‹ Lamartine, orateurChapitre 30 sur 108 · Op. cif., p. 3o · texte numérisé non relu

Op. cif., p. 3o

3. J'emprunte cette lettre, comme j'en empmnterai d'autses, qui ne figurent pas dans la Correspondance générale^ ù l'article de M. Doumic [Reme des Deux Mondes du i5 septembre igoS).

L'ASCENSION VERS LA MAÎTRISE

Son discours s'inspire des mêmes sentiments. Il en poursuivit la préparation avec un soin tout particulier. Le 18, il alla entendre le rapport de Sauzet : c'était, selon lui, « le libéralisme du boutiquier impérial ». Le 21, il écrivait à sa femme : « Je crois que je pourrai parler aujourd'hui même.... Je pense que tu seras CMitente de ce que je dirai.... i» Je ne sais si elle fut contente, mais il le fut, lui, Téprenve finie, pour elle et pour lui.

Il avait raison d'être satisfait. Ce discours du 21 novem* bre 1835, contre les lois dites de septembre, est vraiment d'une ' belle allure, habile et fier, contenu et pathétique, mesuré et véhément. Lamartine racontait à sa femme que des pères de famille le faisaient copier par leurs enfants « pour le conserver comme classique ». Le temps n'a pas démenti cet hommage. Quand on allie les qualités de l'écrivain à celles de l'orateur, on peut faire des discours qui durent. Ce sont même les seuls qui aient cette chance. De très grands orateurs, dont l'action fut en leur temps très puissante, ont laissé, à c6té d'un nom illustre, une œuvre illisible. Lamartine, lui, se lit. En ce sens il est classique. Je mets même en lui l'orateur au-dessus du prosateur. Ce n'est pas un paradoxe. La préférence que je donne à l'un sur l'autre n'est pas l'expression d'un goût personnel. Elle se justifie aisément : il y a moins d'improvisation dans les discours même improvisés de Lamartine que dans ses romans. Quand il doit parier, il se prépare; quand il écrit, il s'abandonne. Je dirai plus tard comment il compose un discours et la variété de ses procédés successifs, mais, quel que soit son procédé, il a toujours une méthode, un plan, une ordonnance. Et cela suffit à expliquer qu'il y ait moins de négligences dans les discours de Lamartine que dans les Confidences ou dans Raphaël.

Le discours sur la loi de la presse est un de ceux dont la composition fait le plus d'honneur à l'art de Lamartine.'Il débute par une flétrissure de « l'orgie du crime », qu'a consommée rhorrible attentat de Fieschi, et par un hommage à la Providence qui a « préservé le pays dans un homme ». Fallait-il rester les bras croisés « sous le feu des passions les

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plus infernales »? C'est la question que Torateur se pose, non en homme de parti, mais en honnête homme, lié par un serment civique dont il ne veut pas éluder les prescriptions. Ministre et conseiller de la couronne, il eût fait crédit à la ' liberté et préféré Y opinion à la lëgisiaiion; il aurait laissé « l'esprit public travailler sur lui-même )>, afin de le préparer aux mesures dont il reconnaît la nécessité. Ces mesures auraient pour objet de fortifier Tinviolabilité de la personne royale, d'interdire la caricature « atroce et séditieuse, où la perversité du cœur joue avec le crime », de purger le théâtre du « cynisme sanguinaire qui le déshonore et rend les hommes féroces » et de supprimer le vote public dans les délibérations du jury. ^

C'est assez pour relever Lamartine du doute qu'a émis M. Henry Cochin, mais c'était loin, très loin même, des dis* positions répressives proposées par le gouvernement. Lamartine s'attache surtoul^ à celles qui visent la presse. Il a toujours mis dans ce « sens nouveau », dont il a deviné la puissance, une confiance que les injures et les calomnies auxquelles il n'a pas personnellement échappé, n'ont pas réussi à ébranler. Il ne se fait pas illusion sur ses excès et sur ses dangers : il sait, et la part qu'elle a prise dans les insurrections, et le concours qu'elle donne à l'anarchie. Mais le c< bâillon de fer » qu'on se propose de lui appliquer, s'il est dangereux pour le mensonge, sera meurtrier pour la vérité. Il faut que les gouvernements supportent la presse"? « Les gouvernements libres, difficiles par elle, sont impossibles sans elle ». Cette forte parole, qui ramasse dans un raccourci saisissant toute la doctrine de la liberté de la presse, sert de transition à Lamartine pour poser une question redoutable. Les hommes qui ont fait la révolution de 1830, ceux qui gouvernent et qui répriment, n'ont-ils pas appliqué à la Restauration le traitement dont ils veulent préserver la monarchie de Juillet? « Il y a toujours du passé dans le présent »^ admirable et profonde formule, qui explique les « expiations cachées » de l'histoire et sert de point de départ à un développement vigoureux dans lequel Lamartine défend la liberté contre ceux qui, nés d'elle, veulent lui substituer la dicta-

