‹ Lamartine, orateurChapitre 31 sur 108 · D'UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

D'UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

(L'original appartient à Af. Louis Bartbou.)

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tive, ou même enthousiaste à ma voix. Je progresse en éloquence improvisée et chambrière. Dans quatre ans j'aurai, si Dieu m'aide, conquis cette faculté si énormément difficile » (Lettre à Virieu> du 2 juin 1836). L'humilité de ce dernier aveu atténue la satisfaction de vanité dont la lettre par ailleurs déborde. Malgré ses progrès et ses succès, Lamartine sent ce qui lui reste à acquérir. Il sait que sa formation n'est pas complète. Il se donne quatre ans encore. Et c'est en effet dans quatre ans, presque jour pour jour, qu'il prononcera son chef-d'œuvre, le discours sur la translation des cendres de Napoléon !

Entre le il juin 1836, où il parle sur la colonisation d'Alger, et le 2 mars 1837, oti il intervient dans l'un des débats les plus retentissants qu'ait connus la monarchie de Juillet, Lamartine garde le silence ^. L'occasion qu'il choisit pour le rompre témoigne plus de son courage que de sa prudence. C'est l'honneur de Lamartine de ne pas mesurer la valeur d'une cause à sa popularité et de mépriser les combinaisons trop habiles de l'intérêt personnel. Au lendemain du verdict du jury de Strasboui^ qui avait acquitté les complices du prince Louis-Napoléon, le ministère crut devoir, entre autres

partisan; l'abolition de la peine de mort, qui lut inspira, à la Société de la Morale <:hr6tienne, une très belle conférence ; Torganisation des Colonies et la politique à suivre en Algérie. Il n'est pas un de ces discours où une analyse minutieuse ne relèverait une pensée originale ou une vue d'avenir. Je note seulement, dans le plaidoyer en faveur de la lil>erté du commerce, un passage qui en dit long sur le s aspir ations so ciales de Lamartine : « I.a Révolution n'est pas i faite, ou plutôt "enr nTTïTTquêla moitié de son œuvre, tant qu'elle n'a été qu'une rénovation des formes politiques ; 11 faut qu'elle soit une rénovation des systèmes et des intérêts sociaux, et qu'après avoir introduit la liberté dans les institutions, après avoir renversé les féodalités personnelles, elle renverse enfin les féodalités industrielles, les monopoles oppressifs des travailleurs et introduise la liberté dans les choses... >» (i4 avril i836).

1. Ce silence est fait de circonspection. Lamartine ne reste pas étranger aux événements de la politique : mais l'attention même qu'il leur prête lui conseille une abstention provisoire. • Je suis comme vous, écrit-il à Cazalès, le 4 août i8d6, préoccupé de nos misères politiques et de nos atrocités. Mais j'y vois de plus en plus yne grande école du gouvernement. Quand un cheval a jeté bas son maître, il ne faut plus le monter dans les mêmes principes, ou il en fait autant au nouveau. Ils n'ont compris de la révolution de Juillet que des places à prendre et une nation à remuseler. Il y avait autre chose à faire. C'était d'avancer de deux ou trois grands principes. Or toute révolution qu'on ne fait pas, on la laisse faire aux autres. Tout cela va mal... J'écris quelques fragments poétiques. J'aime- ' rais mieux l'action et l'œuvre politique. Mais le temps n'est pas venu pour nous. Il faut savoir attendre et y mesurer ses forces. » (Lettre inédite.)

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projets, proposer une loi de disjonction dont le but était, eu *cas de participation simultanée de militaires et de civils à certains crimes ou délits, de renvoyer les militaires aux conseils de guerre et de déférer les civils aux tribunaux ordinaires. A ce projet hardi, les jurisconsultes, dont quelques-uns comptaient parmi les amis du ministère, opposèrent la tra- *• dition constante et le principe juridique de l'indivisibilité de la procédure. L'objection était grave : Dupin lui donna toute sa force dans un discours lumineux et incisif, qui produisit une grande impression. « Pour détruire Teffet de cette vigoureuse improvisation, il fallait un orateur puissant :^ M. de Lamartine se présenta. » (Louis Blanc.)

