louange qu^il comprit parfaitement ma situation, et qu'il se déclara satisfiût, quoique blessé. » La blessure dura plus que la satisfaction. L'incident ne fut jamais oublié par Louis-Philippe et, sans aller jusqu'à prétendre que le iroi de France vengea les injures du duc d'Orléans, il faut bien convenir que Lamartine souffrit, dans sa carrière politique, au cours de la monarchie de Juillet, d'un souvenir dont son attitude ^ t contribuait d'ailleurs à aggraver l'irritation^. ^ " Avec l'an née 1827, la politique va reprendre Lamartine. Il
*Tiura bientôt rage où, remplissant les conditions légales, il pourra solliciter un mandat électif. Il y avait déjà pensé en 1824, mais il avait dû ajourner ses espérances. « J'en serai bien aise en son temps. » A mesure que ce temps approche, ses idées se transforment. La Correspondance^ à laquelle il faut toujours revenir si l'on veut cueillir dans leur fraîcheur et leur spontanéité des impressions que Lamartine a trop souvent dénaturées par la suite pour les accommoder aux événements ultérieurs, nous livre le secret de sa formation et de son évolution. Il a fréquemment revendiqué pour sa vie politique une unité fondamentale de conscience et de direction dont on ne saurait sans injustice lui refuser, à partir de sa période agissante, le bénéfice et l'honneur. Mais c'est son honneur aussi d'avoir connu les hésitations, les illusions et môme les contradictions auxquelles ses plus grands rivaux, tels que Gruizot et Thiers, n'échappèrent pas. Et quels temps, quels événements justifièrent mieux des changements d'opinion ou d'attitude ! Lamartine vieilli, et faisant sur lui-môme un retour qui ressemble à un examen
1. Cet incident est raconté avec une aincérité et une simplicité émoirranies dans le Manuscrit de ma Mère (CXXIV, 26 juin 18^). Lamartine Ini-méme en a rateit le récit dans ia CriUqae de tHiêtoire dee Girondiiu (XXU et XXIU).
de conscience» a écrit dans la Critique de VHisioire des Girondins, pour expliquer ces changements, des pages admirables où son style revêt une vigueur inaccoutumée (III à XIII). Personne n'a montré avec plus de force la part qu'il faut faire à Texpérience et aux épreuves de la vie. « Les j théories sont les beaux songes des hommes de bien ; il est ^ glorieux d'être successivement trompé par elles ; ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais non les remords de Tesprit.... En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à Thomme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements. Gelai ^ui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris... Le temps sait tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos ignorances et en lui demandant ses secrets. » Les lettres de Lamartine, surtout celles qu'il adressait à son véritable ami de cœur, le comte de Virieu, permettent d'épeler, syllabe par syllabe, les événements et de suivre, presque jour par jour, les mouvements qu'ils imprimaient à son esprit.
La lettre du 18 février 1827 est un document capital dans l'histoire de la formation politique de Lamartine. Il y expose pour la première fois, avec la liberté qu'autorise son intimité avec Virieu, ses directions générales. Il se montre sévère pour le royalisme d'extrême droite, dans lequel il ne voit qu'une fiction de l'esprit de parti sans point d'appui sur l'opinion. Il méprise Chateaubriand, « Thersite politique : il faut lui fermer la bouche avec un sceau d'or ». On ne peut gouverner et agir — car le gouvernement ne vaut pour lui que par l'action — si l'on n'emploie pas un puissant levier. Ce levier, où le prendre?
En 1818, il contredit Mlle de Canonge, qui croit au gouvernement des peuples par la seule vérité, la seule raison,, la seule justice; lui, on s'en souvient, il met uniquement sa confiance dans la force. Aujourd'hui, il oppose à la force matérielle, à laquelle des soldats suffisent (« prenez des soldats, on en trouve en payant »), la force morale qui repose sur l'opinion. Ce n'est plus la même chose.
