CHAPITRE II
« LA POLITIQUE RATIONNELLE
LBS IDÉES SOCIALES ET POLITIQUES DE LABIARTIlfB || SES GOW- VIGTIONS A LA FOIS LÉGITIMISTES ET LIBERALES *. SOU UÏIUB* PBNDANCB II LAMARTINE PARTISAN DE LA GRATUITE DE l'eNSEI- GNEMENT, DE LA SEPARATION DE l'bGLISE ET DE l'ÉTAT, DU SUFFRAGE UNIVERSEL A PLUSIEURS DEGRES, DE l'uNITB DU POUVOIR LEGISLATIF, DE LA SUPPRESSION DE LA PEINE DE MORT Il LAMARTINE ET LA DECENTRALISATION j] LA BROCHURE ECHOUE DEVANT l'opinion, MAIS LAMARTINE EST ÉLU A LA CHAMBRE.
LAMARTINE avait quarante et un ans lorsqu'on septembre 1831 il écrivait la Politiflue rationnelle. Vingtdeux ans après, dans un de ces fréquents retours sur lui-même où se complaisait sa vieillesse attristée et laborieuse, il appréciait ainsi cette brochure, depuis longtemps oubliée : c( C'était en quelque sorte le programme de ma vie civique, approprié aux nouvelles circonstances de mon pays. » Ce programme, envisagé dans son ensemble, suggère une double observation. D'une part, s'il se rattache à la Révolution de Juillet par sa date et par certaines de ses considérations, il n'est ni une nouveauté ni une improvisation : oii y retrouve les idées essentielles que Lamartine a semées depuis plusieurs années dans Tintimité de sa correspondance. D'autre part, il restera la base de toute son action ultérieure, son inspiration et sa direction. Quand M. SauUay, qui avait soutenu à Bergues la candidature de Lamartine, lui disait, à Saint-
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Point, après la lecture de quelques passages de la Politique raiionnelle : « Vous deyenez tout à fait démocrate? i», il montrait qu'il avait mal suivi le mouTement de son esprit. La bn>chure marquait, à n*en pas douter, un point de départ, et Dargaud, présent à rentretien, avait raison de dire : « C'est révohîtioii d'un poète en train de se faire orateur* d, mais elle était aussi un point d'arrivée. Les lueurs prophétiques que le génie inspiré de Lamartine jetait sur Tavenir ne contredisaient pas son passé. II y a dans la vie politique de * ^Lamartine, quand on la ramasse autour de la Polilique y raiiommlle, plus d'unité que la légende, ignorante ou partiale, ne consent d'ordinaire à lui en accorder.
Dès les premières lignes de la Politique rationnelle, on est / Cmppé de la place que la pensée êociale occupe dans l'esprit / de Lanarttne. Pensée sociale^ œuvre sociale, problème social, { forme sociale, transformation sociale, vérité sociale, homme \ totial, toutes ces expressions traduisent une préoccupation dominante qui associe aux problèmes politiques un problème d'un autre ordre. Lamartine pressent Timportance de ce problème avant les événements tragiques et les journées sanglantes qui en révéleront à des esprits moins avertis Finehictable gravité. L'hommage qu'il rend au SaintnSimonisme,\ pour ce qu'il contient de sincère et d'élevé, pour sa volonté \ de perfectionnement social, est particulièrement caractéris- ^^ tique. Sans doute Lamartine considère la propriété comme \ la seule base de la société et de la famille. Mais il ne prétend I pas barrer la route à l'avenir. Il va même jusqu'à la hardiesse des lignes suivantes : « Peut-être l'humanité découvrirat-elle un jour un autre principe social (que la propriété) : on ne peut rien nier^ rien affirmer de l'inconnu. L'horizon de lliumanité recule et se renouvelle à proportion des pas qu elle a faits. »
Lamartine interroge son temps. Il demande : Où sommesnous? et il répond que le genre humain, dont il ne sépare
1. M. Jean des Cognets s'est servi des Souvenirg inédits de Dargaud, dont il est le détenteur, pour écrire sur la Vie inïériewe de Lamartine un livre tout à fait remarquable, d'un sentiment nouveau et d'une rare pénétration, qui ajoute à la iriograp h ie de Lamartine un inestimable document.
pas la nation française, traverse une époque de rénovation pour revêtir la robe virile de sa maturité. Il demande : Où allons-nous? et il pose Talternative d'une organisation de progrès par l'égalité des droits ou d'une crise d'anarchie qui ne laissera après elle, sur des ruines et des forfaits accumulés, que la stérilité et la servitude. Il appartient à la politique, dont il fait l'instrument de la vertu et de la raison, de s'appuyer sur la liberté, sur le droit et raction de tous, (c'est lui qui souligne), pour résoudre l'alternative dans un sens favorable à l'humanité.