Lamartine n'avait pas le sens juridique. 11 avoua, avec une franchise un peu naïve, qu'il ne connaissait même pas de nom, avant le débat, les principes de connexité de la procédure qu'on invoquait contre le projet. On sourit. Les rires s'accentuèrent quand il déclara son respect pour ces principes ignorés. Vraiment, s'il avait consulté, comme il le disait, les hommes les plus consommés de toutes les opinions dans la magistrature, la consultation ne lui avait guère été profitable. Il commit, à ce point de vue, des erreurs et îl tomba dans des contradictions dont des interrupteurs passionnés ne lui épargnèrent pas la rectification. Le Siècle disait, le lendemain : « Le discours de M. de Lamartine n'a pas l'éclat et la grandeur de style qui se font remarquer ordinairement jusque dans ce qu'il écrit pour la tribune. )> C'était l'opinion d'un adversaire de la disjonction. Les DébcdSy qui approuvaient la mesure, tout en reconnaissant que le discours de Lamartine avait été l'événement de k séance^ paraissaient regretter que 1' « abandon » et la « négKgence » de sa parole esusent prêté à des commentaires qui avaient fait le jeu de l'opposition. Il n'est pas téméraire de conclure de ces deux opinions que l'orateur s'était aventuré avec une hardiesse imprudente sur un terrain dangereux pour lui. La part qu'il avait faite à l'imprévu, dans une discussion particulièrement délicate, explique la faiblesse de son argumentation sur certains points, mais l'ensemble du discours, où il s'en faut qu'il soit inférieur

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à lui-même, a reçu des événements la plus éclatante confirmation.

Heureusement, en effet, pour le prestige et l'autorité de son talent, Lamartine ne s'était pas attardé dans un ordre d'idées auquel il était trop complètement étranger. Au débat^ juridique il avait substitué le débat politique. Là, même au profit d'une thèse douteuse, il prenait une position solide. Ce qu'il ne pouvait admettre, c'était l'impunité scandaleuse, acceptée, triomphante même, d'une <c rébellion à main armée contre le drapeau, contre la discipline, contre le pays ». ^ Tandis que des légitimistes dépités, une partie de la gauche dynastique et certains républicains comme Carrel lui-même favorisaient par leur complaisance aveugle, en haine du gouvernement de Juillet, les espérances bonapartistes ^ Lamartine dénonçait le danger des « révolutions de casernes ». ' Il disait d'un accent convaincu et prophétique : « Dans *^ un pays où le pouvoir est mal affermi, où ceux qui le combattent le déposent, où ceux qui l'envient le démo* lissent tous les jours; dans un pays où, pour donner au peuple l'éducation de la liberté, on n'élève devant ses yeux que les symboles de la gloire et du despotisme, comme si la révolution de Juillet devait servir de piédestal à Napoléon et non à la liberté du peuple!... dans un pareil pays, où la liberté est bien plus dans nos désirs que dans nos habitudes, je dis que le despotisme du sabre passerait bientêt par la brèche que vous auriez laissée ouverte. » ^

Contre ce despotisme redouté, il troùvaiTdans la loi de disjonction^ dont il reconnaissait d'ailleurs le caractère exceptionnel et transitoire, une sauvegarde pour le main-x^ tien de la discipline, pour la protection de la liberté et de la loi, pour le salut de Tordre public et de la société. Dominé, obsédé par la crainte d'un péril dont l'échauffourée de Strasbourgy suivie d'une impunité acclamée, avait été un trop significatif symbole, il ne consentait pas à s'arrêter devant des objections qui lui paraissaient plus juridiques que politiques. Et pourtant, quelle force dans une argumentation

1. Voir Thnreao-Oangin, HUloir^ de la Monarchie de JaUUU h p. i44 et suiv. ; III, p. laS.

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de Berryer, qui répliquait magnifiquement quelques jours après : « Vous voulez de Tordre, vous voulez, dites-vous, maintenir la discipline militaire ; eh bien ! que serait-il arrivé si le jury imbu des mêmes sentiments que vous redoutez, si le conseil de guerre avait été animé au contraire de Tesprit que vous attendez de lui, c'est-à-dire si Tun avait prononcé un acquittement et l'autre une condamnation. Quoi! en même temps^ dans la même ville, deux portes se seraient ouvertes I ici la marche funèbre des condamnés à mort; là Tovation des acquittés et de leurs juges 1 Et vous auriez tenté de faire passer le convoi à travers la joie des triomphateurs de la justice I »

