‹ Lamartine, orateurChapitre 19 sur 108 · Maréchal, p. 347, a · texte numérisé non relu

Maréchal, p. 347, a

a. Dans an volume collectif intitalé A Lamartine (Pion, 1914)1 j'ai pnblié les ettres, relatives & la Politique rationnelle, adressées par Lamartine è Edmond de Cazalès. Elles étaient encore inédites.

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LA POLITIQUE RATIONNELLE

n'admettait pas une seconde Chambre, quoiqu'il accordât que toute société a des intérêts conservateurs qu'il faut ménager dans Tintérêt collectif. Il avait justement écarté la pairie héréditaire. Mais n'existait-il pas d'autres éléments susceptibles de constituer un pouvoir modérateur pour résister aux courants et aux entraînements irréfléchis d'une assemblée unique et pour représenter à la fois le mouvement et la stabilité sociale? Lamartine le niait et se prononçait pour l'unité de la représentation. Cette erreur dans laquelle il devait persévérer entraînera, le moment venu, de fatales conséquences.

Dans une belle ode Au peuple du 19 octobre^ Lamartine avait défendu la tête des ministres de Charles X. C'était la condamnation de la peine de mort en matière politique ; la Politique rationnelle fait un pas de plus. Elle demande la suppression de la peine de mort, « loi brutale du talion », même en matière de droit commun. Ce n'est pas assez. Lamartine réclame une refonte de la législation criminelle. « Elle est à refaire en entier, non plus sur le principe des codes païens, principe de vengeance et de talion, mais sur la base évangélique, sur le principe chrétien ; esprit de justice, mais de douceur, de charité, d'indulgence, de repentir, d'épuration, et non de vengeance. » Je recommande ce passage à ceux qui renvoient dédaigneusement le poète à ses vers et lui dénient le sens des réalités pratiques et des progrès légaux. Ces quatre lignes résument toute la doctrine qui a inspiré, dans les dernières années du xix'^ siècle, les réformes de notre droit criminel. Lamartine a été le précurseur de H. Béranger.

Et ce poète a, par surcroît, sur la décentralisation des idées personnelles dont la hardiesse ne consent pas à s'asservir aux préjugés qui semblent accorder tous les partis dans la haine commune d'un pouvoir fort. Cçs partis cherchent moins à fonder qu'à détruire. Leurs rancunes, leurs ambitions et leurs intérêts, d'ailleurs mal entendus, oublient ou négligent l'intérêt général. Lamartine ne veut pas acheter la popularité au prix du démembrement de l'unité nationale. Il est partisan de la décentralisation politique^ et il entend par là qu'on doit

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mettre fin à « Tinfluence oppressiTe d'une capitale, d'un parti, d'une classe, d'un homme... au caprice d'une bureaucratie tyrannique ». Il demande la « liberté délibératire et élective pour toutes les localités ». Ce qui conduit (comme il l'avait dit dans sa profession de foi aux électeurs de Bergues) à donner aux communes de larges attributions municipales et à assurer aux départements la représentation et la discisssioii efficace de leurs intérêts. Mais, fidèle aux tradîlicN» de TAssemhlée Constituante, il ne veut pas faire de la France une fédération provinciale en brisant les li^Eis nécessaires du pouvoir et de Vaction; il revendique donc la centralisation executive pour maintenir et développer « l'intensité de force dans Tunité d'action » et pour que « la pensée sociale, une fois librement conçue et devenue loi, s'exécute à l'instaïKt même avec célérité, régularité, contrôle et uniformité dans toutes les sphères de l'administration d'un vaste État ».

Tel est, dans ses grandes lignes, impartialement analysé, le programme politique que Lamartine expose dans la Politique rationnelle. Il n'en est pas de plus vaste et de plus précis, de plus hardi et de plus consciencieux, de plus attentif et de plus loyal. M. Emile Deschanel, dans son beau livre, en a loué les éclairs prophétiques, la logique, les élans et les vues à longue portée. Il ajoute que « toute la vie politique, toute la carrière parlementaire et oratoire de Lamar^ tine y est contenue en germe ». Rien n'est plus exact que cette appréciation.