Lamartine regrette que la dynastie des Bourbons ait manqué à sa mission par une tentative de coup d'État «( insensée et coupable », Il blâme avec une énergie tempérée de respect et de tristesse l'agression qu'elle a commise contre la Charte. Ce blftme n'est pas un outrage aux vaincus. En résistant aux sollicitations du prince de Polignac, dont il prévoyait et redoutait la politique aventureuse, Lamartine avait conquis le droit d'apprécier librement les conséquences de cette politique. Condamnait-il pour toujours la dynastie et lui fermait-il définitivement l'avenir? Tels passages permettent de le croire, mais tels autres, où il prévoit les « retours de l'adversité » et où il ne veut pas interdire « l'espérance à la tête innocente des enfonts », donnent une autorité singulière à ceux qui affirment la peisistance des sentiments légitimistes de Lamartine.
L'adhésion que Lamartine donne à la monarchie de Juillet ressemble à de la résignation et à un devoir pénible : elle manque d'élan et de confiance. Elle va plutôt à la nation qu'au pouvoir; je veux dire qu'elle se détermine moins par une sympathie pour la maison d'Orléans, dont les traditions paternelles de Lamartine et ses propres sentiments l'éloignent» que par le souci de garantir le pays dans un abri provisoire — combien durera-t-il? — contre les menaces de l'anarchie. Aux yeux de Taute^ur de la Politique rationnelle la Monarchie Constitutionnelle est une sorte de dictature nécessaire et de « terrain neutre où tous les partis se rencontrent, mais où nul ne s'établit que sous condition ». Il n'a pas un mot pour le souverain, mais, fait à noter, il reconnaît à
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Casimir Perier du caractère et du cœur, de la conscience et du talent» avec le regret qu'il n'ait pas « assez d'horizon dans Tesprit ». De Thorizon dans Tesprit, avec de la conscience et du génie, c'est, au contraire, tout Lamartine.
Quelle que soit d'ailleurs la dynastie, qu'elle tienne ses droits de la tradition ou de l'usurpation, elle ne peut échapper aux conditions d'un gouvernement libre, qui s'appuie sur la discussion, sur le consentement commun, sur l'égalité des droits sociaux ; le pouvoir a perdu son caractère sacré et divin. Est-ce à dire, parce que Lamartine n'assigne pas une durée illimitée « à la royauté fictive et conventionnelle dans un chef héréditaire », qu'au fond, et déjà, il soit républicain? On s'y est mépris, et j'avoue m'y être ailleurs trompé moi-même. II ne faut pas juger sur les mots et selon les apparences ; il faut aller aufond des choses. Quand Lamartine dit : a C'est la république, mais la république mixte, à plusieurs corps, à une seule tête, république à sa base, monarchie au sommet », il définit et il accepte la monarchie constitutionnelle; aller au delà, c'est dépasser et trahir sa pensée.
Certes il repousse la pairie héréditaire, mais la suppression d'un semblable pouvoir aristocratique peut se concilier, et en fait elle se concilie fréquemment, avec la monarchie. Lamartine étaitril donc républicain quand, en 1815, il concluait, dans une brochure projetée, à la suppression de tout privilège de noblesse? Évidemment non : or, en 1831, il tenait le même langage et, ni plus ni moins, il affirmait la même thèse en condamnant « une exclusion dans une forme de liberté, un privilège gratuit dans un siècle d'égalité, une constitution du pouvoir social dans quelques familles au profit de quelques-uns et au détriment de tous ».
Ceux qui ont commenté ou, plus exactement sans doute, parcouru la Politique rationnelle disent assez communément qu'il s'en dégage une doctrine obscure et vague. Je conviens que les formules générales y participent assez souvent de la situation un peu embarrassée dans laquelle se trouvait placé Lamartine, mais, quand il entre dans les détails de son programme, on est frappé, tout au contraire,
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de la précision et^ il faut toujours employer ce mot, de la clairvoyance avec laquelle il aborde des problèmes dont, autour de lui, Tui^ence et la gravité ne frappaient pas encore les esprits.
Il revendique la liberté de la presse comme la « voix de tous dans un ftge et dans une forme sociale où tous ont droit d'être entendus » et comme « la parole même de la société moderne ». Il dit avec force que le silence de la presse serait la mort de la liberté. Il la défend contre tous les pcurtis qui, tour à tour vainqueurs ou vaincus, la proscrivent comme un danger ou la bénissent comme un droit Mais surtout il devine et, avant Emile de Girardin, il proclame la puissance de cette a démocratie de la parole ». On a peine à croire que ces lignes prophétiques datent de i83i : « Avant que le siècle soit fermé, le journalisme sera toute la presse, toute la pensée humaine. Depuis cette multiplication prodigieuse que Fart a donnée à la parole, multiplication qui se multipliera mille fois encore, Thumanité écrira son livre jour par jour, heure par heure, page par page; aussitôt conçue, aussitôt écrite, aussitôt entendue aux extrémités de la terre, elle courra d'un pôle à Tautre, subite, instantanée, brûlant encore de la chaleur de Tâme qui Vaura fait éclore ; ce sera le règne du verbe humain dans toute sa plénitude... ».