Lamartine avait parlé au milieu d'un tumulte ininterrompu^. « Cela m'a dérouté, écrivait-il le surlendemain, mais non écrasé. La Chambre est dans une grande considération de mon discours et de mon sang-froid. » La presse ne l'épargna pas. Le Siècle insinuait, sous prétexte de le réfuter, le bruit que son zèle ministériel allait être payé de l'ambassade de Naples. D'autres journaux appuyaient cette information et le Messager appelait Lamartine « ce triste ora-

1. Je crois devoir citer ici, pour ceux qui crient à la décadence des mœurs parlementaires, un tableau amusant, pittoresque et peu connu des séances de la Chambre pendant la discussion de la loi de dujonetion. C'est un témoignage vécu dont le désintéressement augmente l'autorité. {Lettres parisiennes, par le vicomte de Launay : Mme Emile de Girardin, 8 mars 1887.)

■ L'événement afOigeant de la semaine, ce n'est pas le rejet de la loi de disjonction, loi qu'il ne nous appartient pas de juger, et qui d'ailleurs était de natare à diviser également les plus loyales opinions et les consciences les plus pures : ce qu'il y a eu de triste, c'est la conduite de la Chambre en cette circonstance; c'est l'agitation sans dignité de ces représentants d'un pays, c'est l'aspect de ces magistrats sautant sur leur banc comme des révoltés de collège : de ces législateurs jetant leur chapeau en l'air comme les l^zaroni du troisième acte de la Muette, criant bravo comme des claqueurs, et s'embrassant entre eux avec folie comme des convives qui ont le vin tendre. C'est cet enfantillage des hommes chauves de la France qui nous fait frémir pour elle. Comment se fait-il que depuis vingt ans l'éducation parlementaire n'ait pas fait plus de progrèsl Comment se fait-il que ces députés, qui sont fort convenables dans le mondCr où ils ne représentent que leur famille, qui se comportent à merveille dans un salon où personne ne fait attention à eux, tout à coup deviennent turbulents, inconvenants, injurieux, perdent le sentiment de leur dignité, le souvenir de leur éducation, sitôt qu'ils font partie d'une assemblée régnante comme représentants du pays ; sitôt qu'il leur faut comparaître devant la France qu'ils gouvernent, et devant l'Europe qui les juge? Nous expliquera-t-on ce mystère? El n'avons-nous pas le droit de gémir en voyant toujours nos destinées compromises par ceux-là mêmes qui devraient nous guider? N'avons-nous pas enfin le droit de dire à ceux qui nous représentent ainsi : « Messieurs, nous ne vous ressemblons pas. •

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leur ». A quoi la Presse répliquait : « Il y a quelqu'un qui classe plus équitablement les talents, les intentions et les actes : c'est Fopinion publique et le temps : devant ces deux juges, M. de Lamartine est Tun des trois ou quatre hommes qui font le plus d'honneur à la France intellectuelle, et les trois ou quatre députés de l'opposition qui l'ont écrasé de leurs discours ne sont rien du tout... ».

Après ce « terrible orage » — l'expression est de lui — où Lamartine a réveillé et irrité tant de passions, il trouve un abri et un succès dans un débat purement littéraire. .Cette fois, sa voix harmonieuse, son incomparable aisance, sa câlinerie apaisante, la souplesse de sa parole colorée, lui conquièrent tous les suffrages. Orphée est dans son rôle, où il triomphe.

Appelé à la tribune, au cours de la discussion d'un projet de loi sur l'enseignement secondaire, par un discours d'Arago, qui a parlé en faveur des sciences, Lamartine prend la« défense des lettres et des langues mortes. Jamais elles n'inspirèrent un plaidoyer plus profond et plus délicat. « On peut relire le discours aujourd'hui, a écrit M. Doumic : il n'a rien perdu de sa justesse... ni de son actualité. » On le relira toujours. Cette réplique improvisée est une merveille d'esprit critique, de mesure, de finesse littéraire et de clairvoyance sociale. Lamartine allie l'art de plaire à celui de convaincre. Entre les étuded scientifiques et les études morales, il se refuse à établir un antagonisme : il veut, au contraire, les rapprocher et les concilier dans une harmonie qui fasse aux unes et aux autres leur part légitime. Il évoque, après Arago, les noms de Pascal, de Descartes, de Leibniz, de Cuvier, u de tous les grands génies chez lesquels la gravité, la solidité des études scientifiques n'ôta rien au coloris et aux charmes de l'imagination et du style », et, par un hommage dont l'habileté égale la délicatesse, il leur associe le nom d'Arago, qu'il qualifie, au même titre qu'Herschell, de grand poète.