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ture, masquée et honteuse, du silencer S'ils ne peuvent pas tenir leurs promesses et achever Téducation d un grand peuple aux conditions qu'ils ont annoncées, qu'ils le disent. Ou, sinon, qu'ils craignent d'être dépassés et débordés. « Messieurs! prenons-y garde! c'est toujours ainsi que l'esprit de réaction procède : il profite de la généreuse émotion des peuples pour les rejeter en arrière, loin de leur voie naturelle : c'est la robe ensanglantée de César qui, secouée du haut de la tribune, précipite le peuple romain dans la ' servitude. »

Même à distance, on comprend Témotion produite par une aussi magnifique évocation. Elle égale Lamartine aux ora-^ teurs les plus grands. De quelque façon qu'on l'apprécie du point de vue politique, le discours du 21 août 1835 est une date dans l'histoire de l'éloquence. Selon qu'il était confiant ou découragé, entratné par son enthousiasme ou dominé par ses réflexions, Lamartine s'assignait tantôt trois mois et tantôt trois ans pour arriver à la maîtrise de ce génie oratoire dont il sentait en lui « bouillonner les flots » impétueux et impatients. En seize mois, après vingt-cinq discours, il l'avait presque acquise. Son élocuUon, sa voix, son geste, avaient fait des progrès dont on lui rendait des témoignages qu'il transmettait à sa femme avec une joie naïve. Certes il lui restait encore à apprendre, à faire à l'inspiration, à l'improvisation, à l'action spontanée de la tribune, une part plus large. Mais, comme il l'a dit plus tard, dès ce jour, il fut quelqu'un. Personne ne songea plus à le renvoyer à ses chimères poétiques. Royer-CoUard, Odilon Barrot, Salverte, de Fitz-James, de Noailles, l'entouraient et le félicitaient. Royer-CoUard lui conseillait d'abandonner les généralités théoriques pour se mêler aux discussions vivantes delà Chambre : le vieux doctrinaire ne reculait même pas devant la hardiesse d'un jeu de mots pour donner plus de relief à son conseil. « Souvenez-vous d'une simple et grande vérité que je dois vous dire : c'est que, pour parler par la fenêtre, il faut d'abord être dans la chambre. » Thiers lui reconnaissait de grands talents et de la vertu, mais en même temps, sans songer que l'autorité de l'exemple lui faisait peut-être

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un peu défaut, il le mettait en garde contre une trop grande ambition. Il y avait dans ces compliments, venus de tous les côtés, et dans Teffet que le discours avait produit dans les départements, de quoi griser un homme de sang-froid. Comment un poète eût-il résisté? Lamartine ne résistait pas.^ « C'est un enthousiasme tel que je n'en ai vu pour aucun discours, écrivait-il à sa femme.... En masse, il m'est évident que cela sera demain le plus beau morceau qui ait été prononcé depuis Juillet. »

Peut-être, comme Tobserve M. Doumic, y avaitril quelque danger dans une préoccupation aussi excessive de Teffet produit. Mais est-il un homme politique que les mains tendues et les applaudissements laissent indifférent? Lamartine y était sensible à Texcès. C'était son <c violon d'Ingres ». fl persistait à se dire plus doué pour la tribune que pour la poésie. De Calliope et de Polymnie, c'est la première muse dont il se croyait le disciple. Ses succès Tencourageaient dans cette préférence. Un mois après son discours sur la presse, il prenait la parole, six fois par jour! — des discours et des répliques — au Conseil Général de Saône-et-Loirequi, faute d'une voix retardataire, lui avait refusé la présidence. 11 se flattait, dans une leUre à Yirieu (22 septembre 1835), d'y conquérir ses éperons oratoires. Â propos d'un discours sur les exportations d'enfants trouvés, il faisait pleurer tout le C(Hiseil! Et il concluait. « Je vois se réaliser ce que j'avmis toujours senti, que l'éloquence était en moi plus que la poésie qui n'est qu'une de ses formes et qu'elle iBnirait par se faire jour s'il n'était pas trop tard. »

On peut accorder à un grand poète, surtout quand il se croit principalement orateur, , que l'éloquence est une des formes de la poésie. Mais toutes les sortes d'éloquence ne se prèimt pas à cette confusion ou, si l'on veut, ne méritent pas cet hommage. Or Lamartine les voulait posséder toutes. « On me loue beaucoup sur mes progrès oratoires, écrivaitil au début de 1835; on se moque beaucoup de moi sur mon inapplicabilité d'esprit politique. » C'était une orientation, xine direction, un programme, qu'on lui refusait ainsi« A pins forte raison le jugeaitron incapable de diseuter ub€