En 1818, il déplore, dans la lettre à Virieu du i^ décembre,
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la perversion d*une génération tout entière par la propagande qui a réchauffé dans les villes et dans les campagnes toutes les doctrines de 1789 et de 1793. Aujourd'hui» s'il a encore en horreur « ce qu'on entend chez nous par notre glorieuse révolution »>, il méprise — le mot est de lui — ce qui Ta précédée et enfantée, il déclare impossible tout retour à l'ancien Régime. La rupture des liens du passé et de Tavenir est définitive : pour faire du bon, « il faut filer un c&ble neuf ».
Politiquement, Lamartine préconise « la liberté représen^ tative avec tout son jeu ». Pour la religion, il demande la « tolérance chrétienne et philosophique avec tous ses développements. » Ainsi, dans l'ordre des questions essentielles auxquelles tout se ramène, il prend la liberté comme principe sans hésiter devant ses conséquences. Il renonce à la force comme système de gouvernement. Et il le dit expressément dans un passage qu'il souligne lui-même : rien par la force^ foui par les doctrines. L'expérience de la vie, la pratique des affaires, le contact avec les hommes, la leçon des événements dans les légations italiennes où il exerce ses fonctions, ont mûri et transformé son esprit. Il reste légitimiste, mais il accentue son libéralisme, et s'il n^en est pas encore à qualifier de glorieuse la révolution de 1789, il se rapproche dejouren jourde ses principes. Sans doute il s'en défend, soit par coquetterie pour ne pas se contredire, soit par amitié pour Virieu qu'il ménage, mais il est pris dans un courant d'idées auquel il n'échappera plus. En attendant qu'il rende aux principes de la Révolution un hommage direct et formel, il condamne l'ancien Régime comme « le plus corrompu, le plus plat, le plus nul, que jamais un empire ait vu » (20 août 1827). Il fait crédit aux institutions nouvelles, dont les hommes, qu'il juge très librement, ne lui paraissent pas tirer, pour le bien du pays, tout le parti qu'elles comportent. L'instabilité du pouvoir, ses vicissitudes et ses contradictions, l'inquiètent. En avril 1828 il annonce qu'on va « rouler cul sur tôte pendant un an ou deux », et il prévoit des culbutes. A Virieu, qui s'étonne, il dit simplement : « J'ai l'instinct des masses : voilà ma seule vertu poli-
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tique. Je sens ce qu'elles sentent et ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent. »
Cet instinct le trompe rarement. Il n'est pas rassuré sur le sort des Bourbons, dont le pays se détache (18 octobre). Il ▼oit que la monarchie ya à sa perte. Avec une certaine exagération dans les termes, mais avec une singulière clairvoyance, il dénonce « la folie ultra-libérale de la jeunesse pensante et le bonapartisme de la population agissante ». Au début de Tannée 1829 la marche des événements l'effraie moins, il se prend presque à espérer un développement normal de ce qu'il appelle « Tarbre constitutionnel », enraciné par les orages mêmes, mais le coup d'État du 9 août ne lui laisse pas d'illusions sur la partie que la royauté a jouée.
La présence de Polignac à la présidence du Conseil et aux Affaires Étrangères, avec La Bourdonnaie et Bourmoot comme collaborateurs, était un défi, qui arracha ce cri à Royer-CoUard, désabusé : « Allons! Charles X est toujours le comte d'Artois de 1789. » Le prince de Polignac fit offrir à Lamartine le poste de directeur politique au ministère des Affaires Étrangères. Les instances personnelles du ministre, ses attentions, ses promesses, ne purent fléchir un refus qui sacrifiait avec la plus noble simplicité l'intérêt de la carrière au devoir de la conscience. Aussi ferme a dans la conviction monarchique que dans le désir d'une sage et loyale liberté », Lamartine ne voulait ni mentir à son opinion ni la compromettre dans une aventure qu'il sentait devoir s'achever en catastrophe.
Son discours de réception à l'Académie française lui donna, le 1*' avril 1830, une occasion d'affirmer en public les sentiments dont il avait fait la confidence au comte de Virieu et au marquis Capponi. (Lettres des 16 et 27 août 1829.) Il a raconté lui-môme ^ comment il fut sollicité par les amis qu'il avait dans la Congrégation de s'enrôler sous leur bannière et de ne pas donner des gages à la Charte. Il résista à leura conseils et même, s'il dit vrai, à leura menaces. Il parla noblement de la religion, mais en refusant pour elle « les