La brochure pourtant passa presque inaperçue, du moins à Paris, où l'on préférait à la raison, écrivait Lamartine à Sainte-Beuve, les coups de poing et les injures homériques ^

1. Sainte-BeuTe, dans le premier portrait qu'il a tracé de Lamartine en octobre i88a, a parlé de la Polit iqne ralionniUê avec son habituelle pénétration. Il en a loué « le coup d'œil bien ferme et bien serein au milieu des mines récentes d'où tant de vaincus et de vainqueurs ne se sont pas relevés. > {Porlrailt eontemporaintt l.) Il 7 est revenu à l'occasion des Paroles d'un Croyant, le x5 mai i834« comparant les deux œuvres dans une de ces sobres synthèses où il excellait : • M. de Lamartine a publié, il 7 a deux ans à peu près, une brochure sur la PolUiqae rationnelle, dans laquelle des perspectives approchantes sont assignées à rage futur de lliumanilé, et bien qu'il semble y apporter, pour le détail, une moins impatiente ardeur, ce n'est que dans le plus ou moins de haie, et non dans le but, que ce noble esprit diffère d'avec M. de Lamennais. Béranger est dès longtemps l'homme de cette cause et des populaires promesses. Ainsi, symptôme

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Cet échec rafifecta (Tautant plus que Chateaubriand, avec deui: autres brochures, toutes deux politiques, avait obtenu ■B grand succès. Est-ce donc parce que» lui, il Cusait des vers q«'îl ne méritait pas d'être lu? Ne peutrou pas être à la fois le poète des Harmonies et le pubiiciste de ta Politiqm raiionnellet Cette incompatibilité» décrétée par le public, lui causait un étonnement dont il faisait à Virieu la confidence attristée. Celui-ci avait attribué Tinsuccès au défaut d'une idée claire et juste. Lamartine répliquait : « Elle y est, Tidée. Cela dit : Attendez, et, en attendant, marchez dans une voie hardie de civilisation, indépendante des personnalités gouvernementales. Cela ne peut pas dire plus aujourd'hui. » (25 décembre 1831 ^) Lamartine, étonné par son échec, ne se laissait pas décourager. Il attendait sa revanche du temps et il ajournait Virieu « au futur concile », dans dix ans.

Ce concile désiré serait-il la Chambre des Députés? Lamartine en conservait Tespoir. Au début de la Politique rationnelle il rappelait son échec récent. « Je n'ai point refusé le combat; je me suis présenté à la France avec la conviction d'un devoir à remplir, avec le dévouement d'un fils : elle n'a pas voulu de moi. Je n'ai point manqué à la lutte : c'est la lutte qui m'a manqué. » La brochure s'achevait en appel confiant. Lamartine conviait ses amis, les royalistes constitutionnels, hommes de monarchie, de liberté et de progrès, à ne pas s'avouer vaincus et à ne pas se constituer en « ilotes de la civilisation et de la France ». Il leur montrait, ouvertes à leur action et à leur parole, la porte et la tribune de rassemblée des représentants du pays. « La tribune est la chaire de la vérité populaire ; les paroles qui en tombent ont

remarquable, tous les vrais cœurs de poètes, tous les esprits rapides et de haut ▼ol, de quelque côté de l'horizon qu'ils arrivent, se rencontrent dans une prophétique pensée et signalent aux yeux l'approche inévitable des rivages. Ne sontils pas là aussi des augures? » [Portraits contemporains, I, nouv. édit., p. a47)-

1. Cette lettre est classée dans la Correspondance par Valentine de Lamartine, sous le n* DXXX, à la date du a5 décembre i83o. Les termes mêmes de la lettre démontrent une transposition. Cette erreur n'est pas la seule qui dépare ce monument si précieux pour la psychologie de Lamartine. La Correspondance est, en effet, tronquée ou incomplète. Ce serait rendre un grand service aux lettres françaises que de la rétablir dans son exactitude et dans son intégralité.

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la réalité et la vie. Montons-y I » Les électeurs de Bergues, pendant qu'il voyageait en Orient, lui firent, par une élection magnifique, le 7 janvier 1833, Theureuse surprise de lui donner enfin cette tribune. Cette fois la lutte ne lui manque pas; Lamartine n'est pas homme à manquer à la lutte.

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