‹ Lamartine, orateurChapitre 28 sur 108 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ASCENSION VERS LA MAÎTRISE

DOUBLB RÉÉLBCnON DB LAMARTmE || SON I^ROGRASTME : LA FUSION DB TOUS LBS PARTIS || LE DISCOURS SUR L* AMNISTIE RETELE UN ORATEUR || LAMARTINB t APPREND LABORIEUSE- MENT A IMPROVUEE » Il SUOCÀ8 39CLATANT GORTRE LES LOIS DE SEPTEMBRE || INTERVENTION IMPRUDENTE BT PROPHBTIQUB EN FAVEUR DB LA LOI DE DISJONCTION || LA DEFENSE DES ÉTUDBS CLASSIQUES II LA QUESTION DES SUCRES.

LES adversaires que Lamartine avait rencontrés dans sa ville natale, où il semblait que sa gloire eût dû apaiser toutes les opinions, ne désarmaient pas. Il en souffrait vivement. Un pamphlet avait été distribué contre lui. On l'accusait d'alliance républicaine, de perfidie, de fanatisme religieux, d'obscurantisme, de monopole jésuitique, d'absolutisme, d'aristocratie, de carlisme et enfin de n'être pas un hotaime de Juillet! Il reconnaissait que sur ce dernier point on avait raison. « Je ne veux être, je ne suis ni un homme de Juillet, ni un homme de 1830, mais un homme de toutes les dates progressives et de tous les systèmes utiles à son pays. » Cette fois, Mâcon Félut. Il opta pour le collège de Bergues, auquel le rattachaient des liens de gratitude et où son élection fut triomphale. Son programme consistait toujours dans «c la fusion de tous les partis et l'union de tous^ les hommes de bien ».

C'est au nom de ce programme qu'il remonta à la tribune,

Digiti

L'ASCENSION VERS LA MAITRISE

4e M décembre 1834, pour demander à rassemblée récemmemi élue une amnistie polHique* Trois jours avant il écriirait à Virîen. « Tons ks pairtis Tiennent à moi coaoEime à une idée qui se lève. » Il refusait de se livrer. Une conversation jqnlîl venait d'avoir avec TaHe^irand avait ajouté à sa confiance. Le vieux 4iplonurie avait prédit un grand avenir k «on plan de poUtiqne naiioncde. En soutenant une mesure de pacification génécale, Lamartine servait son constant cléssein. Son discours, habile, pressant, patriotique, où il y a éxk trait et de la vivacité, établit entre la nouvelle Chambre et lui un contact plutôt favorable. Le Constitutionnel, après avoir blâmé les murmures systématiques du centre, ajoutait : « La -Chambre presque entière n'en a pas moins sympathisé avec les sentiments nobles et généreux qui semblent la langue fionilière de Torateur. » Le National tad consacrait ma long article, dont le début nous permet de mesurer assez exactement la situation de tribune que Lamartine s'était faite. « Le discours de M. de Lamartine ressemble à tous ceux qu'il a déjà prononcés ; ils ont une valeur littéraire et philosophique qu'on ne saurait contester ; ils sont remplis d'intentions honnêtes et bienveillantes. Les habitudes poétiques y revi^ment peut*ètre un peu trop souvent par un luxe d'épithètes et des tours de phrase que la prose sév^e n'a point encore adoptés. M. de Lamartine n'est point un orateur. Ce n'est qu'un écrivain. Son débit se ressent de cet inconvénient : il est lent, monotone et rarement accentué. Aussi» M. de Lamartine, quand bien même ses opinions seraient frius arrêtées, n'est pas destiné à faire une profonde impression sur une assemblée; c'est encore un orateur du parti social, de ce parti qui cherche une route, tout en prétendant avoir trouvé un but. Mais M. de Lamartine malgré l'entraînement de son imagination a une sûreté de goût et une mesure d'esprit qui le préserveront toujours des écueils contre lesquels viennent se briser les avocats de son parti. » L'avenir a démenti le pronostic du National. Mais ce jugement, que l'on sent impartial et plutôt sympathique, conserve toute la valeur d'un témoignage contemporain. Il semble qu'à ce moment les qualités extérieures de l'orateur,

Digiti

sans lesquelles on conquiert difficilement un auditoire parlementaire, faisiiient défaut à Lamartine. Un discours vaut moins, pour être efficace, par la forme que par la vie. Quand il réunit les deux qualités» il est un chef-d'œuvre durable. Lamartine compte parmi les orateurs privilégiés et rares dont les discours supportent la lecture : ils sont écrits dans une langue pure et selon un rythme cadencé qui en prolongent le succès. Mais pendant les premières années, ils furent presque exclusivement d'un écrivain. Trop bien composés, ils manquaient d'accent ; ils plaisaient à l'auditoire sans le conquérir et sans faire courir dans ses rangs les frissons contagieux qui déchatnent les applaudissements, entratnent les convictions et déterminent les votes : leur préparation, pour tout dire, nuisait à leur action.

Je tiens pourtant le discours sur l'amnistie pour un véritable discours d'orateur. Les habitudes poétiques dont parle le National s'y voient à peine et il s'en faut que leur influence soit fâcheuse. Quand Lamartine refuse de v jeter une médaille de sinistre effigie » dans les fondations du palais de la Pairie dont le gouvernement demandait la reconstruction pour y juger les accusés, d'avril, il recourt à une belle image. Les images sont-elles donc interdites à un orateur parce qu'il est poète?