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question d'aiFaires. Dans le domaine de la politique exté-w rieure» sa compétence était admise : il en donna une nouvelle preuve, le 12 janvier 1836, en prononçant sur la Pologne un discours dont la magnificence n'excluait ni la pradence ni Tesprit pratique. Mais il lui fallait et il voulut plus. 11 parlait avec une sorte de jalousie méprisante des avocats de métier auxquels les assemblées parlementaires recoKMÛssent le droit ou dont elles subissent l'habitude d'intervenir dans toutes les questions. Il finit par faire comme eux. Aucun problème, général ou spécial, ne le laissa indifférent ou silencieux. Sainte-Beuve notait, dès 1836, dans ses cahiers intimes, ce penchant, où son ironie dénonçait un travers. « M. de Lamartine aborde d'un pied léger, et avec cette fatuité innocente qui lui est propre, toutes les matières et y parle assez bien, mais en glissante »

Il s'en faut qu'il glisse toujours. Quand il combat la con^^ veraioii des rentes, il ne prononce pas moins de cinq grands discours, du 5 février 1836 au 22 avril 1840. La question lui tient d'autant plus à cœur qu'il a commencé par admettre avec enthousiasme une mesure qu'il repousse ensuite avec indignation. II a toujours eu à la fois Thorrèur et l'obsession des chiffres. Et le contraste est curieux entre sa vie aux affaires embrouillées, où les calculs l'arrêtent sans cesse, et l'assurance avec laquelle il traite, dans des discours d'ailleurs très clairs, les questions qui intéressent le budget et 1^ crédit de TÉtat. 11 n'est pas jusqu'aux considérations juridi*

1. Caaterie* du Lundi, t. XI, 3* édil., Notes et Penaéei, p. 449. Le passajçe Taut d'être cité en entier. « Si l'on nomme Bacon, il vous dit qu'il n'a jamais lu dans sa vie que cela; qu'il y a dix ans, vingt ans, qu'il ne fait qu'y penser, et il y va à travers incontinent. S'il s'agit d'économie politique, il vous dit, les jambes étendues : « Avea-vous jamais mis le nez dans ce grimoire-là ? Rien n'est plus amusant, rien n'est plus facile!... » Et il tranche au vif, avec une incroyable Gaciiiii, aam foi! On parlait an jour de fermage, d'aménagement de terres; il disait qu'il allait partir pour les siennes : Balianche lui demanda s'il s'y enten^aM : « Comment! si je m'y entends, mon cher ami! répliquait-il, mais je m'y entends divinement ».

Le morceau a de la saveur. Mais tournez les pages. La « fatuité » des hommes politiiiaBs y apparaît Voici Thiere. • M. Tbiers sait tout, parie de tout, tranche sur tout U vous dira à la fois de qoel côté du Rhin doit naître le proekaia gEaad homme, et combien il y a de clous dans un canon » (p. 481). Et puis, voici Guizot qui « va se louant dans son passé et se congratulant sans cesse lui-même avec ■ne cooSance et nae sérénité croissantes... » (p. 489). On ne saurait reftiaer à rironie de Sainto-Bewpe la mérite d'être impartiale.

ques qu'il n'aborde avec une impassibilité déconcertante. Il n'a pas Fincomparable lucidité de Thiers. Mais il élève le sujet avec une souveraine aisance. Quand il passe en revue les différents créanciers de l'État, pour lesquels il réclame le bénéfice des conventions tacites, plus sacrées que le contrat écrit, il rencontre la Légion d'Honneur. Admirez comment il en parle, avec une force de sobre éloquence qu'aucune déclamation n'altère : « Voici la Légion d'Honneur, cette indemnité du sang, ce prix des dotations; était-il entendu que ce patrimoine de la gloire et de la reconnaissance du pays serait remboursé aux légionnaires, aux invalides, et que la compensation des membres perdus au service du pays serait évaluée un jour au rabais? »

Ce n'est pas seulement du talent qu'il met au service de sa thèse, d'ailleurs contestable, et contestée notamment par Berryer : il y apporte aussi du courage, un entier désintéressement et le mépris de l'impopularité. En 1824, l'opinion publique était unanime pour rejeter, comme une atteinte à la foi promise, la réduction des rentes : en 1836, elle est unanime à approuver la mesure. Entre ces deux unanimités successives et contradictoires où est la vérité? A laquelle faut-il croire? Lamartine répond. « Ni à l'une ni à l'autre; il ne faut croire qu'à sa conscience. Ce qu'il faut conclure, c'est que les entratnements ne sont pas des raisons ; c'est que les popularités ne sont pas des preuves; c'est que les lois d'enthousiasme ne sont trop souvent que des lois de passion. » On croirait entendre l'austère parole de Royer-CoUard : faut-il s'étonner qu'il ait félicité l'orateur d'avoir prononcé « l'un des plus forts et des plus beaux discours de discussion qu'il eût jamais lus »?

Lamartine s'amuse et s'entraîne à ces jeux de la tribune, qui le passionnent. Il travaille « immensément », interroge les personnes compétentes, compulse les documents, fait des enquêtes. Jamais il n'a fourni une telle somme de labeur. Est-il payé de ses peines? « Voilà neuf fois de suite que je prends la parole S et que la Chambre devient muette, atten-

1. Ces discours avaient successivement embrassé les questions les plus diverses :V la liberté du commerce, c'est-à-dire le libre-échange, dont Lamartine était le

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