Lamartine veut que renseignement soit « large, répandu, multiplié, prodigué partout ». Contre les économistes qu'il appelle les matérialistes de la politique, il en réclame la gratuité, dont il mesure les conséquences dans une sobre et belle formule. <c Celui qui donne une vérité à l'esprit du peuple fait une aumône étemelle aux générations à venir. » La liberté est un bien, mais, pour que l'homme soit capable de liberté, il faut l'instruire. L'enseignement est ainsi un bienfait individuel et un bénéfice social. Lamartine en réclame la liberté sans autres restrictions que celles de police. Il affirme le droit pour chacun de « boire à ses eaux et à sa soif. » S'adressant au pouvoir, dont il redoute les excès, il donne à la doctrine de la liberté de renseignement, exclusive de tout monopole, direct ou indirect, une expression
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saisissante. « La yérité progressiye se manifeste comme elle vent, quand elle veut, à son jour, à son heure, dans sa forme, dans sa langue, par ses organes, et non par les vôtres. »
Ami de Lamennais, qui a exercé sur lui une très réelle influence S Lamartine se prononce en faveur de la séparation de rÉglise et de TÉtat. Il repousse Tidée d'un culte exclusif et privilégié. Croit-il encore? Il a avoué à Dargaud qa*il n'est plus orthodoxe que du bout des lèvres et qu'après avoir essayé de la foi du charbonnier pour apaiser sa détresse après la mort d'Elvire et aussi pour faire de la joie à sa mère, il n'a pas réussi à se replonger dans la tradition \ mais si son esprit a détaché son âme des dogmes et des pratiques du catholicisme, il est resté spiritualiste. Il respecte une foi qu'il ne partage plus et c'est pour honorer la religion, pour la fortifier et pour la défendre, qu'il veut la libérer des liens qui la rattachent et l'asservissent à l'État. La religion est une question de conscience individuelle; elle doit rester entre l'homme et Dieu. « Une faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le fidèle ; si l'État s'interpose entre l'homme et ce rayon divin qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère... Ce système fait des hypocrites quand rÉtat est chrétien, des incrédules quand il est sceptique, des athées ou des martyrs quand il est persécuteur. »
Ces idées n'étaient pas nouvelles chez Lamartine, et j'y insiste à dessein pour montrer, une fois de plus, que son programme politique était l'expression et le résultat de réflexions longuement mûries. Dans sa profession de foi aux électeurs de Bergues, il parlait de V indépendance religieuse sans préciser tout à fait qu'il l'entendait sous la forme de la séparation de l'Église et de l'État, — et peut-être étaitrce prudence de candidat dans un milieu et un moment difficiles — mais il repoussait la théocratie. « La religion, que j'aime et que je vénère comme la plus haute pensée du genre humain, perd de sa vertu et de sa force dans ces alliances
1. M. Christian Maréchal a écrit sur Lamennais et Lamartine un livre Intéressant et ingénleuz, mais ot la thèse est parfois contestable, a. Des Cognets, op, ci7., p. i85.
avec le pouvoir; elle les retrouve où elle les a puisées, dans la conscience et la liberté. » Déjà, dans une lettre à Lamennais du 19 février 1831, il disait à peu près la même choses Mais ses idées remontaient plus haut encore. La Correspondance publie, à la date du 20 avril 1826, une lettre de Lamartine au chevalier de Fontenay où Ton retrouve presque textuellement la formule de la Politique rationnelle. « Je voudrais voir la religion toute entre Dieu et Thomme, et en dehors de la politique. Les gouvernements la profanent quand ils s'en servent comme d'un instrument. » Et, le 18 février 1827, dans une lettre à Virieu : « Jamais ma raison n*a acquiescé aux missions politiques, aux congrégations de police. J'ai toujours pressenti où cela nous menait : avais-je tort? »
Lamartine ne conçoit le pouvoir représentatif que dans rélection et par elle. Il la veut universelle. Mais, qu'on ne s'y méprenne pas, ce n'est pas, dans le sens absolu où nous Ten tendons et où nous le pratiquons, le suffrage universel, égal et égalitaire. Lamartine ne songe pas à attribuer l'élec^ tion sans garanties ni contrepoids à des « classes qui ne la comprennent pas ou qui ne peuvent l'exercer avec indépendance ». Il propose d'atténuer les dangers de cette élection fictive par l'institution de plusieurs degrés qui « donne à chacun l'expression réelle de son importance politique, dans la mesure vraie et dans la proportion exacte de son existence sociale ». La hardiesse de Lamartine se tempère ainsi de prudence. Il a le souci évident, qui prouve son esprit politique, de ménager les transitions nécessaires et de mesurer l'application des principes aux capacités reconnues du pays. La réalisation de son plan méthodique et progressif aurait épargné à ce pays les secousses et les conséquences d'une révolution I L'intuition du poète, à la fois hardie et sage, voyait et portait loin '.
Sur un point pourtant, sa clairvoyance était en défaut. Il