Lamartine a d'heureuses formules. Aux avocats de la monarchie, hostiles à l'amnistie, qui représentent les républicains poursuivis comme des fanatiques incorrigibles, il réplique : « Ce sont, pour le plus grand nombre, des jeunes gens chez qui le républicanisme n'est qu'une fougue de logique. Dominés, avant l'âge de la réflexion et de l'expérience, par une pensée prématurée, ils ont cru que tes peuples se remuaient comme des idées et que la politique n'était qu*un syllogisme appliqué, »

D'ailleurs, s'il ajoute que le républicanisme est une erreur de date, veut-il dire qu'il vient trop tard ou qu'il s'annonce trop tôt? Avec Lamartine, la prophétie trouve toujours son compte. « Les républicains, Messieurs? Vous avez un moyen sûr de les vaincre, et vous n'en avez qu'un. Prenez d'avance leurs positions, devancez-les, donnez au pays ce qu'ils pro- ^

L'ASCENSION VERS LA MAITRISE

mettent. Par votre système d'immobilité, c'est vous qui feriez des républicains : une opinion n'est forte que des droits qu'on lui refuse et nonpug de ceux qu'on lui accorde. » Toute la philosophie des révolutions, à laquelle la révolution de Juillet n'échappe pas, est dans cette formule. Si Guizot, présent au banc des ministres au moment où Lamartine Texprimait, se Tétait rappelée en 1847, et surtout s'il s'en était inspiré pour faire à la réforme électorale les concessions nécessaires, il n'eût pas entraîné la monarchie de Louis-Philippe dans une aventure et au suicide.

Ce fut précisément Guizot qui répondit à Lamartine. Celui-ci, pour accuser la partialité des juridictions politiques, avait eu un mouvement de vibrante et vivante éloquence. Au milieu d'une agitation passionnée^ sans se laisser démonter par la violence des murmures, il avait dit : « Dans l'ordre politique, entre les factions et les factions, entre les gouvernements et les partis, il n'y a point de procès possible, point de jugement nécessaire, point d'arrêt juste et impartial. Entre ces grands et terribles adversaires, le procèSy c'est la bataille^ le jugement^ c'est la victoire.., » A ce moment, Guizot avait demandé la parole. Ayant mal compris, ou feignant de mal comprendre, il accusa Lamartine de ne voir en politique que des batailles et du hasard, de confondre la victoire et la justice, de tout attendre de la force, et il se laissa entraîner jusqu'à lui reprocher un « matérialisme et un scepticisme » tels qu'il ne se souvenait pas d'en avoir vu un semblable exemple dans une assemblée. Son tour de parole amena Berryer à la tribune. Avec la générosité spontanée de son noble caractère, il défendit Lamartine, qu'il qualifia de « grand esprit » et d' « orateur illustre », contre le singulier reproche sous lequel, avec une trop grande habileté de tactique, Guizot avait paru se plaire à l'accabler. A son tour, quatre jours après, quand le débat reprit, Lamartine s'expliqua (4 janvier 18^). Il le fit dans une courte réplique, d'une dignité parfaite, où il n'eut qu'à répéter, et non à rectifier, sa pensée première, si étrangement dénaturée. Il n'avait pas mesuré la justice à la victoire. Il avait dit : « Y a-t-il un procès nécessaire quand la

victoire a prononcé? Y a-trtl un piooèB impartiai quand on est j%^ PAi* 1^ Tainquevrs? Y a-tr*il un procès juste quand il y a en présence des ennemis et pcânt de juges ? d

Cette thèse aval t été reprise par Berryer avec une puissance merveilleuse de dialectique pressante, animée, directe. Les deux discours sont lneaux, mais on oonqMrend, quand on les rapproche, les progrès qui restaient à faipeàLamartÎBe pour entraîner une assemblée. Tandis <iull se tenait dans des géméralîtés absiraites et dans de trop -vagues ooundéralions philosophiques, Berryer, loi, entrait «dams les réalités, dans les EBdts, dans la vie frémissante des intérêts et des passions. Lamartine avait beaucoup à apprendre d'un tel maittre, mais six mois s'étaient k peine écoulés que, sans lui ressembler, et en conservant sa pkjsionamie propre, il avait presque réussi à Tégaier. Le débstt sur les lois de s e p temb re marqua cette évolution importante dans son éloquence et dans son action.

Il s'y était préparé par un travail assidu. Comme il Ta dit, il «c apprenait labori^isement à improviser », particuKèror ment dans ce qu'il a appelé les « questions neutres ». Il parlait souvent. Du 4 janvier au ti août t83S, il n'a pas prononcé moins de onze discours, tandis que, dans l'année entière, Beriyer n'a paru que trois fois à 4a tribune. La variété de ces discours n'est pas moins remarquable que leur nombre. Us sont, dans l'ordre de la politique intérieure, relatifs à des questions générales d'un caractère social ou politique, ou à des problèmes de l'ordre moral, universitaire et religieux, tandis que la situation extérieure continue à retenir Tatten- ^ tion et à mettre en lumière la compétence de l'ancien diplomate.

Et encore les discours prononcés ne sont-ils qu'une partie du labeur de Lamartine. Déjà, Tannée précédente, il souffrait des discours rentrés. « Rien ne m'a brisé autant, disait-il à Dargaud, que les séances à vide, les séances où je m'attendais à parler et où j'étais réduit à me taire ^ » En 1835, il renim souvent des discours. Le 26 janvier il comptait parler,

Page 1