Que les lettres aient les préférences de Lamartine, faut-il s'en étonner? « Si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde matériel subirait sans

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doute un grand dommage, un immense détriment; mais si rhomme perdait une seule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait Thomme luimême, ce serait Thumanité tout entière qui périrait. » Est-ce à dire qu'il dédaigne les sciences physiques et naturelles, leurs progrès et leur culture? En aucune façon. Il ne veut pas d'une « mascarade d'opinion, qui donne à une génération le costume d'une autre ». Il faut que l'enfant apprenne, > avec ce qu'ont su ses pères, « ce qu'on sait de son temps, ce qu'il doit savoir lui-même, pour vivre, pour penser, pour croire, de la vie, de la pensée, de la foi sociale de son temps ». Il n'écarte pas l'éducation professionnelle, scientifique, industrielle. Mais d'une part il estime qu'elle doit être précédée « par une éducation morale, littéraire, paruneédu-:^ cation commune » et d'autre part il veut qu'elle s'accompagne de l'étude des langues mortes, qu'il appelle des langues immortelles.

Ce programme d'enseignement s'inspire en même temps d'une haute pensée socialé^qui veut rapprocher les enfants dans une communauté d'idées et de mœurs pour préparer l'union de la société et l'unité de la patrie/^Avant de les disperser dans les enseignements spéciaux, qui alimentent la diversité des vocations et des carrières, l'État leur doit « à tous une part égale, une part commune de ce fonds commun de civilisation, de morale, de lumière, qu'il possède. C'est là la seule loi agraire réalisable, c'est là ce partage du domaine intellectuel qui enrichit tout le monde sans appauvrir personne. » Lamartine fait entrer dans ce fonds commun les lettres et les langues anciennes, qui renferment les trésors du beau. « Le beau est la vertu de l'esprit; en restreignant son culte, craignons d'altérer plus tard la vertu du cœur. »

Je sens ce qu'il y a de profanation dans cette froide et sèche analyse du discours vivant et imagé de Lamartine. Son succès fut immense. « J'ai enlevé la Chambre comme cela ne m'était pas encore arrivé si bien », écrivait-il à sa femme.

Deux mois plus tard, sur un sujet d'un tout autre genre,

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il obtenait un succès à peine moindre. « Je viens de sortir du sucre avec honneur et bonheur », écrivait-il à. Virieu.

Cela voulait dire qu'il avait, le 26 mai, prononcé un discours dans. lequel il avait préconisé, au nom de ses électeurs, péniblement ralliés à sa thèse, un impôt sur le sucre « indigène combiné avec le dégrèvement du sucre colonial. Question difficile et complexe, qui mettait enjeu et en conflit toutes sortes d'intérêts. Le discours de Lamartine échappe à ma compétence. « C'est un discours d'affaires, court, clair, pratique, écrit M. Henry Cochin, qui s'y connatt. Y trouve-lK>n de la littérature? Sans doute. Un peu de chimère? Je n'en vois pas ^ »

Ce discours fut le dernier que prononça Lamartine au cours de cette session. La Chambre fut dissoute le 3 octobre. Il s'y était fait, malgré les préventions, les hostilités et les jalousies, une situation qui, déjà, le classait au rang des meilleurs orateurs. Les fluctuations de son attitude politique, indépendante des gouvernements et des partis, qui tantôt le mettaientdu côté de la majorité et tantôt du côté de l'opposition, avaient accru les difficultés de sa tâche. L'ironie le guettait et ne le lâchait pas. Pour qu'elle lui reconnût du talent, il lui en fallait dépenser plus qu'un autre. Celui qu'il va déployer dans les luttes prochaines fera de lui l'égal des plus grands.

1. Lamartine ella Flandre. M. Henry Cochin a raconté sous une forme claire et humorislique les relations de Lamartine avec la betterave, p. 280, 286.

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